Une friperie qui rouvre ses portes après des travaux, ça ressemble à une nouvelle de quartier. Mais la reprise, par Renaissance, des activités de l'organisme longueuillois Le Support raconte une histoire plus large : celle de la recomposition du secteur du réemploi au Québec, où les gros réseaux provinciaux absorbent peu à peu les initiatives locales à bout de souffle, dans un contexte de crise du textile et d'explosion de la demande pour la seconde main.
Ce qui s'est passé à Longueuil
Comme l'a rapporté la station FM 103,3, Renaissance a repris en décembre dernier les activités de l'organisme Le Support, à Longueuil, et a réaménagé la friperie avant de lui redonner vie. L'opération s'inscrit dans la stratégie d'expansion d'un organisme qui, depuis 1994, exploite un réseau de friperies et de centres de dons répartis dans le Grand Montréal, la Montérégie, les Laurentides et Lanaudière.
Le Support, pour sa part, est un acteur bien connu de l'agglomération de Longueuil. L'organisme sans but lucratif, actif depuis les années 1980, s'est fait connaître par ses services d'aide aux personnes vulnérables, incluant des volets d'hébergement, d'accompagnement et de dépannage matériel. La friperie constituait à la fois une source de revenus autonomes et un service de première ligne pour des ménages à faible revenu du Vieux-Longueuil et des environs.
Ce passage de relais illustre une réalité rarement mise en lumière : gérer une friperie n'a rien d'un commerce simple. Il faut du personnel pour trier, du volume de dons, des espaces d'entreposage, un système de gestion des invendus et un débouché pour le textile non vendable. Autant de fonctions qui exigent une échelle que peu de petits organismes atteignent.
Renaissance, un modèle d'insertion à grande échelle
Renaissance n'est pas une chaîne de magasins comme les autres. L'organisme se définit comme une entreprise d'insertion sociale : les revenus des friperies financent des programmes de formation en milieu de travail destinés à des personnes éloignées du marché de l'emploi — nouveaux arrivants, personnes en situation de handicap, travailleurs et travailleuses de plus de 50 ans, prestataires de l'aide sociale.
Selon les données diffusées par l'organisme, Renaissance a formé plusieurs milliers de participants depuis sa fondation et détourne chaque année des millions de kilogrammes de matières de l'enfouissement. Le modèle repose sur un triangle : dons du public, main-d'œuvre en insertion, vente à bas prix. Chaque maillon dépend des autres.
Pour les Longueuillois, la reprise signifie concrètement quelques choses. D'abord, un point de dépôt de dons maintenu, alors que le réseau régional de collecte de vêtements s'est fragilisé au cours des dernières années. Ensuite, des vêtements de seconde main à prix accessible dans un secteur où le coût du panier d'épicerie et du logement gruge déjà le budget des ménages. Enfin, des postes en insertion, c'est-à-dire des emplois transitoires encadrés qui servent de tremplin vers le marché régulier.
Le contexte : une crise du textile bien documentée
La reprise de la friperie longueuilloise survient alors que le Québec peine à gérer ses vêtements usagés. RECYC-QUÉBEC a publié en 2022 un portrait de la filière textile qui chiffrait à des dizaines de milliers de tonnes les résidus textiles générés annuellement dans la province, dont une part majoritaire aboutit encore à l'élimination plutôt qu'au réemploi ou au recyclage.
Le problème s'est aggravé avec la « mode ultrarapide ». Les vêtements produits à très bas coût par des géants du commerce en ligne se retrouvent rapidement dans les bacs de dons, mais leur qualité les rend souvent invendables en friperie. Résultat : les organismes de réemploi héritent d'un volume croissant de matières dont ils doivent disposer à leurs frais. Plusieurs friperies québécoises ont dénoncé publiquement ce phénomène de « dépotoir déguisé en don ».
La Politique québécoise de gestion des matières résiduelles et le Plan d'action qui l'accompagne visent une réduction substantielle de l'élimination par habitant. Or, sans filière structurée de recyclage du textile — le Québec n'a pas encore de responsabilité élargie des producteurs (REP) pleinement déployée pour les vêtements —, les friperies restent le principal rempart contre l'enfouissement. Chaque commerce qui ferme, c'est un canal de détournement en moins.
La demande, elle, ne cesse de grimper
Paradoxalement, jamais la seconde main n'a été aussi populaire. Le marché mondial du vêtement usagé croît plus vite que celui du neuf, portée par une clientèle jeune et par la pression sur le pouvoir d'achat. Au Québec, les friperies indépendantes se sont multipliées dans les artères commerciales, et les plateformes de revente entre particuliers ont normalisé l'achat de vêtements déjà portés.
Cette popularité a un revers pour les organismes communautaires : la concurrence pour les bons dons. Les vêtements de qualité partent désormais sur les plateformes de revente ou dans les friperies branchées, tandis que les organismes reçoivent une proportion croissante de textiles usés. Le tri devient plus coûteux, le taux de valorisation baisse.
Dans ce contexte, la consolidation autour de réseaux capables d'absorber les volumes et d'amortir les coûts de tri apparaît moins comme une stratégie d'expansion que comme une condition de survie du modèle.
Ce qu'on gagne, ce qu'on risque de perdre
Le gain est net sur le plan opérationnel. Un réseau provincial dispose d'une logistique de transport entre magasins, d'une capacité de redistribuer les surplus d'un point de vente à l'autre, d'ententes avec des courtiers pour écouler les textiles non vendables, et d'une structure de ressources humaines apte à encadrer des participants en insertion. Un organisme local seul doit tout réinventer.
Le risque, lui, tient à l'ancrage. Une friperie communautaire de proximité, c'est souvent bien plus qu'un magasin : un lieu où l'intervenante connaît les habitués, où l'on remet des bons de dépannage, où l'on oriente vers d'autres services du quartier. Quand un organisme régional passe le relais à un réseau qui applique des standards uniformisés d'un magasin à l'autre, cette souplesse informelle peut s'amenuiser.
La question se pose partout au Québec, dans un secteur communautaire soumis à une double pression : hausse de la demande de services et financement à la mission jugé insuffisant par les regroupements d'organismes. Plusieurs études du secteur de l'économie sociale ont documenté la fatigue des équipes, les difficultés de recrutement et la précarité des organismes de petite taille. La solution n'est pas toujours la fusion, mais elle s'impose de plus en plus comme une porte de sortie honorable quand l'alternative est la fermeture pure et simple.
La Montérégie, terrain à surveiller
Avec plus de 1,6 million d'habitants, la Montérégie est la deuxième région la plus peuplée du Québec, et l'agglomération de Longueuil en concentre une part importante. La demande pour les vêtements abordables y est soutenue, notamment dans les quartiers centraux du Vieux-Longueuil et à Saint-Hubert, où l'on trouve des concentrations de ménages à faible revenu.
La région compte aussi un tissu dense d'organismes de réemploi : ressourceries, comptoirs familiaux paroissiaux, friperies de fabrique, boutiques d'organismes de lutte à la pauvreté. Plusieurs d'entre eux fonctionnent avec des équipes largement bénévoles et une relève vieillissante. Le cas du Support pourrait donc n'être qu'un premier signal.
Pour les municipalités, il y a là un enjeu de planification. Les plans de gestion des matières résiduelles des MRC et de l'agglomération de Longueuil comptent sur le réemploi pour atteindre leurs cibles de détournement. Si les points de collecte se raréfient, les objectifs deviennent plus difficiles à atteindre — et le coût d'enfouissement, lui, continue de grimper avec la hausse des redevances.
Ce qu'il faudra surveiller
Trois indicateurs mériteront un suivi dans les prochains mois : le nombre de postes en insertion effectivement créés à Longueuil, le maintien ou non des services d'aide directe qu'offrait Le Support en marge de sa friperie, et le volume de textiles récupérés au nouveau point de dépôt.
Car au-delà des rubans à couper, la vraie question est simple : est-ce que les Longueuillois auront accès à plus de vêtements abordables et à plus de débouchés pour leurs dons qu'avant? Si la réponse est oui, la consolidation aura tenu sa promesse. Sinon, il faudra se demander ce que le milieu communautaire montérégien a perdu en chemin.
