Le chiffre qui a retenu l'attention des états-majors, mardi, n'est pas celui du sommet du tableau. C'est celui du bas de la page : 60 % des personnes interrogées souhaitent un changement de gouvernement. Selon le coup de sonde Léger réalisé pour Le Journal de Montréal et TVA Nouvelles auprès de 1 008 électeurs du 4 au 6 septembre, le Parti Québécois recueille 29 % des intentions de vote, contre 23 % pour la Coalition Avenir Québec. Six points d'écart, soit à peu près le même terrain qu'à l'ouverture des hostilités.
Autrement dit : la remontée caquiste, portée par la gestion de la guerre tarifaire, ralentit. Et la campagne vient de basculer d'une phase de rattrapage à une phase de consolidation.
Un « Trump bump » réel, mais plafonné
L'hypothèse était séduisante et elle circulait depuis des semaines dans les officines : Christine Fréchette pourrait rejouer la partition de Doug Ford en Ontario, qui avait converti l'affrontement avec Washington en majorité renforcée au printemps 2025. L'actualité, du 8 septembre, jouait d'ailleurs dans ses cordes. Radio-Canada a rapporté que la première ministre sortante a convoqué son conseil des ministres lundi soir pour répondre à l'entrée en vigueur des contre-tarifs fédéraux, avant de déployer publiquement son « bouclier » contre « l'intimidateur » Donald Trump, avec de nouvelles mesures d'aide aux entreprises et un virage assumé vers l'achat de produits québécois.
L'Actualité posait la question de manière frontale dans un texte intitulé « Un autre Trump bump pour Fréchette ? ». La réponse que livre Léger est nuancée : oui, les électeurs jugent plutôt favorablement la campagne de la cheffe caquiste; non, cette appréciation ne se traduit pas en transfert de voix suffisant. C'est la différence classique entre une bonne performance de campagne et une prime au pouvoir. Après sept ans de gouvernement caquiste et une succession à la tête du parti, le facteur d'usure est structurel : quand six électeurs sur dix cherchent la sortie, l'excellence tactique ne fait que ralentir l'hémorragie.
Il faut aussi rappeler l'ampleur du chemin parcouru en sens inverse. La CAQ avait été portée au pouvoir avec 37,4 % des voix en 2018, puis reconduite avec près de 41 % et 90 sièges en 2022, selon les résultats officiels d'Élections Québec. Naviguer autour de 23 %, c'est perdre environ 18 points par rapport au dernier scrutin. Une remontée de quelques points depuis le creux de l'hiver reste, dans cette perspective, une amélioration relative — pas une trajectoire de victoire.
Le double pari du PQ : nationaliser la crise tarifaire
C'est ici que la stratégie péquiste devient lisible. Plutôt que de laisser la guerre commerciale devenir un terrain d'unité nationale canadienne — terrain sur lequel un souverainiste part structurellement désavantagé —, Paul St-Pierre Plamondon a choisi de la nationaliser au sens québécois du terme.
La Presse rapporte qu'il qualifie la riposte « dollar pour dollar » de Mark Carney de « taxe canadienne déguisée » pour le Québec, en avertissant qu'elle pourrait précipiter la province dans une « récession sévère ». Le raisonnement économique n'est pas absurde : des contre-tarifs sur des intrants américains renchérissent les coûts des manufacturiers québécois, dont plusieurs dépendent de chaînes d'approvisionnement transfrontalières. Le Journal de Montréal, dans sa couverture en continu de la 13e journée de campagne, notait d'ailleurs que le PQ craint ouvertement une récession liée à ces contre-tarifs.
La charge est double. D'abord économique : Ottawa fait payer les entreprises québécoises. Ensuite politique : selon le chef péquiste, Christine Fréchette ne s'est pas « tenue debout pour le Québec » face au premier ministre fédéral, et lui promet de rétablir « un rapport de force » avec Ottawa dès le 6 octobre. On reconnaît la mécanique éprouvée : transformer un dossier de gestion en démonstration de dépendance structurelle.
Le pari n'est pas sans risque, et il ne fait pas l'unanimité. Dans ses « Notes de campagne », L'Actualité observe qu'en dehors de la chambre d'écho péquiste, bien peu d'électeurs voient Mark Carney comme une menace à leur identité ou à leurs aspirations. Le premier ministre fédéral conserve, au Québec, des appuis solides, et une bonne partie de l'électorat lit la crise tarifaire comme un affrontement Canada–États-Unis, pas Québec–Ottawa. Le risque, pour le PQ, est donc d'apparaître désaligné avec l'humeur du moment : critiquer la riposte canadienne pendant que les électeurs cherchent des alliés contre Trump peut se retourner en accusation d'opportunisme.
« Les coudées franches » : le vrai message de la semaine
Deuxième volet du pari, et probablement le plus révélateur. Le Journal de Montréal rapporte que Paul St-Pierre Plamondon plaide désormais ouvertement pour un gouvernement majoritaire qui lui donnerait « les coudées franches ». Le vocabulaire mérite d'être décodé.
Un chef qui parle de majorité à quatre semaines du vote n'est plus dans la posture du challenger : il est dans celle du favori qui cherche à sécuriser sa base et à décourager le vote stratégique éparpillé. C'est un aveu de force autant qu'un aveu de vulnérabilité. À 29 % dans un système uninominal à quatre ou cinq formations compétitives, une majorité est mathématiquement possible mais fragile : la répartition régionale des voix compte davantage que le total national. Une avance de six points sur la CAQ ne dit rien de la performance péquiste face au Parti libéral dans l'ouest de Montréal, ni face à Québec solidaire dans les circonscriptions urbaines, ni face à la CAQ dans les banlieues et les régions.
Et réclamer un mandat majoritaire quand on porte un engagement référendaire expose immédiatement à la contre-attaque : la majorité pour quoi faire? Les adversaires du PQ n'ont pas besoin d'imagination pour établir l'équation entre « coudées franches » et référendum.
Pendant ce temps, les autres tiennent le terrain local
La campagne des autres formations, elle, reste résolument concrète. Le Parti libéral de Charles Milliard a passé la journée dans le bitume et les briques : Le Nouvelliste rapporte son engagement à faire de la construction d'écoles une priorité, notamment à Sherbrooke pour désengorger Mitchell-Montcalm; TVA Gatineau détaille sa promesse de doubler les voies de l'autoroute 50 sur toute sa longueur en dix ans, au coût estimé de 260 millions de dollars. Une stratégie de reconquête circonscription par circonscription, en Outaouais et dans les régions où le PLQ tente de sortir de son ghetto électoral de 2022.
La CAQ, de son côté, joue la carte de la compétence sectorielle. Mon Joliette rapporte que Christine Fréchette a annoncé à La Tuque un chantier national sur la forêt et 144 millions de dollars pour soutenir l'industrie forestière, avec des projets-pilotes régionaux. Un dossier taillé sur mesure pour un électorat régional que la CAQ ne peut pas se permettre de perdre — et qui est directement exposé aux droits de douane américains sur le bois d'œuvre.
Québec solidaire, enfin, occupe le créneau de l'imputabilité. La Presse rapporte que Ruba Ghazal, au lendemain de la rencontre entre la première ministre et trois chefs de l'opposition, dit « rester sur sa faim » et exige des réponses, estimant que Christine Fréchette ne disposait pas d'assez d'informations lundi soir. Une position confortable pour un parti en reconstruction : ni la gestion, ni la surenchère nationaliste, mais l'exigence de transparence.
Ce qu'il faut surveiller
Trois indicateurs vaudront plus que le chiffre de tête dans les prochaines semaines.
Le premier est la dynamique du vote de changement. Un désir de changement à 60 % constitue une réserve de voix, pas un bloc. Il se répartit aujourd'hui entre le PQ, le PLQ, QS et le Parti conservateur. Si la campagne se polarise autour d'un affrontement PQ-CAQ, cette réserve se consolide au profit du PQ. Si elle s'éparpille, la CAQ peut sauver des dizaines de sièges avec un vote résiduel bien réparti.
Le deuxième est la lecture publique de la crise tarifaire. Si les prochaines semaines apportent des fermetures d'usines ou des mises à pied attribuables aux contre-tarifs, l'argument du PQ sur la « taxe canadienne déguisée » gagne en substance. Si, à l'inverse, la riposte de Mark Carney est perçue comme une défense légitime, la posture péquiste devient un handicap.
Le troisième est la question du mandat. En passant du « projet de pays » aux « coudées franches », le PQ change le sujet de l'élection. Reste à voir si les électeurs le suivent — ou si l'appel à la majorité réveille la prudence historique de l'électorat québécois. Comme le rappelait sur Radio-Canada l'enseignant en sciences politiques Pierre Turcotte, la période où il faut le plus s'informer est précisément celle où le bruit de campagne est le plus fort.
