L'annonce, rapportée par L'Usine Nouvelle, a la sobriété d'un communiqué technique : Mondelez International, propriétaire des marques Oreo, Milka, Cadbury et LU, remplace en Europe les emballages en polytéréphtalate d'éthylène (PET) de certains de ses biscuits par des solutions à base de papier. Le géant américain de la collation, dont le chiffre d'affaires dépasse les 36 milliards de dollars américains, n'en est pas à son premier virage de matériaux : il avait auparavant annoncé l'incorporation de PET recyclé (rPET) dans des emballages de Cadbury, Milka et Oreo, puis de plastique issu du recyclage chimique pour Cadbury Dairy Milk et le norvégien Kvikk Lunsj.
Vu de Montréal, l'affaire pourrait sembler lointaine. Elle ne l'est pas. Quand un transformateur alimentaire de cette taille modifie ses cahiers de charges, l'onde de choc traverse toute la chaîne : fournisseurs d'emballages, marchés secondaires des matières recyclées, et jusqu'aux modèles financiers des systèmes de collecte. Or le Québec vient précisément de refondre les siens.
Ce que Mondelez change, et pourquoi maintenant
Le calendrier n'a rien de fortuit. Le règlement européen sur les emballages et les déchets d'emballages (PPWR), adopté en décembre 2024 et publié en janvier 2025, impose aux entreprises des cibles contraignantes : réduction des emballages par habitant, interdiction de certains formats à usage unique, taux minimaux de contenu recyclé dans les emballages plastiques et exigence de recyclabilité « à grande échelle » d'ici 2030. Pour un fabricant de biscuits, la question n'est plus « faut-il changer? » mais « quel matériau minimise le risque réglementaire? ».
Le papier a un avantage politique évident : il bénéficie d'une filière de recyclage centenaire, de taux de récupération élevés en Europe et d'une perception publique nettement plus favorable que le plastique. Mondelez avait par ailleurs, dans ses rapports de développement durable, révisé à la baisse ou reformulé certaines cibles antérieures sur le plastique — un aveu implicite que la promesse « 100 % recyclable » se heurte à la réalité des emballages souples multicouches, quasi impossibles à recycler dans les infrastructures existantes.
Mais un emballage papier pour biscuits n'est jamais du papier pur. Il faut une barrière contre l'humidité et la graisse. Ces barrières — enduits polymères, métallisations, laminages — sont exactement ce qui complique le retraitement en papetière. Le remplacement du PET par du « papier » peut donc, selon la formulation retenue, améliorer le bilan carbone tout en créant un nouveau contaminant pour les usines de désencrage. C'est la première nuance que les industriels québécois retiennent.
Cascades, Kruger : une demande structurelle, pas un miracle
Du côté des fibres, la nouvelle est objectivement porteuse. Cascades, dont le siège est à Kingsey Falls dans le Centre-du-Québec, s'est repositionnée ces dernières années sur le carton-caisse et les emballages à base de fibres recyclées, après avoir cédé ses activités de papiers tissu européennes puis restructuré son portefeuille nord-américain. L'entreprise a fait de la substitution du plastique par la fibre un axe commercial explicite, avec des gammes de barquettes et de plateaux moulés destinés à remplacer le polystyrène et le PET dans l'alimentaire.
Kruger, autre pilier privé québécois, opère pour sa part des capacités importantes en carton et en papiers d'emballage, et a investi dans la modernisation de ses actifs. Ces deux groupes, comme les convertisseurs plus petits établis en Mauricie, en Estrie ou au Saguenay, se trouvent du bon côté de la tendance : chaque contrat européen ou nord-américain qui bascule du film plastique vers un support fibreux élargit leur marché adressable.
Il faut toutefois pondérer l'enthousiasme. Premièrement, l'industrie forestière québécoise reste sous pression : droits compensateurs américains sur le bois d'œuvre, coûts d'approvisionnement en fibre, fermetures d'usines récurrentes documentées par Radio-Canada et La Presse. La demande d'emballages ne compense pas mécaniquement l'effondrement des papiers graphiques. Deuxièmement, les emballages alimentaires barrière exigent des capacités d'enduction et de conversion spécialisées que peu d'acteurs québécois possèdent en propre; le risque est que la valeur ajoutée soit captée par des convertisseurs européens ou américains, le Québec ne fournissant que la matière première.
Le maillon fragile : l'économie du rPET québécois
C'est ici que l'angle se resserre. Le PET est, avec l'aluminium, la matière la plus rentable du bac de récupération. Les ballots de bouteilles claires se négocient à des prix qui subventionnent, dans les faits, le tri de matières déficitaires comme le verre, les plastiques mélangés ou les sacs. Retirer de la demande en rPET, ou retirer des contenants PET du flux, c'est toucher au poumon financier du système.
Le Québec a modernisé ses régimes en profondeur. La consigne élargie, gérée par l'Association québécoise de récupération des contenants de boissons (AQRCB) sous la marque Consignaction, a été étendue en mars 2023 à tous les contenants de boisson prêts à boire de 100 ml à 2 litres, avant un second déploiement pour les contenants de verre et de multicouches. Parallèlement, la collecte sélective municipale est passée à la responsabilité élargie des producteurs, Éco Entreprises Québec agissant comme organisme de gestion désigné depuis 2025. Dans les deux cas, le modèle repose sur une équation simple : les revenus de vente des matières récupérées réduisent la contribution que les entreprises doivent verser.
Quand la valeur des matières chute, la facture ne disparaît pas — elle est refilée aux producteurs, donc aux consommateurs. Recyc-Québec documente depuis des années la volatilité des prix des matières recyclées, avec des épisodes brutaux comme la fermeture des débouchés chinois en 2018, qui avait mis plusieurs centres de tri québécois au bord de l'insolvabilité. Une érosion structurelle de la demande en rPET, si les grandes marques migrent massivement vers la fibre, produirait un effet comparable, plus lent mais plus durable.
Le paradoxe est cruel : les gouvernements exigent du contenu recyclé dans le plastique pour créer un marché au rPET, tout en encourageant la sortie du plastique. Si les deux politiques réussissent simultanément, l'offre de rPET excède la demande. Au Québec, où des investissements ont été consentis dans la valorisation du PET — notamment autour des installations de recyclage dans la région de Montréal et de la Montérégie —, cette perspective inquiète les opérateurs.
Trois tensions à surveiller d'ici 2030
La qualité contre le volume. La consigne élargie produit du PET propre, monomatière, à haute valeur — exactement ce que recherchent les recycleurs. Le bac produit du PET mélangé, plus difficile à valoriser. Si le plastique recule dans l'emballage sec (biscuits, collations), le PET restant sera concentré dans les boissons, donc surtout dans la consigne. Autrement dit, la collecte sélective municipale perdrait sa matière la plus rentable, tandis que la consigne conserverait la sienne. Le rééquilibrage financier entre les deux régimes devient inévitable.
La recyclabilité réelle du papier barrière. L'Association canadienne de l'industrie des pâtes et papiers et ses homologues européens ont alerté sur les emballages « papier » comportant des couches plastiques non séparables, qui contaminent les balles de fibre. Si le Québec accueille un afflux de ces formats, ses centres de tri devront investir en détection optique — un coût, encore une fois, assumé par les producteurs.
La souveraineté industrielle. La substitution matérielle est aussi une occasion. Le Québec possède la fibre, l'hydroélectricité et une base manufacturière en emballage. Investissement Québec et le ministère de l'Économie ont soutenu des projets de bioproduits et d'emballages compostables. Transformer une contrainte réglementaire européenne en carnet de commandes exige toutefois de la capacité d'enduction locale, faute de quoi le gain restera symbolique.
Ce qu'il faut retenir
La décision de Mondelez n'est pas un événement isolé : elle s'inscrit dans un mouvement de fond où Nestlé, Ferrero, Unilever et d'autres reconfigurent leurs emballages sous pression réglementaire européenne, avec des répercussions sur les marchés mondiaux de matières secondaires. Pour le Québec, le message est double. Les producteurs de fibres ont une fenêtre commerciale réelle, à condition de monter dans la chaîne de valeur plutôt que de rester fournisseurs de commodité. Et les gestionnaires de la consigne comme de la collecte sélective devront cesser de présumer que le PET restera éternellement la matière qui paie la facture des autres.
La question que devront trancher Québec, Recyc-Québec, Éco Entreprises Québec et l'AQRCB dans les prochaines années n'est pas idéologique. Elle est comptable : qui finance un système de récupération quand les matières les plus précieuses disparaissent volontairement du marché?
