Dans une région où le bois d'œuvre, la tourbe horticole, le sirop d'érable et les produits marins prennent massivement la route du sud, l'annonce d'une riposte tarifaire canadienne ne sonne pas comme une victoire. Elle sonne comme une facture de plus. C'est le constat qui se dégage des témoignages recueillis cette semaine par Radio-Canada Bas-Saint-Laurent auprès d'entrepreneurs de la région, plongés dans l'incertitude et unanimes sur une chose : ils veulent que les négociations reprennent, pas que la surenchère continue.
Le dossier tombe à quatre semaines d'un scrutin provincial, alors que le gouvernement de Christine Fréchette met de l'avant un train de mesures d'achat local évalué à 1,5 milliard de dollars sur quatre mois, selon les chiffres rapportés par La Presse canadienne et relayés notamment par Mon Témiscouata. Deux réponses politiques, donc, à une même crise commerciale. Mais entre les deux, un angle mort : les entreprises exportatrices d'une région périphérique, dont le carnet de commandes dépend d'un marché américain qui se referme.
Une riposte qui frappe d'abord les intrants
Le premier ministre Mark Carney a défendu la nécessité de répliquer à la plus récente salve tarifaire de l'administration Trump, dans une longue vidéo préenregistrée dont Mon Témiscouata a rendu compte. Le raisonnement est classique en économie politique : sans contre-mesures, un partenaire commercial n'a aucune incitation à revenir à la table.
Le problème, c'est que la mécanique des contre-tarifs ne fonctionne pas de façon symétrique pour toutes les entreprises. Un droit de douane canadien sur des produits américains est, pour l'importateur canadien, une taxe. Et dans le Bas-Saint-Laurent, les PME manufacturières, forestières et agroalimentaires importent beaucoup : machinerie agricole et forestière, pièces de rechange, composantes hydrauliques, acier et aluminium transformés, équipements de transformation alimentaire, produits chimiques.
Autrement dit, une scierie du Témiscouata ou une usine de transformation de produits marins du littoral peut se retrouver à payer plus cher son équipement de remplacement — pendant que son produit fini se vend plus difficilement aux États-Unis. La riposte ajoute un coût à l'entrée sans ouvrir de porte à la sortie. C'est précisément cette asymétrie qui explique la tiédeur, voire l'exaspération, exprimée par les entrepreneurs interrogés par Radio-Canada.
À cela s'ajoute un enjeu de délais. Les contre-tarifs frappent immédiatement le prix des intrants, alors que les bénéfices d'une éventuelle réouverture de négociations, eux, sont hypothétiques et lointains. Pour une PME dont la marge se joue sur quelques points de pourcentage, l'arbitrage est brutal.
Le bois d'œuvre : une région déjà en première ligne
Le Bas-Saint-Laurent est l'une des régions du Québec où la forêt pèse le plus lourd dans l'économie locale, avec des dizaines de scieries et d'usines de deuxième transformation réparties du Kamouraska à La Matanie, en passant par le Témiscouata et La Matapédia.
Or, le bois d'œuvre canadien fait l'objet de droits compensateurs et antidumping américains depuis 2017, indépendamment de la guerre tarifaire actuelle. Le Département du commerce américain a relevé ces droits combinés à plusieurs reprises, les portant à des niveaux qui, additionnés aux nouvelles mesures tarifaires générales, deviennent difficilement soutenables pour les producteurs. Le Conseil de l'industrie forestière du Québec réclame depuis des mois une intervention accrue des deux ordres de gouvernement, notamment sous forme de garanties de prêts et d'aide à la liquidité.
Pour une scierie bas-laurentienne, la question n'est donc pas de savoir si les marchés publics québécois peuvent compenser. Ils ne peuvent pas : le marché américain absorbe historiquement la majeure partie des exportations québécoises de bois d'œuvre. Aucun programme d'achat local, même bien conçu, ne remplace ce volume.
Tourbe, acériculture, produits marins : les mêmes équations
Le portrait se répète dans les autres filières d'exportation de la région.
La tourbe horticole, dont le Bas-Saint-Laurent est l'un des grands bassins de production au Canada, est presque entièrement destinée aux marchés américains — pépinières, serriculture, horticulture ornementale. Il n'existe pas de marché intérieur québécois de taille comparable, ni de mécanisme d'achat public capable d'en absorber une fraction significative.
L'acériculture, elle, dépend d'un marché américain qui représente historiquement la principale destination des exportations québécoises de produits de l'érable, selon les données des Producteurs et productrices acéricoles du Québec. Un tarif à la frontière ne détruit pas la récolte, mais il comprime les prix payés aux producteurs et fragilise l'équilibre de la réserve stratégique.
Quant aux produits marins — crevette, crabe, poisson de fond, transformation — la filière bas-laurentienne et gaspésienne vit depuis plusieurs années une succession de chocs : baisse des quotas de crevette nordique, fermetures d'usines, pénurie de main-d'œuvre. L'incertitude tarifaire s'ajoute à un contexte déjà tendu, alors que les acheteurs américains constituent un débouché central pour plusieurs espèces.
Le 1,5 G$ de Québec : utile, mais pas pour tout le monde
Les mesures annoncées par le gouvernement Fréchette visent à réorienter la commande publique vers les fournisseurs québécois. Selon les précisions rapportées par La Presse canadienne, l'exercice représenterait 1,5 milliard de dollars d'achats sur une période de quatre mois, la première ministre ayant elle-même établi une comparaison avec les volumes d'acquisitions habituels du gouvernement et des organismes publics.
Sur le principe, la logique se défend. Un dollar public dépensé au Québec plutôt qu'aux États-Unis soutient l'emploi local et envoie un signal politique clair. Plusieurs entreprises bas-laurentiennes en profiteront réellement : fournisseurs de mobilier, de services professionnels, de construction, de produits alimentaires destinés aux réseaux de la santé et de l'éducation.
Mais il faut nommer la limite. Les marchés publics achètent des services, des travaux, des fournitures institutionnelles. Ils n'achètent pas de la tourbe horticole en vrac, pratiquement pas de sirop d'érable en baril, ni du bois d'œuvre en volumes comparables aux exportations. Une politique d'achat local est un outil de demande intérieure ; le problème des exportateurs est un problème d'accès au marché extérieur. Les deux ne se superposent pas.
S'ajoute une contrainte administrative rarement évoquée : pour beaucoup de petites entreprises régionales, l'accès aux appels d'offres publics suppose une capacité de soumission, des certifications et une taille que toutes n'ont pas. Le virage achat local risque donc de bénéficier davantage aux entreprises déjà outillées pour ce type de marché.
Ce que les entrepreneurs demandent vraiment
Le message rapporté par Radio-Canada est cohérent avec ce qu'on entend depuis des mois dans les chambres de commerce régionales : la priorité n'est pas la riposte, c'est la prévisibilité. Reprendre les négociations, obtenir des exemptions sectorielles, régler enfin le contentieux du bois d'œuvre, stabiliser les règles d'origine.
À cela s'ajoutent des demandes plus concrètes : de la liquidité à court terme pour passer la tempête, de l'aide à la diversification des marchés — Europe, Asie, Mexique — et un allègement du fardeau réglementaire sur les intrants importés qui n'ont pas de substitut canadien. Car imposer un tarif sur une pièce d'équipement qu'aucun fabricant canadien ne produit ne fait qu'appauvrir l'acheteur.
Une campagne électorale qui parle d'autre chose
Dans la région, la campagne provinciale se joue pour l'instant sur d'autres terrains. Radio-Canada Bas-Saint-Laurent rapporte que le prolongement de l'autoroute 20 entre Le Bic et Notre-Dame-des-Neiges divise à nouveau les groupes de pression locaux et les partis, le collectif Le Groupe Pont 20 réagissant aux engagements des candidats. Le même diffuseur donne la parole à Sarah Toulouse, directrice générale d'Accueil et intégration Bas-Saint-Laurent, qui dénonce l'usage de l'immigration comme « écran de fumée » masquant des problèmes structurels comme la pénurie de logements.
La campagne a aussi ses irritants ordinaires : Infodimanche signale du vandalisme sur au moins deux pancartes de la candidate de la Coalition avenir Québec à Rivière-du-Loup.
Mais sur le commerce, le contraste est frappant. Les enjeux qui pèsent le plus lourd sur l'économie régionale — accès au marché américain, coût des intrants, avenir de la filière forestière — relèvent en bonne partie d'Ottawa, alors que le scrutin est provincial. Les candidats bas-laurentiens peuvent promettre des routes, des logements, des places en santé ; ils ont peu de prise directe sur un droit de douane décrété à Washington.
Ce décalage explique une partie de la frustration. Les entrepreneurs de la région se retrouvent à devoir plaider leur cause auprès de deux gouvernements qui répondent chacun avec les outils dont ils disposent : la riposte pour l'un, la commande publique pour l'autre. Ni l'une ni l'autre ne rouvre la frontière.
Ce qui pourrait changer la donne
Trois éléments seront à surveiller dans les prochaines semaines. D'abord, l'ampleur réelle des exemptions et des mécanismes de remise sur les contre-tarifs canadiens : plus la liste des intrants exemptés sera généreuse, moins la riposte pénalisera les manufacturiers d'ici. Ensuite, la reprise ou non d'un dialogue formel entre Ottawa et Washington, seule voie de sortie durable. Enfin, la mise en place d'un soutien ciblé aux filières régionales les plus exposées, qui ne peuvent pas se réorienter vers le marché intérieur du jour au lendemain.
Entre-temps, le tissu économique de la région continue de vivre ses fragilités quotidiennes — Le Journal Le Soir rapportait cette semaine l'appel à la solidarité du maire Mario Beauchesne face aux difficultés financières du Marché Richelieu de Saint-Fabien. Un rappel que dans le Bas-Saint-Laurent, la résilience économique se joue autant dans les commerces de proximité que dans les usines d'exportation.
