Mauricie

Hydrogène vert en Mauricie : le Projet Mauricie devient l'épreuve de vérité de la campagne dans Champlain et Laviolette–Saint-Maurice

Le mégaprojet de TES Canada s'impose comme enjeu électoral en Mauricie. Derrière les positions des candidats se dessine un clivage régional : combien de territoire et d'énergie pour combien d'emplois?

Il aura fallu une campagne électorale pour que le plus gros projet industriel annoncé en Mauricie depuis une génération retrouve le devant de la scène. En publiant cette semaine un tour d'horizon des positions des candidats de Champlain et de Laviolette–Saint-Maurice sur le Projet Mauricie de TES Canada, Le Nouvelliste a mis le doigt sur ce qui ressemble de plus en plus à la vraie question régionale du scrutin : la Mauricie est-elle prête à céder du territoire agricole, à accepter des éoliennes dans son paysage et à mobiliser une part du bloc d'énergie d'Hydro-Québec en échange d'une promesse d'emplois industriels?

La question n'est pas rhétorique. Elle est arithmétique, réglementaire, et surtout politique.

Un projet dont l'échelle dépasse la région

Rappelons les ordres de grandeur. TES Canada, filiale du groupe suisse TES (Tree Energy Solutions), propose de produire de l'hydrogène vert par électrolyse dans le secteur de Shawinigan, puis de le combiner à du CO₂ biogénique pour fabriquer du gaz naturel renouvelable. Le tout doit être alimenté par un parc de production privé : des éoliennes réparties dans la MRC de Mékinac et le secteur de Saint-Maurice, un parc solaire, et un raccordement au réseau d'Hydro-Québec pour compléter l'approvisionnement.

L'entreprise évoque un investissement de l'ordre de 4 milliards de dollars, une puissance d'électrolyse d'environ 350 mégawatts, et une demande d'alimentation qui, selon les versions successives du projet, se situe entre 150 et 200 MW auprès d'Hydro-Québec. C'est là que le dossier cesse d'être local : le gouvernement a autorisé en 2023 une allocation de puissance à TES Canada dans le cadre des grands projets industriels, décision qui a immédiatement placé l'entreprise dans le peloton des demandeurs privilégiés d'un bloc d'énergie devenu la ressource la plus disputée du Québec.

Car le contexte a changé du tout au tout depuis l'annonce initiale. Hydro-Québec croule sous les demandes de raccordement industriel — plusieurs dizaines de milliers de mégawatts sollicités pour une capacité disponible qui se compte en milliers. Chaque mégawatt attribué à un projet devient un mégawatt refusé à un autre. Le débat mauricien n'est donc pas seulement « des éoliennes chez nous, oui ou non »; c'est aussi « pourquoi cette énergie-là, à ce prix-là, pour cet usage-là ».

Ce que révèlent les positions des candidats

Le portrait dressé par Le Nouvelliste dans Champlain et Laviolette–Saint-Maurice a le mérite de faire apparaître un clivage qui ne suit pas parfaitement les lignes partisanes. D'un côté, une lecture développementaliste : le Projet Mauricie est présenté comme une occasion rare de réindustrialiser un territoire qui a encaissé la fermeture d'usines de pâtes et papiers, le déclin de l'aluminium à Shawinigan et un vieillissement démographique marqué. Dans cette optique, refuser le projet, c'est refuser la diversification économique.

De l'autre, une lecture territoriale et agricole : les éoliennes et les infrastructures de raccordement s'inscrivent en zone verte, sur des terres protégées par la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles. La Fédération de l'UPA de la Mauricie a été parmi les premières à réclamer des garanties fermes sur les servitudes, les compensations et la réversibilité des installations. Les municipalités de Mékinac, elles, ont mené leurs propres consultations, avec des résultats inégaux : certaines ont donné leur aval sous conditions, d'autres ont exprimé de sérieuses réserves, notamment sur les distances séparatrices et les retombées fiscales réelles.

Entre les deux, une troisième posture, plus difficile à tenir en campagne : celle du « oui, mais aux conditions du Québec ». Elle consiste à réclamer que la puissance publique ne soit pas cédée à rabais, que les retombées soient contractualisées, et que le BAPE — dont l'examen du projet est un jalon incontournable — ne soit pas traité comme une formalité administrative. C'est probablement la position la plus représentative de l'opinion mauricienne réelle, et la moins vendeuse sur un perron d'église.

La guerre commerciale rebrasse les cartes

Ce qui rend le débat plus vif encore, c'est le climat économique dans lequel il se déroule. Les droits de douane de rétorsion d'Ottawa sur des produits américains sont entrés en vigueur cette semaine, en réponse aux tarifs de 50 % imposés par Washington en août sur près de 28 milliards de dollars d'exportations canadiennes, comme l'ont rapporté Mon La Tuque et l'ensemble des médias régionaux. Parallèlement, la première ministre Christine Fréchette a chiffré à 1,5 milliard de dollars sur quatre mois l'effet des nouvelles mesures d'achat local de son gouvernement.

Ce contexte agit dans deux directions opposées sur le Projet Mauricie. D'un côté, il renforce l'argumentaire de la souveraineté énergétique : produire ici un carburant de substitution aux hydrocarbures importés, c'est réduire l'exposition du Québec aux chaînes d'approvisionnement continentales. Le gaz naturel renouvelable de TES Canada viserait notamment le transport lourd et l'industrie, deux secteurs vulnérables aux chocs de prix.

De l'autre, la guerre tarifaire aiguise l'exigence de retombées locales vérifiables. Le contrat de VIA Rail octroyé à Alstom, avec ses retombées à La Pocatière, a servi cette semaine d'illustration parfaite du nouveau réflexe politique québécois : si l'on mobilise des fonds ou des ressources publiques, on veut des emplois et des fournisseurs d'ici, documentés, pas des estimations d'entreprise. Le même standard sera appliqué à TES Canada, et l'entreprise le sait.

L'hydrogène, promesse ou pari?

Il faut aussi replacer le Projet Mauricie dans une conjoncture mondiale beaucoup moins euphorique qu'en 2023. Plusieurs grands projets d'hydrogène vert ont été reportés ou abandonnés en Europe, en Australie et aux États-Unis, faute de clients prêts à payer la prime verte. Au Québec même, le sort d'autres initiatives — dont le complexe de Bécancour et les projets de captation liés à la région de Thetford Mines, que Le Nouvelliste documentait cette semaine dans son dossier sur la reconversion du passif minier — montre que la filière avance par essais, ajustements et parfois reculs.

Ce n'est pas un argument contre le projet mauricien. C'est un argument pour la prudence contractuelle. Un promoteur qui demande 150 à 200 MW de puissance publique, des autorisations en zone agricole et l'acceptation sociale de plusieurs municipalités doit démontrer non seulement la faisabilité technique, mais l'existence d'un marché solvable pour son produit. Les candidats qui esquivent cette question livrent aux électeurs une version incomplète du dossier.

Ce qui se décidera après le 5 octobre

Le sort du Projet Mauricie ne dépendra pas d'un vote dans Champlain ou dans Laviolette–Saint-Maurice. Il dépendra de trois décisions qui appartiennent au prochain gouvernement.

Premièrement, la confirmation ou la révision de l'allocation de puissance. Un gouvernement qui déciderait de réserver le bloc d'énergie disponible à des usages jugés plus prioritaires — data centres, batteries, décarbonation d'industries existantes — pourrait faire dérailler le projet sans jamais le refuser formellement.

Deuxièmement, l'attitude devant la Commission de protection du territoire agricole. Les autorisations en zone verte sont un point de passage obligé, et le poids politique du ministère de l'Agriculture n'est pas neutre.

Troisièmement, la suite du processus environnemental. Un examen du BAPE mené jusqu'aux audiences publiques donnerait aux opposants comme aux partisans une tribune formelle, et fournirait enfin des chiffres arbitrés sur les emplois, les redevances municipales et les impacts paysagers.

Entre-temps, la campagne aura au moins eu cette vertu : forcer les candidats mauriciens à dire, publiquement, ce qu'ils sont prêts à échanger. Car la question posée par le Projet Mauricie dépasse largement l'hydrogène. Elle demande à une région de définir son prix — en territoire, en paysage, en énergie — pour l'emploi industriel qu'elle réclame depuis vingt ans. Personne, dans Champlain comme dans Laviolette–Saint-Maurice, ne pourra dire que la question n'a pas été posée.