Politique

Forêt, écoles, garde-manger : la campagne se replie sur les enjeux de proximité

Au 14e jour de la campagne, la CAQ promet 144 M$ à l'industrie forestière, le PLQ des écoles à Sherbrooke et QS défend un chiffre contesté sur l'insécurité alimentaire. Décryptage.

Après deux semaines dominées par les grandes enveloppes fiscales et les promesses aux familles, la campagne électorale québécoise a changé d'échelle. Mardi, les chefs ne parlaient plus au « Québécois moyen », mais à des électorats précis : les travailleurs de la forêt à La Tuque, les parents d'élèves à Sherbrooke, les ménages qui coupent dans l'épicerie. Ce recentrage n'a rien d'anodin. Il suit d'assez près la carte électorale que dessinent les sondages, et il expose au grand jour la difficulté de chiffrer certaines promesses — comme de chiffrer certains problèmes.

La CAQ retourne à La Tuque, là où le bois fait mal

De passage en Haute-Mauricie, la première ministre sortante Christine Fréchette a annoncé un « chantier national sur la forêt » accompagné d'une enveloppe de 144 millions de dollars pour soutenir l'industrie, comme l'a rapporté Mon Joliette. L'idée centrale : un appel à projets-pilotes permettant aux régions de tester des façons de faire différentes en matière d'aménagement forestier, autrement dit une décentralisation partielle de la gestion de la ressource.

Le choix du lieu est éloquent. La Tuque, dans la circonscription de Laviolette–Saint-Maurice, vit au rythme des scieries et des papetières. C'est aussi une région où la CAQ avait construit son hégémonie de 2018 et de 2022, et où le Parti québécois de Paul St-Pierre Plamondon mord aujourd'hui dans l'électorat nationaliste et régional. Promettre du bois à La Tuque, c'est parler à un électorat inquiet — et courtisé.

Le contexte industriel, lui, est brutal. Le secteur forestier québécois encaisse depuis des années la baisse des attributions de bois liée aux feux de forêt et aux impératifs de protection du caribou forestier, en plus des droits compensateurs et antidumping américains sur le bois d'œuvre résineux, dont les taux combinés ont grimpé de façon spectaculaire en 2025 après la révision administrative du département du Commerce des États-Unis. À cela s'ajoutent les tensions tarifaires plus larges avec Washington, que le gouvernement fédéral tente d'amortir par des programmes régionaux de réponse tarifaire, comme celui élargi cette semaine en Colombie-Britannique et annoncé par Développement économique Canada pour le Pacifique.

La question de fond demeure : 144 millions de dollars, est-ce à la mesure du problème? L'enveloppe est modeste au regard des pertes encaissées par les scieries et des mises à pied déjà annoncées ces deux dernières années dans la Mauricie, au Saguenay–Lac-Saint-Jean et sur la Côte-Nord. Surtout, la CAQ arrive avec une proposition de « chantier » alors qu'elle a passé son dernier mandat à tenter — sans y parvenir complètement — de réformer le régime forestier par son projet de loi contesté, vivement critiqué à la fois par des groupes environnementaux, par des communautés autochtones et par une partie de l'industrie, qui n'y voyait pas la prévisibilité réclamée. Annoncer un chantier après un mandat de chantiers inachevés, c'est reconnaître implicitement que le dossier reste ouvert.

Le PLQ mise sur le béton scolaire, un terrain miné

À Sherbrooke, le chef libéral Charles Milliard a fait de la construction d'écoles une priorité d'un éventuel gouvernement du Parti libéral du Québec, rapporte Le Nouvelliste. Les besoins locaux servent d'illustration : la région attend une nouvelle école secondaire pour désengorger le complexe Mitchell-Montcalm et une nouvelle école primaire dans le secteur d'Ascot.

L'annonce est habile pour deux raisons. D'abord, elle s'ancre dans une réalité documentée : le Plan québécois des infrastructures consacre déjà des dizaines de milliards au réseau de l'éducation, mais le déficit de maintien d'actifs des écoles québécoises se compte en milliards, une part importante du parc immobilier scolaire étant classée en mauvais ou très mauvais état. Ensuite, elle permet au PLQ de parler d'éducation sans s'aventurer immédiatement sur le terrain plus périlleux des compressions budgétaires dans les centres de services scolaires, un dossier qui a plombé la CAQ au printemps.

Mais la promesse se heurte à un mur bien connu : la capacité de livrer. Les projets d'écoles québécois souffrent depuis des années d'explosions de coûts, de pénurie de main-d'œuvre dans la construction et de délais d'autorisation qui étirent les échéanciers bien au-delà du mandat d'un gouvernement. Promettre des écoles, c'est promettre un ruban à couper dans cinq ou sept ans. Le PLQ devra préciser combien d'établissements, à quel rythme, et avec quel argent frais par rapport aux sommes déjà inscrites au PQI — faute de quoi l'engagement risque de se dissoudre dans l'existant.

Sherbrooke, par ailleurs, n'est pas choisie au hasard. L'Estrie compte plusieurs circonscriptions où les libéraux, réduits à leur plancher historique en 2022, tentent de reconstruire hors de l'île de Montréal. C'est là, dans les villes moyennes, que se joue la survie du PLQ comme parti véritablement national.

« Un Québécois sur trois » : anatomie d'un chiffre fragile

Le troisième volet de la journée relève d'un autre registre : celui de la vérification des faits. La cheffe de Québec solidaire, Ruba Ghazal, a affirmé qu'un Québécois sur trois vit en situation d'insécurité alimentaire, une donnée que Le Journal de Montréal a passée au crible.

La réalité statistique est plus nuancée. Les données de l'Enquête canadienne sur le revenu, publiées par Statistique Canada et reprises par Statistique Québec, situent la proportion de Québécois vivant dans un ménage en situation d'insécurité alimentaire autour de 20 % en 2024 — un niveau déjà historiquement élevé, mais bien en deçà de 33 %. Le chiffre « un sur trois » ressemble davantage aux résultats de sondages commandés par des organismes du secteur, notamment Les Banques alimentaires du Québec, dont le Bilan-Faim documente année après année une hausse spectaculaire des demandes d'aide alimentaire, dépassant désormais les trois millions de demandes mensuelles au Québec.

La distinction n'est pas cosmétique. L'insécurité alimentaire, telle que mesurée officiellement, se décline en trois niveaux — marginale, modérée, grave — et repose sur un questionnaire validé de 18 items. Un sondage d'opinion qui demande aux gens s'ils ont « eu de la difficulté à se nourrir » capte un signal réel, mais pas la même chose. En amalgamant les deux, QS obtient une phrase-choc au prix de sa précision, et s'expose à une riposte facile : si le chiffre est faux, le problème doit être moins grave. Ce serait la mauvaise conclusion. Que le taux soit de 20 % ou de 33 %, il a environ doublé depuis la fin de la pandémie, et les banques alimentaires servent désormais massivement des ménages dont un membre travaille.

L'épisode illustre un piège récurrent des campagnes : la surenchère statistique. En 2022 comme en 2018, plusieurs formations ont dû reculer sur des chiffres avancés dans le feu de l'action. La rigueur, ici, sert la cause plus que l'hyperbole.

Pourquoi ce repli sur le local, maintenant

Ces trois annonces convergent vers une même explication : l'état des intentions de vote. Selon le plus récent sondage Léger réalisé pour Le Journal de Montréal et TVA auprès de 1 008 électeurs du 4 au 6 septembre, relayé notamment par TVA Gatineau, le Parti québécois conserve la tête avec 29 % des intentions de vote, contre 23 % pour la CAQ, dont la remontée semble marquer le pas. Surtout, 60 % des répondants souhaitent un changement de gouvernement — un plafond redoutable pour Christine Fréchette, même si sa campagne est bien perçue.

C'est dans ce contexte que L'actualité s'interroge sur un possible « Trump bump » pour la première ministre sortante : le conflit tarifaire avec les États-Unis a historiquement profité aux titulaires du pouvoir, comme l'a montré la réélection de Doug Ford en Ontario. Mais un rebond conjoncturel ne suffit pas à renverser un désir de changement aussi ancré. D'où la stratégie : à défaut de reprendre l'avantage sur le vote national, la CAQ tente de sécuriser ses bastions régionaux, circonscription par circonscription, secteur par secteur.

Même logique pour le PLQ, qui cible les villes moyennes, et pour QS, qui parle aux ménages précaires dans les quartiers urbains où le parti doit défendre ses acquis. Chacun joue sa géographie.

Ce que ça change pour l'électeur

Le risque de ce type de campagne est connu : une accumulation de promesses ciblées peut tenir lieu de programme sans en être un. Le travailleur forestier de La Tuque, le parent de Sherbrooke et le ménage qui fréquente une banque alimentaire ont chacun droit à leur annonce, sans qu'on leur explique comment ces engagements s'articulent dans un cadre financier commun — d'autant que le Québec compose avec un déficit structurel important et une croissance économique freinée par le contexte commercial nord-américain.

D'ici le scrutin, trois questions mériteront des réponses précises. Les 144 millions de la CAQ sont-ils de l'argent neuf ou une réallocation? Combien d'écoles le PLQ promet-il réellement de construire, et au-delà de quoi est déjà prévu? Et QS assumera-t-il le chiffre contesté ou corrigera-t-il le tir en s'appuyant sur les données officielles?

Comme le rappelait l'enseignant en sciences politiques Pierre Turcotte à Radio-Canada, savoir pour qui voter suppose d'abord de savoir où chercher l'information. Les annonces de proximité sont vérifiables : elles ont un lieu, un montant, un échéancier. Reste à exiger que les chiffres tiennent la route.