Saguenay–Lac-Saint-Jean

L'école Fréchette s'installe dans le parc national du Fjord-du-Saguenay : le pari du Bas-Saguenay

À L'Anse-Saint-Jean, des élèves suivent une partie de leurs cours dans un parc de la Sépaq. Derrière l'image de carte postale, un modèle qui teste la capacité d'un village de 1 200 âmes à retenir son école.

À L'Anse-Saint-Jean, la classe a désormais un plafond de conifères. Des élèves de l'école Fréchette participent depuis cet automne à un nouveau programme scolaire en plein air déployé en partenariat avec la Société des établissements de plein air du Québec (Sépaq), a rapporté Radio-Canada. Le concept, baptisé Écoloparc, amène les jeunes à vivre une partie de leur semaine d'école dans le secteur du parc national du Fjord-du-Saguenay, à quelques minutes du village.

L'image est séduisante : des enfants en bottes de randonnée, un tableau remplacé par un panorama sur le fjord. Mais l'entente conclue dans le Bas-Saguenay raconte quelque chose de plus large et de plus fragile : elle met à l'épreuve la capacité d'un petit village de faire de son territoire un argument scolaire, à un moment où plusieurs écoles rurales du Saguenay–Lac-Saint-Jean se battent pour conserver assez d'élèves pour rester ouvertes.

Un village qui a le parc dans sa cour

L'Anse-Saint-Jean, dans la MRC du Fjord-du-Saguenay, compte environ 1 200 habitants selon les données de l'Institut de la statistique du Québec et du recensement de Statistique Canada. La municipalité est adossée au secteur Baie-Éternité–L'Anse-Saint-Jean du parc national du Fjord-du-Saguenay, l'un des établissements les plus fréquentés du réseau de la Sépaq dans la région, avec ses sentiers, ses caps et son accès au réseau du Sentier des caps et au sommet de la montagne Blanche.

Cette géographie explique en bonne partie la faisabilité du projet. Pour la majorité des écoles de la région, un programme d'école en plein air dans un parc national supposerait des heures d'autobus. À L'Anse-Saint-Jean, la distance se mesure en minutes. C'est un avantage comparatif rare, et c'est précisément ce que le milieu tente de convertir en atout pédagogique et démographique.

Le partenariat s'inscrit aussi dans une trajectoire déjà bien engagée du côté de la Sépaq. La société d'État a développé au fil des ans des programmes de découverte destinés aux groupes scolaires et, depuis quelques années, des ententes plus structurantes avec des écoles voisines de ses parcs. Le principe : l'école obtient un accès facilité au territoire, la Sépaq contribue de l'expertise en éducation à la nature, et les deux partagent la responsabilité de l'encadrement.

Ce que change une classe en forêt

L'enseignement en plein air n'est plus une curiosité au Québec. Le réseau de l'Enseignement en plein air, animé notamment par des chercheurs de l'Université du Québec à Chicoutimi et de l'Université du Québec à Trois-Rivières, documente depuis plusieurs années la progression du phénomène : des centaines d'enseignants ont intégré des périodes régulières à l'extérieur dans leur pratique, un mouvement accéléré par la pandémie, alors que la classe dehors était devenue une solution sanitaire avant de devenir un choix pédagogique.

Les bénéfices rapportés dans la littérature — meilleure attention, réduction du stress, motivation accrue, développement de la motricité — sont documentés, mais les chercheurs insistent aussi sur les conditions de réussite. Un cours dehors mal préparé n'est qu'un cours dehors. Pour que les apprentissages en mathématiques, en français ou en science se transposent réellement, il faut des intentions pédagogiques claires, du matériel adapté et surtout des enseignants formés.

C'est là le premier point de tension du modèle Écoloparc. Dans une école de village, l'équipe est petite. Le départ d'un ou deux enseignants porteurs du projet peut suffire à le faire vaciller. La pérennité d'un tel programme dépend donc moins de l'entente signée que de la capacité du centre de services scolaire à offrir de la formation continue, à libérer du temps de planification et à assurer une transmission entre collègues.

Encadrement, sécurité, transport : la mécanique invisible

Derrière la carte postale, il y a une logistique exigeante. Un groupe d'élèves du primaire en forêt suppose des ratios d'encadrement plus serrés qu'en classe, des protocoles en cas de blessure, une communication fiable dans des secteurs où la couverture cellulaire n'est pas garantie, et une évaluation des risques propres au territoire : dénivelé, cours d'eau, faune, conditions hivernales.

S'ajoute la question du transport. Même sur de courtes distances, le déplacement régulier d'un groupe implique des coûts et une disponibilité de véhicules, dans un contexte où la pénurie de conducteurs d'autobus scolaires a frappé plusieurs régions du Québec, dont le Saguenay–Lac-Saint-Jean, au cours des dernières années. Un programme qui repose sur des sorties hebdomadaires devient vulnérable au moindre grain de sable dans la chaîne de transport.

Enfin, le financement. Les projets d'école en plein air vivent souvent de subventions ponctuelles, de mesures budgétaires ministérielles renouvelables et de contributions du milieu — municipalité, organismes locaux, fondations. Le Programme d'infrastructures municipales pour les aires de jeux extérieures et les mesures liées à l'activité physique et au plein air scolaire du ministère de l'Éducation ont permis à des dizaines d'écoles d'aménager des espaces extérieurs. Mais l'expérience montre qu'un projet qui dépend d'une enveloppe annuelle demeure suspendu à des décisions budgétaires qui échappent complètement au village.

L'enjeu réel : garder l'école ouverte

C'est ici que le dossier dépasse la pédagogie. Le Saguenay–Lac-Saint-Jean est l'une des régions du Québec où le déclin démographique et la baisse des naissances se font sentir le plus tôt. Les projections de l'Institut de la statistique du Québec anticipent depuis des années une réduction de la population régionale et un vieillissement plus rapide que la moyenne québécoise. Traduit en langage scolaire : moins d'élèves, des classes multiniveaux, et des écoles de village qui approchent des seuils critiques.

Le Bas-Saguenay connaît bien cette réalité. Petit-Saguenay, Rivière-Éternité, Ferland-et-Boilleau, Sainte-Rose-du-Nord : ces municipalités de quelques centaines d'habitants ont toutes vécu, à un degré ou un autre, le débat sur le maintien de leur école. Or la fermeture d'une école de village n'est jamais un simple ajustement administratif. Elle signifie des heures d'autobus supplémentaires pour les enfants, la perte d'un lieu de rassemblement communautaire, et un signal dissuasif pour les jeunes familles qui envisagent de s'installer.

Dans cette perspective, le programme d'école en plein air de l'école Fréchette relève autant de l'attractivité territoriale que de l'éducation. Une école qui offre quelque chose d'introuvable en ville — un parc national comme prolongement de la cour de récréation — devient un argument de recrutement, y compris pour des familles venues d'ailleurs et pour des enseignants en début de carrière à la recherche d'un projet.

Un modèle exportable, à certaines conditions

D'autres écoles régionales pourraient s'en inspirer. Le Saguenay–Lac-Saint-Jean compte plusieurs établissements de la Sépaq — parc national des Monts-Valin, parc national de la Pointe-Taillon, réserve faunique des Laurentides, parc marin du Saguenay–Saint-Laurent avec Parcs Canada — susceptibles d'accueillir des ententes similaires. Des villages comme Saint-Fulgence, Saint-Henri-de-Taillon ou Saint-Ludger-de-Milot présentent des configurations comparables : petite école, grand territoire.

Mais l'exportation du modèle suppose de nommer honnêtement les prérequis : proximité géographique réelle, appui du centre de services scolaire, formation soutenue des enseignants, protocoles de sécurité écrits, financement pluriannuel plutôt que ponctuel, et une volonté municipale de porter le projet quand l'enthousiasme initial retombe.

Une question reste ouverte : celle de l'équité. Si l'école en plein air devient un marqueur de qualité, les villages sans parc national à proximité risquent de se retrouver désavantagés dans une compétition pour attirer les familles. La classe dehors peut se pratiquer dans un boisé municipal ou une terre publique, mais l'attrait médiatique d'un parc national de la Sépaq n'a pas d'équivalent.

Ce qu'il faudra surveiller

Le véritable test du projet de L'Anse-Saint-Jean se jouera sur trois ou quatre ans. Trois indicateurs mériteront d'être suivis : la persistance du programme au-delà du financement initial et du départ éventuel de ses initiateurs; l'effet mesurable sur les inscriptions à l'école Fréchette; et la capacité du centre de services scolaire à en tirer un modèle transférable plutôt qu'une exception locale célébrée dans les médias.

Entre-temps, des élèves du Bas-Saguenay passent une partie de leur semaine dans l'un des plus beaux paysages du Québec. C'est déjà, en soi, une réussite. Reste à savoir si le Saguenay–Lac-Saint-Jean saura en faire une stratégie plutôt qu'une belle image.