La séance a de quoi étonner. Alors que les grands indices new-yorkais ouvraient en forte baisse mardi, plombés par la remontée du pétrole, la tension des taux obligataires et l'attentisme avant la décision de la Réserve fédérale — un tableau décrit tant par TVA Nouvelles que par Handelsblatt —, un petit peloton de titres technologiques s'est envolé à contre-courant. Les actions des cinq entreprises d'informatique quantique les plus visibles en Bourse, dont IonQ, Rigetti Computing et D-Wave Quantum, ont grimpé pendant que le reste du marché reculait, comme l'a documenté Fast Company.
La cause n'est pas une percée scientifique, ni un contrat commercial avec un client privé. C'est de l'argent public américain. Trois de ces entreprises ont annoncé avoir obtenu des centaines de millions de dollars en financement du gouvernement des États-Unis. Autrement dit : le quantique vient d'être officiellement requalifié. Il n'est plus seulement une aventure technologique spéculative; il devient un actif stratégique adossé au Trésor américain.
Le tournant : de la promesse scientifique à la politique industrielle
Ce basculement ne sort pas de nulle part. Washington a posé les jalons dès 2018 avec le National Quantum Initiative Act, qui a structuré la recherche fédérale et créé des centres de recherche du Département de l'Énergie et de la National Science Foundation. La logique a changé de nature depuis : il ne s'agit plus de financer des laboratoires, mais de prendre position dans des entreprises et de sécuriser une chaîne d'approvisionnement.
Le précédent le plus parlant demeure le programme Benchmarking Initiative for Scalable Quantum Computing de la DARPA, lancé en 2024, qui a retenu une vingtaine d'entreprises — dont plusieurs cotées — pour éprouver la crédibilité de leurs feuilles de route vers un ordinateur quantique utile sur le plan industriel. À cela s'ajoute une nouvelle doctrine, assumée depuis 2025 par l'administration Trump avec le dossier Intel : l'État américain n'hésite plus à échanger des subventions contre des participations au capital. Le Wall Street Journal et Reuters ont rapporté au cours des derniers mois que le Département du Commerce explorait des ententes similaires avec des entreprises quantiques. Chaque fois que cette hypothèse refait surface, les titres du secteur bondissent.
Pour l'investisseur, le message est double. D'un côté, un plancher politique se dessine : ces sociétés ne feront pas faillite discrètement, parce qu'un gouvernement les considère comme une question de sécurité nationale. De l'autre, la valorisation ne repose plus sur les revenus, mais sur l'anticipation de nouveaux chèques publics. C'est une dépendance, pas une preuve de maturité.
Des valorisations vertigineuses, des revenus minuscules
Il faut garder les proportions en tête. IonQ, la plus grosse capitalisation du lot, a déclaré des revenus annuels de l'ordre de quelques dizaines de millions de dollars américains, pour des pertes nettes largement supérieures. Rigetti et D-Wave se comptent en dizaines de millions de dollars de capitalisation par million de dollars de chiffre d'affaires. Ce ne sont pas des ratios; ce sont des paris.
Le contraste avec le reste du marché est saisissant. Le resserrement des exigences observé depuis un an à Wall Street — où l'on somme désormais les entreprises d'intelligence artificielle de démontrer un retour sur les capitaux investis, et non plus seulement de raconter une trajectoire — épargne pour l'instant le quantique. Handelsblatt notait mardi que les titres liés à l'IA soutenaient encore les indices malgré un environnement macroéconomique dégradé. Le quantique bénéficie du même halo narratif, avec un horizon de rentabilité encore plus lointain.
Deux repères devraient tempérer l'enthousiasme. D'abord, l'histoire récente : plusieurs de ces titres ont connu des corrections brutales de 40 % et plus en quelques semaines, sans autre nouvelle qu'un changement de ton d'un dirigeant du secteur. Ensuite, la clarté des experts eux-mêmes. Le patron de Nvidia, Jensen Huang, avait ébranlé le secteur en janvier 2025 en évoquant un horizon de quinze à trente ans avant une utilité quantique généralisée, avant de nuancer son propos. La physique, elle, n'a pas d'agenda boursier.
Sherbrooke, Bromont, et l'écart de moyens
Le Québec n'est pas spectateur dans ce dossier. La Zone d'innovation quantique de Sherbrooke — DistriQ — a été désignée officiellement en 2022 par le gouvernement du Québec, avec un investissement public annoncé de plus de 400 millions de dollars et des engagements privés destinés à porter l'effort total à quelques milliards sur une décennie. L'écosystème sherbrookois est réel : l'Institut quantique de l'Université de Sherbrooke, l'Institut transdisciplinaire d'information quantique, l'accélérateur Quantino, la présence d'IBM Quantum et l'installation, en 2023, du premier système IBM Quantum System One au Canada.
S'ajoute la filière matérielle. Le corridor Bromont–Granby, avec IBM Canada, C2MI et la chaîne de l'électronique imprimée, donne au Québec quelque chose que peu de régions possèdent : une capacité d'assemblage et de conditionnement de puces avancées. Le gouvernement fédéral et Québec ont annoncé des investissements substantiels dans l'agrandissement des installations d'IBM à Bromont, précisément pour ancrer cette capacité en sol canadien.
Mais la comparaison des ordres de grandeur est inconfortable. La Stratégie quantique nationale du Canada, dévoilée en 2023, mobilise 360 millions de dollars sur sept ans. Le Québec y ajoute son propre effort. Les États-Unis, eux, ont engagé plus de 3,8 milliards de dollars américains de fonds fédéraux depuis 2019 selon les comptes rendus officiels du National Quantum Coordination Office — et le mouvement s'accélère avec les prises de participation directes dans des entreprises cotées. Ajoutons la Chine, dont l'effort est estimé par plusieurs analystes à plus de 15 milliards de dollars américains, et l'Union européenne, engagée dans un Quantum Flagship d'un milliard d'euros.
Le Canada ne perd pas la bataille scientifique. Il compte parmi les leaders mondiaux en publications et brevets quantiques par habitant, et des entreprises comme Xanadu, à Toronto, ou Photonic, en Colombie-Britannique, sont prises au sérieux. Le problème est ailleurs : c'est un problème de capital de croissance et de premiers clients.
Le vrai risque : la fuite, pas la faillite
Quand Washington met des centaines de millions sur la table et offre en prime son propre appareil d'État comme premier client — le Département de la Défense, les laboratoires nationaux, la NASA —, la question que se pose un fondateur québécois n'est pas philosophique. Elle est comptable. Un chercheur formé à Sherbrooke qui reçoit une offre d'un laboratoire du Colorado ou du Maryland assortie de moyens décuplés fera un calcul rationnel.
Le scénario redouté n'est pas la disparition des jeunes pousses québécoises. C'est leur migration, ou leur rachat, ou leur redomiciliation fiscale au sud de la frontière, avec la propriété intellectuelle qui suit. C'est exactement le mécanisme qui a vidé une partie de l'écosystème canadien de l'intelligence artificielle de sa valeur commerciale dans les années 2010, malgré une avance scientifique incontestée à Montréal et à Toronto. Le cas européen illustre la même tension : Challenges rapportait mardi que Mistral AI venait de lever trois milliards d'euros, mais en pivotant hors de la course frontale contre les géants américains et chinois — une leçon de réalisme sur ce que le capital autorise et interdit.
Ce qui manque au Québec n'est pas la subvention à la recherche. C'est le contrat public d'achat. Aucun mécanisme comparable au "government as first customer" américain n'existe ici à l'échelle qui compte. Or c'est ce mécanisme, bien plus que les crédits d'impôt, qui transforme un laboratoire en entreprise viable.
Ce que devraient en retenir les portefeuilles québécois
Pour l'épargnant d'ici, trois précautions s'imposent.
D'abord, distinguer le thème de la valeur. Le quantique est probablement une révolution; cela ne signifie pas que les titres cotés aujourd'hui en capteront la valeur. L'analogie de la bulle internet vaut : Internet a tenu ses promesses, la plupart des actions de 1999 n'en ont rien récupéré.
Ensuite, mesurer la dépendance politique. Un titre qui monte de 15 % sur une rumeur de contrat fédéral américain peut chuter d'autant sur un changement de priorités budgétaires à Washington. Ce n'est pas de la volatilité de croissance, c'est du risque politique étranger.
Enfin, garder les proportions. Les gestionnaires de portefeuille rencontrés dans les médias financiers canadiens répètent la même consigne pour ce type d'actif : une exposition marginale, en argent que l'on accepte de perdre entièrement, dans un horizon de cinq à dix ans minimum. Les régimes de retraite québécois, eux, ont accès à ces technologies par des voies moins exposées — les grands fournisseurs d'infrastructure et les géants diversifiés qui financent leurs propres programmes quantiques.
La vraie nouvelle de la semaine n'est pas la hausse d'une poignée de titres un mardi de baisse générale. C'est que les États ont recommencé à choisir des champions technologiques et à payer pour les garder chez eux. Le Québec possède les cerveaux, les laboratoires et même les usines. Il lui reste à décider s'il veut aussi les entreprises.
