Abitibi-Témiscamingue

Abitibi-Ouest : le béton contre les services, un clivage qui structure la campagne

Pendant que la CAQ chiffre son bilan à près de 2 milliards $ en investissements, la solidaire Joanie Bolduc ramène le débat vers les places en garderie, les soins à domicile et la santé mentale.

Il y a deux façons de raconter un mandat de quatre ans dans une circonscription rurale. On peut aligner les chiffres d'investissement, les chantiers annoncés, les rubans coupés. Ou on peut parler de ce qui ne se coupe pas en ruban : le délai avant d'obtenir une place en CPE, le nombre d'heures de soins à domicile réellement dispensées, le temps d'attente pour voir un psychologue au public. Dans Abitibi-Ouest, ces deux récits s'affrontent directement en ce début de campagne électorale.

Deux bilans, deux vocabulaires

Au micro de l'émission Des matins en or, à Radio-Canada Abitibi-Témiscamingue, la députée sortante et candidate de la Coalition avenir Québec, Suzanne Blais, a revendiqué près de 2 milliards de dollars d'investissements dans la circonscription au cours de ses deux mandats. Le chiffre est spectaculaire pour un territoire d'une vingtaine de milliers d'habitants. Il englobe, comme c'est l'usage dans ce genre de comptabilité électorale, une addition large : projets routiers, infrastructures scolaires, soutien aux entreprises, programmes ministériels appliqués localement.

Quelques jours plus tard, sur la même tribune, la candidate de Québec solidaire, Joanie Bolduc, a répondu avec un tout autre vocabulaire. Elle a nommé la santé mentale, les soins à domicile et le manque de places en services de garde comme les grands enjeux de la région. Trois dossiers qui ont ceci en commun qu'ils se mesurent mal en dollars annoncés et très bien en délais d'attente.

Ce décalage n'est pas anodin. Il illustre une tension classique des campagnes en région : les investissements en immobilisations sont visibles, quantifiables, photogéniques; les services de proximité, eux, dépendent de la disponibilité de la main-d'œuvre, une variable sur laquelle un budget ne suffit pas à agir.

Le nerf de la guerre : trouver du monde

C'est précisément là que le bât blesse en Abitibi-Témiscamingue. Le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) de l'Abitibi-Témiscamingue compose depuis des années avec une pénurie de personnel structurelle, qui a forcé à répétition des ruptures ou des réductions de services dans les installations des secteurs les plus éloignés — y compris dans le réseau hospitalier de La Sarre, cœur d'Abitibi-Ouest. Le recours à la main-d'œuvre indépendante, plus coûteuse, a longtemps servi de béquille, avant que Québec ne s'engage à en réduire l'usage.

Les soins à domicile subissent la même contrainte. Le Protecteur du citoyen a répété dans ses rapports annuels que les usagers québécois reçoivent souvent moins d'heures de service que ce que leur évaluation prévoit, faute de personnel, et que les régions éloignées cumulent un désavantage supplémentaire : les distances à parcourir entre deux visites grugent le temps clinique. Dans une MRC comme celle d'Abitibi-Ouest, où la population est répartie sur une vingtaine de municipalités souvent séparées de plusieurs dizaines de kilomètres, un préposé qui roule est un préposé qui ne soigne pas.

Or la démographie ne joue pas en faveur du statu quo. L'Institut de la statistique du Québec documente depuis longtemps un vieillissement plus rapide en Abitibi-Témiscamingue que dans l'ensemble du Québec, combiné à un solde migratoire interrégional souvent négatif chez les jeunes adultes. Autrement dit : la demande de soins à domicile augmente pendant que le bassin de travailleurs disponibles se rétrécit. C'est l'équation de fond que la campagne locale devra bien finir par aborder.

Les places en garderie, un dossier qui traîne

Sur les services de garde, le débat est plus facile à objectiver. Le ministère de la Famille publie l'état d'avancement du plan visant à compléter le réseau de places subventionnées, et le portrait est connu : malgré la conversion de places non subventionnées et la création de nouvelles installations, le guichet unique La Place 0-5 affiche encore des dizaines de milliers d'enfants en attente à l'échelle du Québec.

En Abitibi-Témiscamingue, le problème prend une couleur particulière. Le taux de couverture régional est historiquement meilleur que dans les grands centres — le réseau des CPE y est bien implanté et le territoire a été moins soumis à la pression démographique des banlieues. Mais cette moyenne régionale masque des poches de rareté : les petites municipalités où la fermeture d'un seul service de garde en milieu familial élimine d'un coup six places, sans solution de remplacement à moins de trente minutes de route. Le nombre de responsables de services de garde en milieu familial est en déclin partout au Québec depuis une décennie, et ce déclin frappe plus durement les milieux ruraux, où ces personnes constituaient parfois la seule offre.

L'enjeu dépasse la conciliation famille-travail. Dans une région où les employeurs — miniers, forestiers, services publics — peinent déjà à recruter, l'absence d'une place en garderie devient un frein direct à l'embauche. C'est le même raisonnement qui pousse des entreprises régionales à se battre pour retenir leur personnel, comme l'a illustré Radio-Canada avec le cas d'Abitibi Remorquage Michaud, à Val-d'Or, empêtrée dans les dédales de l'immigration pour conserver un employé clé. Manque de places, manque de logements, complexité administrative : la pénurie de main-d'œuvre régionale est un système, pas une série de problèmes isolés.

Un enjeu politiquement rentable pour QS?

Le pari de Québec solidaire dans Abitibi-Ouest n'est pas évident. La circonscription, longtemps péquiste puis conquise par la CAQ en 2018 et conservée avec une forte avance en 2022, n'a jamais été un terreau solidaire. Le parti y a historiquement récolté des scores modestes, très loin de ses bastions montréalais ou de sa percée à Rouyn-Noranda–Témiscamingue avec Émilise Lessard-Therrien en 2018.

Mais l'angle choisi par Joanie Bolduc est stratégiquement cohérent. En parlant santé mentale, soins à domicile et garderies, elle cible ce qui touche concrètement une population vieillissante et des jeunes familles, tout en évitant le terrain où la CAQ est structurellement avantagée : celui de l'annonce d'infrastructures. Le message implicite est simple : à quoi bon des milliards en immobilisations si l'on ne trouve personne pour travailler dans les bâtiments neufs?

En santé mentale, les données nationales appuient partiellement cette lecture. Les listes d'attente pour les services publics en santé mentale, tant chez les adultes que chez les jeunes, sont demeurées un point de friction récurrent, malgré le déploiement du Programme québécois pour les troubles mentaux et l'ajout de ressources. En région éloignée, l'accès à des professionnels spécialisés — psychologues, psychiatres, pédopsychiatres — reste particulièrement difficile, la télésanté compensant imparfaitement l'absence physique de praticiens.

Suivre la campagne quand l'information régionale s'effrite

Encore faut-il que ce débat se rende aux électeurs. Un reportage de Radio-Canada à Rouyn-Noranda montrait récemment que les électeurs multiplient les canaux pour suivre la campagne : télévision, réseaux sociaux, et même le courrier postal, redevenu un vecteur d'information politique faute de mieux.

Ce constat en dit long. L'Abitibi-Témiscamingue a subi, comme l'ensemble des régions québécoises, l'érosion de son écosystème médiatique : consolidation des hebdomadaires, réduction des salles de nouvelles, disparition de couvertures municipales de proximité. Quand l'information locale se raréfie, la campagne se joue davantage sur les plateformes nationales et sur les publicités partisanes — un contexte qui favorise les partis dotés de moyens et pénalise les candidatures qui misent sur des enjeux techniques comme les ratios de soins à domicile.

Pour Joanie Bolduc, le défi est donc double : convaincre que les services de proximité valent un vote, et réussir à faire entendre ce message dans un espace public régional appauvri. Pour Suzanne Blais, l'enjeu est symétrique : démontrer que les 2 milliards revendiqués se traduisent en services réels, et pas seulement en chantiers.

Ce qu'il faudra surveiller

D'ici le scrutin, trois indicateurs mériteront l'attention des électeurs d'Abitibi-Ouest. Le nombre de places subventionnées réellement ouvertes dans la MRC, et non seulement annoncées. L'évolution des ruptures de services au CISSS de l'Abitibi-Témiscamingue, notamment dans les installations de La Sarre et des villages environnants. Et les engagements chiffrés — en heures de service, pas en dollars — que les partis prendront en soins à domicile.

C'est à cette aune, plus qu'aux totaux d'investissement, que se mesurera l'écart entre les deux récits qui s'affrontent dans cette circonscription.