Le volcan indonésien Anak Krakatoa est entré en éruption au début du mois de septembre, perturbant le trafic aérien pendant plusieurs jours. Mais selon RFI, ce n'est pas seulement de la cendre qui s'est répandue : les réseaux sociaux ont été inondés d'images spectaculaires censées documenter la catastrophe — colonnes de fumée démesurées, coulées de lave photogéniques, panoramas apocalyptiques — dont une bonne part n'avait jamais existé ailleurs que dans un générateur d'images.
Le phénomène n'est plus une curiosité. Il est devenu le réflexe par défaut d'une partie de l'écosystème informationnel : dès qu'un événement dramatique survient quelque part sur la planète, des comptes optimisés pour l'engagement produisent en quelques minutes des visuels vraisemblables, les diffusent sans mention d'origine, et récoltent des millions de vues avant toute vérification.
Une accessibilité qui progresse plus vite que les garde-fous
Ce contexte donne un relief particulier à la dernière mise à jour d'OpenAI. Comme le rapporte Numerama, l'entreprise a lancé ChatGPT Images 2.5, une version qui mise sur deux nouveautés : la possibilité de dessiner soi-même une esquisse à main levée pour guider la génération, et des modèles préformatés qui encadrent davantage le rendu. L'objectif affiché est créatif — affiches, illustrations, maquettes. L'effet secondaire, lui, est structurel : chaque itération abaisse encore le coût, en temps et en compétence, de la fabrication d'une image crédible.
Il faut le dire clairement : OpenAI n'est pas responsable de l'éruption du Krakatoa ni des faussaires qui l'exploitent. Mais la trajectoire est nette. Là où il fallait, il y a cinq ans, une maîtrise de Photoshop et plusieurs heures de travail pour produire une image de catastrophe convaincante, il suffit désormais d'une phrase et de quelques secondes. Et la production s'est industrialisée : le média américain NewsGuard documente depuis 2023 la multiplication de sites d'information entièrement générés par IA, passés de quelques dizaines à plus d'un millier en moins d'un an.
De l'ouragan Helene en Caroline du Nord aux incendies de Los Angeles en janvier 2025, chaque grande catastrophe récente a produit sa moisson de fausses images virales. La BBC et l'Associated Press ont dû, dans les deux cas, publier des articles de vérification pour démonter des visuels qui avaient déjà atteint des dizaines de millions d'utilisateurs.
Ce que le Québec a prévu — et ce qu'il n'a pas prévu
La question mérite d'être posée sans détour : que se passera-t-il ici, lors de la prochaine crue printanière, du prochain été de fumée ou de la prochaine tempête de verglas ?
Le Québec dispose d'une architecture de communication d'urgence relativement solide. Urgence Québec, le portail gouvernemental coordonné par le ministère de la Sécurité publique, centralise les avis en situation de sinistre. La SOPFEU publie en continu ses données sur les feux de forêt, incluant une carte interactive et des indices de danger d'incendie. Hydro-Québec maintient une carte des pannes en temps réel qui devient, lors des grandes tempêtes, l'une des pages web les plus consultées de la province. Environnement et Changement climatique Canada diffuse les avertissements météo. Le Système national d'alertes au public — En Alerte — permet de pousser des messages directement sur les téléphones cellulaires.
Ce dispositif partage une caractéristique : il est essentiellement textuel et cartographique. Il diffuse des avis, des périmètres, des consignes. Il ne diffuse pratiquement pas d'images authentifiées, et surtout, il ne prévoit aucun mécanisme pour statuer publiquement et rapidement sur les images qui circulent hors de ses canaux.
Or, en 2026, une part importante de la population ne découvre pas une urgence par un communiqué : elle la découvre par une image partagée sur Facebook, Instagram, TikTok ou X. La Politique québécoise de sécurité civile 2024-2029 insiste sur la communication du risque et la mobilisation citoyenne, mais la question spécifique de l'authentification visuelle en temps réel n'y occupe aucune place structurante.
Deux risques concrets, pas théoriques
Le premier est le mouvement de panique. Une fausse image d'un barrage qui cède, d'un pont emporté ou d'un quartier en flammes peut déclencher des évacuations spontanées non coordonnées, encombrer les routes qu'empruntent les véhicules d'urgence, et surtout compromettre la crédibilité des consignes officielles réelles.
Le second est la saturation des lignes. Le 911 et les centres d'appels municipaux fonctionnent avec des capacités finies. Lors du verglas de 1998 comme lors des inondations de 2017 et de 2019, les autorités ont dû composer avec des volumes d'appels exceptionnels. Une image virale suffisamment inquiétante peut, à elle seule, générer des milliers d'appels de vérification qui privent d'accès des personnes en détresse réelle.
À l'inverse — et c'est le miroir du problème — la banalisation des fausses images produit ce que les chercheurs appellent le « dividende du menteur » : à force de soupçonner tout, on finit par douter aussi des images authentiques. Une photo réelle d'un secteur sinistré, diffusée par un citoyen, risque d'être écartée comme « probablement de l'IA ».
Les normes de provenance existent déjà
La réponse technique n'est pas à inventer. La C2PA — Coalition for Content Provenance and Authenticity — développe depuis 2021 une norme ouverte permettant d'attacher à un fichier image un historique cryptographiquement signé : appareil de capture, date, modifications successives, éventuel recours à un outil génératif. La coalition regroupe notamment Adobe, Microsoft, Google, Sony, Nikon, Leica, Intel et la BBC. Adobe pilote en parallèle l'initiative Content Authenticity Initiative, qui revendique plusieurs milliers de membres.
En 2025, la C2PA a franchi une étape importante : sa spécification a été reconnue comme norme internationale par l'ISO. Des appareils photo professionnels Leica, Nikon et Sony intègrent désormais la signature à la prise de vue. Google a annoncé l'intégration de métadonnées C2PA dans la recherche d'images et dans ses outils Pixel.
Le filigrane numérique constitue l'autre volet. Google DeepMind a déployé SynthID, un marquage invisible incrusté dans les pixels des images produites par ses modèles, résistant en bonne partie au recadrage et à la compression. OpenAI insère pour sa part des métadonnées C2PA dans les images générées par ses outils. Le problème est connu : la plupart des plateformes sociales suppriment les métadonnées à l'envoi, et une capture d'écran efface l'essentiel de la traçabilité.
Ce qui manque n'est donc pas la technologie, mais l'adoption institutionnelle.
Ce que le Québec pourrait faire dès maintenant
Trois pistes s'imposent, aucune ne nécessitant d'innovation majeure.
D'abord, signer les images officielles. Le ministère de la Sécurité publique, la SOPFEU, Hydro-Québec et les grandes municipalités pourraient adopter la signature C2PA pour toute image diffusée en contexte d'urgence. Cela crée une référence positive : les visuels vérifiés portent une preuve, ce qui rend l'absence de preuve significative.
Ensuite, prévoir un canal de démenti rapide. Une page permanente sur Urgence Québec, alimentée en heures plutôt qu'en jours pendant un sinistre, où les images virales fausses sont explicitement identifiées. Le modèle existe : plusieurs agences européennes de protection civile ont mis en place des dispositifs comparables.
Enfin, former les communicateurs municipaux. Les MRC et les villes sont en première ligne. Un module sur la vérification d'images dans les formations en sécurité civile coûterait peu et changerait beaucoup.
Un débat qui regarde ailleurs
Le Québec ne manque pas de réflexion sur l'intelligence artificielle. Le Conseil de l'innovation du Québec a remis en 2024 un rapport sur l'encadrement de l'IA, la Commission d'accès à l'information s'est saisie des enjeux de vie privée, et le débat public s'est largement structuré autour de deux pôles : les hypertrucages politiques et la protection des renseignements personnels. Ces préoccupations sont légitimes.
Mais elles laissent un angle mort. En sécurité civile, la fenêtre décisionnelle se compte en minutes, pas en cycles électoraux. Une image fausse n'a pas besoin de tromper durablement : il lui suffit de tromper assez longtemps pour déplacer des gens ou occuper une ligne téléphonique.
L'épisode du Krakatoa n'était pas un cas limite. C'était une répétition générale.
