Capitale-Nationale

Itinérance zéro : Bruno Marchand met les partis provinciaux au pied du mur

À un mois du scrutin, le maire de Québec exige des engagements chiffrés pour éliminer l'itinérance. Derrière l'appel : une facture municipale qui gonfle et un hiver qui approche.

Le maire de Québec, Bruno Marchand, a interpellé cette semaine les formations politiques provinciales pour qu'elles s'engagent formellement à viser « l'itinérance zéro » au Québec, selon ce qu'a rapporté Radio-Canada. La sortie n'a rien d'un coup d'éclat improvisé : elle survient à environ un mois du scrutin, au moment où les villes préparent leur dispositif hivernal et où les données officielles confirment une aggravation marquée du phénomène dans la Capitale-Nationale.

Pourquoi maintenant : l'hiver, la campagne et la facture

Le calendrier explique beaucoup. Une campagne électorale est le seul moment où les municipalités disposent d'un réel effet de levier sur les engagements provinciaux. Bruno Marchand, qui a fait de l'itinérance l'un de ses dossiers les plus visibles depuis son élection en 2021, sait que les promesses formulées avant le vote pèsent plus lourd que les demandes déposées en cours de mandat.

Mais la temporalité est aussi budgétaire. Chaque automne, la Ville de Québec doit statuer sur les haltes-chaleur, les lieux de répit et la coordination des interventions dans les secteurs les plus touchés : Saint-Roch, la Basse-Ville, les abords du centre-ville. Or ces services relèvent en grande partie de missions provinciales — santé, services sociaux, logement social — que les municipalités finissent par assumer faute de solution de rechange. Le maire a répété à plusieurs reprises que la Ville « paie pour des responsabilités qui ne sont pas les siennes », une formule qui résume l'essentiel de sa position.

Ce déséquilibre n'est pas propre à Québec. L'Union des municipalités du Québec réclame depuis des années un financement récurrent et prévisible pour l'itinérance, plutôt que des enveloppes ponctuelles annoncées à quelques semaines des premiers froids. Le Réseau SOLIDARITÉ Itinérance du Québec (RSIQ) fait le même constat du côté communautaire : les organismes fonctionnent souvent avec des ententes de courte durée, ce qui rend impossible toute planification pluriannuelle des services.

Ce que « l'itinérance zéro » veut vraiment dire

L'expression peut sembler purement rhétorique. Elle correspond pourtant à un cadre méthodologique précis, développé notamment par l'organisme canadien Built for Zero Canada, piloté par l'Alliance canadienne pour mettre fin à l'itinérance. L'objectif n'est pas d'atteindre littéralement zéro personne sans-abri à un instant donné — un objectif irréaliste — mais bien ce que le milieu appelle la « fin fonctionnelle » de l'itinérance : un système où le nombre de personnes qui sortent de la rue est supérieur ou égal au nombre de personnes qui y entrent, et où les séjours sans domicile deviennent brefs, rares et non récurrents.

Concrètement, cela suppose trois ingrédients. D'abord, une liste nominative en temps réel : les municipalités participantes tiennent un registre des personnes en situation d'itinérance, mis à jour en continu, plutôt que de dépendre uniquement de dénombrements ponctuels. Ensuite, une gouvernance intégrée entre santé, services sociaux, habitation et municipalités. Enfin, le modèle du « Logement d'abord » (Housing First), qui inverse la logique traditionnelle : au lieu d'exiger la sobriété ou la stabilisation d'un problème de santé mentale avant d'accéder à un logement, on loge la personne d'abord, puis on greffe les services d'accompagnement autour d'elle.

La validation scientifique de ce modèle au Canada n'est pas anecdotique. Le projet Chez Soi / At Home, mené entre 2009 et 2013 par la Commission de la santé mentale du Canada dans cinq villes dont Montréal, a suivi plus de 2 000 participants. Les résultats ont montré des taux de stabilité résidentielle nettement supérieurs chez les participants au modèle Logement d'abord, avec des économies substantielles sur les services d'urgence, les hospitalisations et les interactions avec le système judiciaire pour les usagers aux besoins les plus élevés. Autrement dait, l'argument de Bruno Marchand n'est pas seulement humanitaire : il est aussi économique.

Des dénombrements qui vont dans la mauvaise direction

La demande du maire s'appuie sur des chiffres qui ne prêtent guère à interprétation. Les dénombrements des personnes en situation d'itinérance visible réalisés au Québec, coordonnés par le ministère de la Santé et des Services sociaux, ont fait état d'une progression importante entre les exercices de 2018, 2022 et 2024. À l'échelle provinciale, le dénombrement de 2022 avait recensé environ 10 000 personnes en situation d'itinérance visible, contre quelque 5 800 quatre ans plus tôt — une hausse d'environ 44 %. Le portrait publié à la suite du dénombrement de 2024 a confirmé la tendance ascendante, avec une progression marquée dans plusieurs régions, dont la Capitale-Nationale.

Deux nuances méthodologiques s'imposent. Ces dénombrements ne mesurent que l'itinérance dite « visible » : ils excluent largement l'itinérance cachée — les personnes qui dorment temporairement chez des proches, dans un véhicule ou dans un logement précaire. Les milieux communautaires estiment que le phénomène réel est plusieurs fois supérieur aux chiffres officiels. Par ailleurs, une partie de l'augmentation observée peut refléter une amélioration des méthodes de recensement. Mais aucun acteur du milieu ne conteste la direction de la courbe.

Dans la Capitale-Nationale, la pression se traduit sur le terrain par des campements, des séjours prolongés dans les stationnements et les cages d'escalier, et des tensions de cohabitation récurrentes dans Saint-Roch, où commerçants, résidents et organismes communautaires se disputent depuis plusieurs années la définition de ce qui constitue un usage acceptable de l'espace public. La Ville a mené plusieurs opérations de démantèlement de campements ces dernières années, chaque fois suivies de la même question : où vont les personnes déplacées.

Ce que les partis ont réellement mis sur la table

C'est là que la demande de Bruno Marchand devient un test. Jusqu'ici, les engagements des formations provinciales en matière d'itinérance sont restés largement qualitatifs : intentions de bonifier le financement des organismes, promesses d'accélérer la construction de logements sociaux et abordables, ajouts de places d'hébergement d'urgence. Peu de partis ont chiffré une cible de réduction, encore moins fixé une échéance.

Or le cadre « itinérance zéro » exige précisément l'inverse : des cibles mesurables, un échéancier, des données publiques permettant de vérifier la progression. C'est la différence entre annoncer un montant et s'engager sur un résultat. En réclamant ce type d'engagement, le maire de Québec place les partis devant un choix inconfortable : accepter une reddition de comptes chiffrée, ou expliquer pourquoi ils s'y refusent.

La Ville de Québec a par ailleurs adopté au cours des dernières années des plans d'action visant la cohabitation et la réduction de l'itinérance, incluant du financement municipal direct pour des projets d'hébergement et de logement de transition. Ce sont ces investissements que le maire présente comme la preuve de la bonne foi municipale — et comme l'argument pour exiger que le provincial suive.

Un transfert de facture assumé

Il faut nommer la lecture politique de cette sortie. En demandant au provincial de viser l'itinérance zéro, Bruno Marchand cherche aussi, très explicitement, à repousser vers Québec une charge financière que sa ville assume aujourd'hui. Les municipalités québécoises tirent l'essentiel de leurs revenus de l'impôt foncier, un outil peu élastique et mal adapté au financement de services sociaux. Chaque dollar municipal versé à une halte-chaleur est un dollar qui ne va pas aux infrastructures, au déneigement ou au transport collectif.

Ce n'est donc pas un hasard si la demande est portée par un maire, à un mois d'un scrutin provincial. Le calcul est transparent, et il n'invalide pas la substance du dossier : l'itinérance croît, les dispositifs hivernaux sont saturés, et le modèle Logement d'abord dispose d'une base probante solide. La vraie question, d'ici le vote, sera de savoir laquelle des formations acceptera de s'engager sur un chiffre plutôt que sur une intention.