Éducation

Ordre de l'excellence en éducation : une médaille peut-elle retenir le personnel scolaire?

Québec relance l'appel de candidatures à sa plus haute distinction en éducation. Un geste symbolique qui soulève une question de fond : la reconnaissance honorifique pèse-t-elle vraiment dans la balance de la rétention?

Le gouvernement du Québec a rouvert la période de mise en candidature à l'Ordre de l'excellence en éducation du Québec, comme le signalait cette semaine École branchée dans ses #Édubrèves du 8 septembre. L'annonce, glissée entre une nouvelle solution interactive pour les petits espaces et des capsules sur l'usage responsable de l'intelligence artificielle en classe, a la discrétion des rendez-vous administratifs récurrents. Elle mérite pourtant qu'on s'y arrête, non pas pour la cérémonie qui s'annonce, mais pour ce qu'elle révèle du rapport de l'État à son réseau scolaire.

Une distinction née d'une réforme, pas d'une tradition

L'Ordre de l'excellence en éducation du Québec est un dispositif relativement jeune. Il a été créé par le ministère de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur en 2018, sous le gouvernement libéral de Philippe Couillard, dans la foulée de la Politique de la réussite éducative dévoilée l'année précédente. L'objectif affiché : souligner publiquement l'apport de personnes qui se sont distinguées par leur engagement, leur créativité ou leur influence sur la réussite des élèves et des étudiants.

La distinction se décline en plusieurs grades — chevalier, officier, et le titre de membre honoraire — et s'adresse à un bassin large : enseignantes et enseignants du préscolaire, du primaire et du secondaire, personnel professionnel et de soutien, directions d'établissement, personnel des cégeps et des universités, mais aussi des personnes issues du milieu communautaire ou de la recherche qui gravitent autour de l'éducation. Les candidatures peuvent être déposées par des collègues, des directions, des associations professionnelles ou des organismes; il n'est pas nécessaire de s'autoproposer, même si la démarche demeure permise dans certains cas de figure.

Le processus, tel que décrit dans la documentation ministérielle, repose sur un dossier étoffé : description du parcours, exposé des réalisations, lettres d'appui. Un comité de sélection examine ensuite les dossiers et formule des recommandations au ministre, qui remet les insignes lors d'une cérémonie officielle. Ce sont, chaque année, quelques dizaines de personnes qui sont honorées, sur un réseau qui compte plus de 100 000 enseignantes et enseignants dans le seul secteur des centres de services scolaires.

Le prix de la reconnaissance : modeste, et c'est bien le problème

Combien coûte l'Ordre? Le ministère de l'Éducation ne publie pas de ligne budgétaire distincte pour ce programme, qui est absorbé dans les dépenses administratives et de communication du Ministère. Les honneurs sont non monétaires : les lauréats reçoivent un insigne et une attestation, sans bourse ni prime. En termes strictement comptables, le dispositif se rapproche donc de l'épaisseur d'un rendez-vous protocolaire — location de salle, production d'insignes, frais de déplacement, personnel affecté à la gestion des candidatures.

C'est précisément ce faible coût qui alimente la critique. Un programme peu coûteux est aussi, mécaniquement, un programme à faible portée. Aucune évaluation publique n'a démontré, à ce jour, un effet mesurable de l'Ordre de l'excellence sur la rétention du personnel scolaire québécois. Il n'existe pas non plus, à notre connaissance, d'étude ministérielle publiée qui aurait cherché à établir ce lien.

Ce que disent réellement les données sur les départs

La recherche québécoise sur l'attrition enseignante, elle, est autrement plus documentée. Les travaux menés notamment par des équipes de l'Université Laval et de l'Université du Québec ont établi depuis plusieurs années qu'une proportion significative des nouvelles enseignantes et nouveaux enseignants quittent la profession dans les cinq premières années de pratique. Les chiffres varient selon les méthodologies et les cohortes, mais l'ordre de grandeur — de l'ordre du quart au tiers — revient constamment.

Les causes invoquées dans ces travaux forment une liste remarquablement stable : précarité du statut d'emploi en début de carrière, affectation dans les classes les plus difficiles, composition hétérogène des groupes, augmentation du nombre d'élèves ayant des besoins particuliers sans accroissement proportionnel des services professionnels, alourdissement de la tâche administrative et de la reddition de comptes, sentiment d'isolement professionnel, manque de soutien de la direction. Le salaire figure dans l'équation, mais rarement en tête : c'est l'écart entre les attentes du métier et les conditions concrètes de son exercice qui domine les témoignages.

La Fédération autonome de l'enseignement et la Fédération des syndicats de l'enseignement, affiliée à la CSQ, martèlent ce diagnostic depuis des années. Lors des négociations du secteur public de 2023, qui ont mené à une grève d'une ampleur inédite et à une entente au terme de plusieurs semaines de débrayage, la composition de la classe et l'ajout de ressources professionnelles occupaient une place centrale dans les revendications — au moins autant que les hausses salariales.

L'argument de la reconnaissance : pas nul, mais mal calibré

Faut-il pour autant balayer l'Ordre de l'excellence du revers de la main? Ce serait aller vite en besogne. La littérature internationale en gestion des ressources humaines reconnaît que la reconnaissance non monétaire a un effet réel sur l'engagement et la satisfaction au travail — à condition qu'elle soit fréquente, proximale et cohérente avec l'expérience vécue.

Or, l'Ordre coche difficilement ces cases. Il est annuel plutôt que continu. Il est distant plutôt que proximal : la remise se fait par un ministre, pas par la direction d'école ni par les pairs immédiats. Et surtout, il entre en dissonance avec le quotidien lorsque celui-ci se dégrade. Une distinction remise à une trentaine de personnes pendant qu'une école peine à combler un poste d'orthopédagogue produit un effet ambigu, voire contre-productif dans les salles du personnel.

Le contraste est frappant avec d'autres formes de reconnaissance en cours ailleurs. Au Nigeria, le quotidien Daily Trust rapportait cette semaine qu'un collège technique de Kwali a remporté un concours scientifique assorti d'un prix de 500 000 nairas — une somme modeste, mais transférée à l'établissement. Ce type de reconnaissance liée à une ressource concrète n'est pas comparable en nature, mais il souligne un choix de conception : honorer, ou honorer et financer.

Ce qui changerait vraiment la donne

Si l'objectif est bien l'attractivité et la rétention, les leviers identifiés par la recherche sont connus. Le mentorat structuré des débutants, avec libération de temps pour le mentor comme pour le mentoré, figure parmi les mesures dont l'efficacité est la mieux établie. La réduction de la tâche administrative en est un autre. L'accès rapide aux services professionnels — orthophonie, psychoéducation, orthopédagogie — pour les élèves à besoins particuliers en est un troisième, largement documenté par les fédérations syndicales et par les recherches sur la composition de la classe.

Ces mesures ont toutes un point commun : elles coûtent cher. Une cérémonie coûte peu. C'est là tout l'écart entre le geste symbolique et le besoin structurel.

Le risque du symbole seul

Il serait injuste de reprocher à l'Ordre de l'excellence d'exister. Les personnes qui le reçoivent le méritent, et la profession enseignante souffre effectivement d'un déficit de valorisation sociale que des décennies de discours sur la « vocation » n'ont pas comblé. Le problème n'est pas la médaille : c'est ce qu'on lui demande de porter.

Quand un réseau peine à recruter et à retenir, la reconnaissance honorifique ne peut fonctionner qu'en complément d'un investissement matériel visible. Seule, elle risque d'être perçue comme un substitut — et c'est exactement le reproche que formulent régulièrement les organisations syndicales lorsque le gouvernement met en avant des mesures de valorisation sans contrepartie budgétaire.

La période de candidatures qui s'ouvre est donc une occasion de rappeler ce que la distinction fait bien : rendre visibles des parcours remarquables, souvent invisibles hors de leur école. Et ce qu'elle ne fera pas : convaincre une enseignante de troisième année, seule devant une classe de vingt-huit élèves dont six ont un plan d'intervention, de rester une année de plus.