Internationale

Colonies israéliennes : douze pays passent enfin à l'arme économique

Après les reconnaissances symboliques de l'État de Palestine, un groupe d'États mené par la France et le Royaume-Uni s'attaque au commerce des colonies. Portée réelle : limitée, mais le signal est politique.

La séquence était attendue depuis des mois, elle vient de se produire. Douze pays, parmi lesquels la France et le Royaume-Uni, ont annoncé leur intention de sanctionner le commerce lié aux colonies israéliennes en Cisjordanie occupée. L'information, relayée notamment par le Taipei Times et les grandes agences de presse, marque un tournant de nature : après l'accumulation de déclarations, de communiqués conjoints et de reconnaissances symboliques de l'État de Palestine à l'automne 2025, un groupe d'États occidentaux et non occidentaux choisit d'ouvrir la boîte à outils économique.

La nuance est de taille. Reconnaître un État coûte peu sur le plan matériel; toucher aux flux commerciaux, aux avoirs et aux visas engage des administrations douanières, des ministères des Finances et, potentiellement, des tribunaux. C'est aussi la première fois qu'un tel bloc affirme vouloir traiter le commerce issu des implantations non pas comme une question de politique étrangère abstraite, mais comme un problème de conformité juridique interne.

Ce qui est visé, concrètement

Trois cibles se dégagent des engagements pris. D'abord, les biens produits dans les colonies : il s'agit de restreindre, voire d'interdire, leur entrée sur les marchés nationaux, ou du moins de mettre fin aux préférences tarifaires dont ils bénéficient indûment lorsqu'ils sont présentés comme israéliens. Ensuite, les entités : entreprises de construction, sociétés immobilières, banques et plateformes qui financent ou facilitent l'expansion des implantations, ainsi que les organisations impliquées dans la violence des colons. Enfin, les individus : ministres et responsables ayant appelé à l'annexion ou à l'expulsion, colons violents, financiers de milices.

Sur ce dernier volet, un précédent existe déjà. Le Royaume-Uni, le Canada, l'Australie, la Norvège et la Nouvelle-Zélande avaient sanctionné en juin 2025 deux ministres israéliens, Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir, pour incitation à la violence contre les Palestiniens de Cisjordanie — une mesure sans équivalent moderne contre des membres en exercice d'un gouvernement allié. L'Union européenne, elle, avait sanctionné des colons individuels et des entités extrémistes dès 2024, mais jamais le cœur économique du système d'implantation.

La nouvelle démarche va plus loin en visant les circuits commerciaux eux-mêmes. Elle s'inscrit dans le prolongement direct de l'avis consultatif de la Cour internationale de justice de juillet 2024, qui a jugé illégale la présence israélienne prolongée dans les territoires palestiniens occupés et a explicitement rappelé aux États tiers leur obligation de ne pas prêter aide ou assistance au maintien de cette situation — y compris en s'abstenant de relations économiques et commerciales qui la consolident.

Pourquoi maintenant

Trois facteurs convergent. Le premier est juridique : l'avis de la CIJ, suivi de résolutions de l'Assemblée générale des Nations unies, a fourni aux gouvernements un argumentaire qu'ils peuvent opposer à leurs propres oppositions internes. Il devient plus difficile de plaider l'inaction quand la plus haute juridiction onusienne parle d'obligations.

Le deuxième est politique. La reconnaissance de l'État de Palestine par la France, le Royaume-Uni, le Canada et l'Australie en septembre 2025, lors de l'Assemblée générale de l'ONU, a créé une attente. Reconnaître un État dont le territoire se fragmente sous l'effet de la colonisation expose ces capitales à l'accusation de geste creux. Les sanctions commerciales répondent à cette critique.

Le troisième est factuel : l'accélération de l'implantation. Selon les données recensées par l'organisation israélienne Peace Now et rapportées par la BBC et Le Monde, le rythme d'approbation de nouveaux logements et la création d'avant-postes ont atteint des niveaux records depuis 2023, tandis que les projets d'annexion partielle de la Cisjordanie ont été portés au niveau ministériel. Pour les capitales européennes, la perspective d'une solution à deux États se referme mécaniquement.

Une portée réelle modeste

Il faut dire les choses clairement : l'impact macroéconomique immédiat sera limité. Les estimations les plus couramment citées, notamment par Reuters et le Financial Times, situent la valeur des exportations des colonies vers l'Union européenne dans une fourchette de quelques centaines de millions d'euros par année — vins, dattes, cosmétiques de la mer Morte, produits industriels de zones comme Barkan ou Mishor Adumim. À comparer aux quelque 40 à 45 milliards d'euros d'échanges annuels de biens entre l'UE et Israël. Le rapport est de l'ordre de 1 %.

Deux effets moins visibles pourraient toutefois compter davantage. Le premier est l'effet de réputation et de conformité : dès qu'une liste officielle d'entités existe, les banques, les assureurs et les fonds de pension appliquent des filtres de risque bien au-delà du périmètre légal strict. C'est le mécanisme qui avait poussé plusieurs institutions financières européennes à se désengager après l'établissement par le Haut-Commissariat de l'ONU aux droits de l'homme, en 2020, d'une base de données d'entreprises actives dans les colonies.

Le second est l'effet de précédent : une fois qu'un régime de traçabilité distinguant Israël des territoires occupés est opérationnel dans douze pays, il devient un standard technique difficile à démonter. L'UE dispose déjà d'une jurisprudence en ce sens : l'arrêt Psagot de la Cour de justice de l'Union européenne, en novembre 2019, a confirmé l'obligation d'indiquer l'origine réelle des produits issus des colonies. L'application est restée inégale; les nouvelles mesures visent précisément à combler cet écart.

Les obstacles : Washington et l'unanimité européenne

Deux verrous demeurent. Le premier est américain. L'administration de Donald Trump a fait de la défense d'Israël un axe non négociable et a levé, dès janvier 2025, les sanctions ciblant des colons violents mises en place sous Joe Biden. Washington a par ailleurs multiplié les pressions et les mesures de rétorsion contre les institutions internationales impliquées dans des procédures visant Israël, y compris des sanctions contre des responsables de la Cour pénale internationale. Toute entreprise européenne ou canadienne fortement exposée au marché américain doit donc arbitrer entre des exigences réglementaires contradictoires.

Le second verrou est structurel : l'Union européenne ne peut adopter de sanctions qu'à l'unanimité de ses vingt-sept membres. La Hongrie, la République tchèque et, selon les dossiers, l'Allemagne, l'Autriche ou l'Italie, ont bloqué à répétition les propositions visant à suspendre le volet commercial de l'accord d'association UE-Israël ou à sanctionner des ministres. La haute représentante Kaja Kallas a présenté à l'été 2025 un éventail d'options — de la suspension partielle de l'accord au gel de la participation israélienne au programme de recherche Horizon Europe — sans obtenir de majorité qualifiée suffisante là où elle s'applique, ni l'unanimité là où elle est requise.

D'où le format retenu : une coalition de volontaires, hors cadre institutionnel européen, qui agit par législation nationale. C'est plus rapide, mais plus fragmentaire, et vulnérable aux alternances politiques.

Le point de comparaison canadien

Pour le lectorat québécois, la position d'Ottawa mérite d'être détaillée, car elle illustre l'ambivalence de plusieurs alliés. Le Canada a reconnu l'État de Palestine en septembre 2025, a sanctionné les ministres Smotrich et Ben-Gvir, et considère de longue date les colonies comme contraires au droit international et comme un obstacle à la paix.

Mais sur le plan commercial, Ottawa n'est pas allé jusqu'à interdire les produits des colonies. L'Accord de libre-échange Canada-Israël, modernisé en 2019, ne s'applique pas juridiquement aux territoires occupés, mais le contrôle effectif de l'origine repose largement sur les déclarations des exportateurs. Un précédent existe : en 2017, l'Agence canadienne d'inspection des aliments avait un moment jugé trompeur l'étiquetage « produit d'Israël » sur des vins de colonies, avant de reculer sous pression politique. L'affaire a ensuite nourri un litige devant la Cour fédérale, qui a conclu en 2019 que cet étiquetage était effectivement trompeur au sens de la loi, sans que cela se traduise par une interdiction générale.

Autrement dit, le Canada a franchi les étapes diplomatiques et ciblé des individus, mais s'est arrêté au seuil de l'outil commercial. Sa participation ou non au groupe des douze constituera un test de la cohérence entre ses positions juridiques et sa politique douanière.

Ce que cela révèle de la fracture occidentale

Le véritable enseignement n'est pas économique, il est diplomatique. Pendant des décennies, la position occidentale sur les colonies fut un consensus rhétorique sans conséquence pratique : illégales sur le papier, tolérées dans les faits. Ce compromis se fissure.

D'un côté, un bloc mené par Washington, appuyé par plusieurs capitales d'Europe centrale, refuse toute mesure coercitive contre Israël. De l'autre, un groupe d'États — France, Royaume-Uni, pays nordiques, Espagne, Irlande, Slovénie, auxquels s'ajoutent des partenaires non européens — estime que la crédibilité du droit international, et de leur propre discours sur l'Ukraine, exige une cohérence. C'est cet argument de « double standard » qui a le plus travaillé les chancelleries européennes depuis deux ans.

Israël a réagi avec fermeté à ce type d'annonces, dénonçant des gestes qui récompenseraient le terrorisme et fragiliseraient les efforts de médiation. Reste que la trajectoire est désormais posée : le prix diplomatique de l'expansion coloniale n'est plus nul. Modeste, mais plus nul. Et en politique internationale, le passage de zéro à quelque chose est souvent plus significatif que l'ampleur du montant.