Côte-Nord

Duplessis : de la préfecture de Minganie à la course provinciale, la filière municipale à l'épreuve

Préfète de la MRC de Minganie, Meggie Richard porte les couleurs du Parti Québécois dans Duplessis. Une candidature qui met en lumière la filière municipale-provinciale et les limites d'un siège d'opposition.

La série d'entrevues de Radio-Canada avec les candidats de la Côte-Nord pour le scrutin provincial du 5 octobre s'est ouverte sur un nom que les Nord-Côtiers connaissent déjà bien : Meggie Richard, préfète de la MRC de Minganie, se présente sous la bannière du Parti Québécois dans Duplessis. L'émission Bonjour la Côte l'a reçue en studio pour lancer ce marathon d'entretiens, en rappelant aussi que les électeurs pourront voter par anticipation les 27 et 28 septembre.

Derrière cette annonce en apparence routinière — un élu municipal qui tente le saut vers l'Assemblée nationale — se cache l'un des mécanismes politiques les plus structurants de la Côte-Nord. Dans une circonscription qui s'étire sur des centaines de kilomètres de littoral et englobe des villages accessibles seulement par bateau, par avion ou par motoneige, la connaissance fine du territoire n'est pas un atout : c'est une condition d'entrée.

Une circonscription hors norme, même à l'échelle québécoise

Duplessis n'est pas une circonscription comme les autres. Selon les données de la Commission de la représentation électorale du Québec et d'Élections Québec, elle couvre une superficie qui la place parmi les plus vastes du Québec, avec Ungava. Elle englobe Sept-Îles, Port-Cartier, la Minganie, l'île d'Anticosti, la Basse-Côte-Nord jusqu'à Blanc-Sablon, ainsi que Fermont et Schefferville dans l'arrière-pays minier.

Cette géographie produit une arithmétique politique singulière. Le nombre d'électeurs inscrits y est nettement inférieur à la moyenne provinciale — Duplessis fait partie des circonscriptions dites d'exception, reconnues par la Loi électorale en raison de leur étendue et de leur faible densité. Résultat : quelques milliers de votes, dispersés sur un territoire immense et fragmenté en dizaines de communautés, décident du résultat. Un candidat qui domine à Sept-Îles mais qui néglige les villages de la Basse-Côte-Nord ou les communautés innues peut voir son avance fondre. Inversement, une candidature bien implantée dans les petites municipalités peut compenser un déficit dans le pôle urbain.

Cela explique pourquoi la campagne dans Duplessis ressemble moins à une bataille de messages nationaux qu'à une accumulation de dossiers locaux : desserte maritime et aérienne, état de la route 138, accès aux soins, pénurie de logements, avenir des services de proximité.

La filière municipale comme voie d'accès au pouvoir régional

Meggie Richard incarne un parcours devenu classique sur la Côte-Nord. Élue à la mairie de Rivière-Saint-Jean puis portée à la préfecture de la MRC de Minganie, elle a passé les dernières années à défendre, auprès des ministères, les dossiers qui empoisonnent la vie des 5 000 personnes réparties dans les municipalités et villages de son territoire. La MRC de Minganie, c'est Havre-Saint-Pierre, Longue-Pointe-de-Mingan, Aguanish, Natashquan, Baie-Johan-Beetz, Rivière-au-Tonnerre, Rivière-Saint-Jean, l'île d'Anticosti — et le point de rupture de la route 138, qui s'arrête à Kegaska.

Cette trajectoire n'est pas isolée. La députée sortante de Duplessis, Lorraine Richard, avait elle-même une longue expérience du terrain avant d'occuper le siège pendant près de deux décennies pour le Parti Québécois, jusqu'à son retrait annoncé avant les élections de 2022. Dans une région où les partis provinciaux disposent de structures militantes minces, l'élu municipal — maire, préfet, conseiller — est souvent le seul visage politique reconnu. Il a une notoriété acquise, un réseau, une crédibilité fondée sur des dossiers concrets. Le passage au provincial devient alors une forme de promotion naturelle, plutôt qu'un saut dans l'inconnu.

La contrepartie est réelle : cette filière rétrécit le bassin de candidatures et fait de la politique régionale un cercle relativement fermé, où les mêmes visages circulent d'un palier à l'autre. Elle valorise aussi une compétence gestionnaire et un savoir-faire de représentation, parfois au détriment du débat idéologique — ce qui, dans une région pragmatique, n'est pas toujours perçu comme un défaut.

Les dossiers qui structureront le vote

La route 138 et le rêve inachevé

Le prolongement de la route 138 vers la Basse-Côte-Nord est le dossier totem de Duplessis depuis des décennies. Le tronçon Kegaska–La Romaine a été inauguré en 2013, et les travaux entre La Romaine et Tête-à-la-Baleine progressent par étapes, avec des échéanciers régulièrement repoussés. Selon le ministère des Transports du Québec, l'objectif d'un lien routier continu jusqu'à Blanc-Sablon demeure lointain, alors que les municipalités et la MRC du Golfe-du-Saint-Laurent réclament un calendrier ferme.

En attendant, la desserte maritime du Bella Desgagnés — qui relie Rimouski à Blanc-Sablon en desservant les villages isolés — reste le cordon ombilical de la Basse-Côte-Nord. Les pannes, les retards et les interruptions de service de ce navire ont fait l'objet de nombreuses interventions publiques ces dernières années, relayées notamment par Radio-Canada Côte-Nord et Le Nord-Côtier. Chaque immobilisation se traduit par des tablettes vides et des rendez-vous médicaux manqués.

Le logement, frein au développement

La pénurie de logements est l'autre dossier transversal. À Sept-Îles comme à Havre-Saint-Pierre, à Fermont comme à Port-Cartier, les taux d'inoccupation frôlent le plancher, selon les enquêtes de la Société canadienne d'hypothèques et de logement. Les employeurs — miniers, forestiers, réseau de la santé, commissions scolaires — peinent à recruter faute de toits disponibles. Les MRC réclament des programmes adaptés aux réalités du Nord, où les coûts de construction explosent en raison du transport des matériaux et de la courte saison de chantier.

Santé et services de proximité

Les ruptures de services dans les petits centres hospitaliers, le recours massif à la main-d'œuvre indépendante, les transferts de patients vers Sept-Îles ou Québec : la Côte-Nord cumule les indicateurs de fragilité. Le CISSS de la Côte-Nord fait régulièrement état de difficultés de recrutement médical, et la réforme du réseau sous Santé Québec suscite des inquiétudes quant à la place accordée aux réalités éloignées dans les décisions centralisées.

Le dilemme du siège d'opposition

C'est ici que la candidature de Meggie Richard rencontre sa question la plus délicate. Duplessis a longtemps été un bastion péquiste : le Parti Québécois y a détenu le siège pendant l'essentiel des quatre dernières décennies, avant que la Coalition avenir Québec ne le remporte lors du raz-de-marée de 2022. Le PQ cherche donc à reconquérir un comté historique.

Mais le calcul du citoyen nord-côtier est pragmatique. Un député d'opposition dispose d'une tribune, d'un pouvoir d'interpellation, d'une capacité à porter des dossiers dans l'espace public. Il ne signe pas les chèques. Dans une région où les grands projets — prolongement routier, infrastructures portuaires, construction de logements, maintien de services — dépendent d'arbitrages budgétaires ministériels, l'accès au caucus gouvernemental a une valeur concrète. Le raisonnement du vote stratégique a d'ailleurs servi la CAQ en 2018 et 2022.

À l'inverse, l'expérience récente a montré les limites de la logique du « député du gouvernement ». Les fermetures temporaires de services, les retards d'échéanciers et les décisions perçues comme centralisatrices ont alimenté un scepticisme régional. Les sondages nationaux publiés au cours de la dernière année, relayés par La Presse et Le Devoir, ont documenté une remontée marquée du Parti Québécois et un effondrement des appuis caquistes — ce qui rend la reconquête de Duplessis plausible.

Une région qui vit plus large que sa politique

La Côte-Nord ne se résume évidemment pas à sa campagne électorale. Dans les mêmes journées, Bonjour la Côte consacrait des segments au séjour annuel de la sénatrice Michèle Audette au Mushuau-nipi, ce site ancestral innu situé à 250 kilomètres au nord-est de Schefferville sur la route migratoire du troupeau de caribous de la rivière George, et à l'expédition de l'aventurier septilien Denis Gamache, parti avec son chien Cairo vers Tuktoyaktuk, sur les rives de l'océan Arctique. Radio-Canada rapportait aussi la sortie en voilier de cinq jeunes femmes de Sept-Îles devenues « ambassadrices » de l'image corporelle.

Ces récits rappellent une évidence souvent absente des plateformes électorales : la Côte-Nord n'est pas seulement un dossier de développement régional. C'est un territoire habité, où le rapport au fleuve, au caribou et à la distance façonne les identités autant que les infrastructures.

Ce qu'il faut surveiller d'ici le 5 octobre

Trois indicateurs mériteront l'attention. D'abord, le vote par anticipation des 27 et 28 septembre : dans une circonscription où les déplacements sont coûteux, la participation anticipée révèle la capacité de mobilisation des organisations. Ensuite, la performance dans les communautés autochtones — Uashat mak Mani-utenam, Ekuanitshit, Nutashkuan, Unamen Shipu, Pakua Shipu, Matimekush-Lac John — où le taux de participation historiquement plus faible peut basculer un résultat serré. Enfin, la répartition entre le pôle Sept-Îles–Port-Cartier, qui concentre la majorité de l'électorat, et les municipalités de l'Est, où la notoriété d'une préfète de Minganie pèse davantage.

Dans Duplessis, la campagne ne se gagne pas sur un slogan. Elle se gagne par téléphone, par traversier et par une géographie que peu de candidats maîtrisent aussi bien que les élus municipaux.