Un réacteur mort ramené à la vie pour l'IA
Le Loan Programs Office du département américain de l'Énergie a donné son feu vert, à la fin d'août, à une garantie de prêt de 1,9 milliard de dollars américains destinée à NextEra Energy pour relancer la centrale nucléaire de Duane Arnold, près de Palo, en Iowa. Le réacteur de 615 mégawatts, arrêté en 2020 après le passage d'un derecho dévastateur qui avait endommagé ses tours de refroidissement, doit redémarrer en 2029. Engadget, qui a rapporté l'approbation réglementaire, résume l'affaire en une phrase : Google se rapproche d'un accès direct à l'énergie nucléaire pour ses centres de données consacrés à l'intelligence artificielle.
Car l'électron a déjà un preneur. En janvier, NextEra et Google avaient annoncé une entente : le géant de Mountain View s'engage à acheter la production de Duane Arnold sur 25 ans. Google exploite déjà un important complexe de centres de données à Council Bluffs, dans le même État, où il a investi plusieurs milliards depuis 2007. Autrement dit, une entreprise privée finance indirectement la remise en service d'un actif nucléaire national, avec un coup de pouce du Trésor américain, pour sécuriser sa propre alimentation électrique pendant un quart de siècle.
Ce n'est pas un cas isolé. Microsoft a signé en septembre 2024 une entente de 20 ans avec Constellation Energy pour redémarrer l'unité 1 de Three Mile Island, rebaptisée Crane Clean Energy Center. Amazon a acheté un campus de centres de données adossé à la centrale de Susquehanna, en Pennsylvanie, et a investi dans le développement de petits réacteurs modulaires avec X-energy. Meta a conclu une entente de 20 ans avec Constellation pour la centrale de Clinton, en Illinois. Le patron d'OpenAI, Sam Altman, préside pour sa part le conseil d'Oklo, une jeune pousse du nucléaire avancé.
Le modèle « énergie dédiée »
Ce qui se dessine là dépasse l'achat d'électricité verte. Il s'agit d'un modèle d'énergie dédiée : le client hyperscalaire finance, réserve et verrouille une capacité de production entière, souvent hors du marché réglementé, parfois derrière le compteur. L'Agence internationale de l'énergie estime dans son rapport de 2025 sur l'énergie et l'IA que la consommation mondiale des centres de données, autour de 415 térawattheures en 2024, pourrait plus que doubler d'ici 2030 pour atteindre environ 945 TWh, l'équivalent de la consommation actuelle du Japon. Aux États-Unis, l'AIE anticipe que les centres de données représenteront près de la moitié de la croissance de la demande d'électricité d'ici 2030.
La conséquence stratégique est simple : dans ce modèle, le fournisseur d'énergie n'est plus l'arbitre du développement industriel. Il devient un sous-traitant de long terme. Et le géant technologique, en échange de sa contribution au financement, obtient trois choses : de la certitude d'approvisionnement, un prix connu sur 20 ou 25 ans, et une exclusivité de fait sur des mégawatts qui n'iront pas ailleurs.
Le Québec, riche en électricité, pauvre en levier
De ce côté-ci de la frontière, le rapport de force est inversé — du moins sur papier. Hydro-Québec dispose d'un parc hydroélectrique de plus de 37 000 MW et d'une réputation de production faiblement carbonée qui fait saliver l'industrie du numérique. Sauf que la société d'État a franchi le seuil de la rareté. Elle a reconnu recevoir des demandes de raccordement industriel qui dépassent largement ses disponibilités : la file d'attente des projets non desservis totalise plus de 30 000 MW, soit davantage que la puissance installée actuelle. Le Plan d'action 2035 de la société d'État prévoit des investissements de 155 à 185 milliards de dollars d'ici 2035 pour ajouter de 8 000 à 9 000 MW et augmenter la production de 60 TWh.
Dans ce contexte, chaque mégawatt attribué à un centre de données est un mégawatt qui n'ira pas à l'électrification des transports, à la décarbonation d'une aluminerie, au chauffage de logements neufs ou à une filière batterie déjà chancelante. Le gouvernement Legault avait d'ailleurs signalé, dès 2023, un resserrement du robinet pour les cryptomonnaies et une évaluation plus sévère des demandes des centres de données, la ministre alors responsable de l'Énergie ayant évoqué publiquement des projets « qui ne créent pas beaucoup d'emplois ».
La Régie de l'énergie a par ailleurs autorisé un tarif spécifique pour les centres de traitement informatique de forte puissance, et la Loi 69, adoptée en 2025, confie désormais au gouvernement un pouvoir accru d'attribution discrétionnaire des blocs d'énergie supérieurs à 5 MW. Le Québec s'est donc doté d'un guichet politique, mais pas nécessairement d'une doctrine de contrepartie.
Louer des électrons ou monnayer du calcul
C'est là que le contraste avec l'Iowa devient instructif. Aux États-Unis, l'État accepte de porter du risque financier — une garantie de prêt de 1,9 G$ US — mais l'infrastructure ainsi réactivée demeure sur son sol, dans son marché, et alimente une industrie de calcul dont les revenus, la propriété intellectuelle et les emplois hautement qualifiés restent américains. Le Québec, lui, est sollicité pour fournir l'intrant le plus rare de l'économie de l'IA — l'électricité propre et bon marché — sans obtenir en échange de participation dans la couche qui capte la valeur : le calcul lui-même.
Un centre de données hyperscalaire, une fois construit, emploie typiquement quelques dizaines à quelques centaines de personnes pour des centaines de mégawatts. La comparaison avec l'aluminium, où le Québec a historiquement échangé des tarifs préférentiels contre des milliers d'emplois directs et des ententes de partage des bénéfices indexées au prix du métal, est cruelle. Où sont les clauses de partage de revenus indexées sur le prix du jeton d'inférence?
L'alternative existe pourtant, et l'Europe l'illustre. La française Mistral AI a annoncé le 8 septembre une levée de 3 milliards d'euros menée par Samsung, portant sa valorisation au-delà de 21 milliards d'euros — un record européen, comme l'ont souligné L'Usine Nouvelle et Challenges. L'argument de vente : la souveraineté technologique, et l'intention explicite de remonter la chaîne de valeur en investissant dans sa propre infrastructure de calcul. Autrement dit, ne pas se contenter d'héberger les serveurs des autres.
Le Québec possède un actif de recherche en IA de calibre mondial — Mila, l'IVADO, un bassin de doctorants — mais son infrastructure de calcul public demeure modeste au regard des besoins de l'entraînement de modèles de grande taille. La question qu'on peut légitimement poser aux prochaines élections provinciales est celle-ci : pourquoi le Québec ne conditionne-t-il pas l'accès à ses blocs d'énergie à une réservation de capacité de calcul pour la recherche publique, les entreprises d'ici et les services de l'État?
Une conversation politique qui vient de commencer
Le débat arrive à un moment sensible. Un sondage de l'Observatoire de l'écosystème médiatique, relayé par Le Nouvelliste, montre que les contenus trompeurs générés par l'IA préoccupent fortement l'électorat québécois à l'approche du scrutin provincial. L'IA est déjà un enjeu de campagne du côté de la désinformation; elle mérite de l'être aussi du côté industriel et énergétique.
Le redémarrage de Duane Arnold ne dit pas au Québec quoi faire de son hydroélectricité. Il dit autre chose, de plus dérangeant : les acheteurs de mégawatts, eux, savent exactement ce qu'ils veulent, sont prêts à financer des centrales entières pour l'obtenir, et négocient sur des horizons de 25 ans. Un vendeur qui n'a pas de doctrine face à des acheteurs de cette envergure ne fixe pas le prix. Il le subit.
