La sortie est directe, presque brutale dans le vocabulaire feutré des relations municipales-provinciales. « La situation que nous vivons à Joliette n'est plus soutenable », a lancé le maire Pierre-Luc Bellerose en interpellant Santé Québec Lanaudière, selon ce qu'a rapporté le média Mon Joliette. Sa demande : un plan régional de lutte à l'itinérance, assorti d'une meilleure répartition des ressources et, surtout, des responsabilités entre les municipalités de Lanaudière.
Derrière la formule, il y a une réalité que les élus de villes-centres du Québec connaissent bien. Joliette compte environ 21 000 habitants. Elle est le cœur d'un territoire administratif de plus de 550 000 personnes réparties sur six MRC, de Repentigny jusqu'aux confins de la Matawinie. Et c'est dans son centre-ville — quelques rues autour du boulevard Manseau, de la place Bourget et du secteur de la gare — que se concentrent l'essentiel des ressources d'hébergement d'urgence, des services communautaires et des points de services en dépendance et en santé mentale de la portion nord de la région.
Une géographie des services qui crée sa propre pression
Le raisonnement du maire n'est pas nouveau, mais il est rarement formulé avec autant de netteté : là où se trouvent les services se trouvent les personnes qui en ont besoin. Une personne en situation d'itinérance à Saint-Gabriel-de-Brandon, à Rawdon ou à Saint-Michel-des-Saints n'a pratiquement aucune option d'hébergement à proximité. Le transport collectif régional étant limité, elle finit par converger vers Joliette, seul point du nord de Lanaudière où l'on trouve à la fois un refuge, une soupe populaire, une pharmacie, un CLSC, un palais de justice et un poste de police.
Résultat : une ville-centre finance avec ses taxes foncières municipales — sécurité publique, entretien des parcs, nettoyage, interventions policières, brigades d'intervention — les conséquences visibles d'un phénomène dont les causes et les solutions relèvent presque entièrement du provincial. C'est exactement l'argument que porte l'Union des municipalités du Québec depuis plusieurs années : les villes sont devenues des intervenantes de dernier recours en itinérance sans en avoir ni le mandat, ni le financement, ni l'expertise clinique.
Joliette n'est pas seule dans cette situation. Trois-Rivières, Sherbrooke, Rimouski, Val-d'Or, Saint-Jérôme et Granby vivent des dynamiques comparables : une croissance rapide de l'itinérance visible dans un noyau urbain restreint, des commerçants exaspérés, des citoyens inquiets, et un discours municipal qui oscille entre compassion et exigence de moyens.
Ce que le dénombrement montre — et ce qu'il cache
Les chiffres officiels donnent une idée de l'ampleur du basculement. Le dénombrement québécois de l'itinérance visible réalisé en octobre 2022, publié par le ministère de la Santé et des Services sociaux, avait recensé 10 011 personnes en situation d'itinérance visible au Québec, une hausse de 44 % par rapport à 2018. La progression était plus rapide en région qu'à Montréal. Pour Lanaudière, le portrait régional issu de cet exercice faisait état de quelques centaines de personnes — un ordre de grandeur que les organismes du terrain jugent nettement sous-évalué.
C'est là que le bât blesse. Le dénombrement est un exercice ponctuel, réalisé un soir donné, essentiellement dans les lieux de service et les espaces publics. Il capte mal ce que les chercheurs appellent l'itinérance cachée : les personnes qui dorment chez des proches, dans un véhicule, dans un chalet non isolé, dans une roulotte, dans un camp de fortune en forêt. Or c'est précisément la forme dominante que prend l'itinérance en Lanaudière, comme dans la plupart des régions à faible densité.
Cette invisibilité statistique a une conséquence financière très concrète. Les programmes de financement — qu'il s'agisse du volet fédéral Vers un chez-soi ou des enveloppes provinciales du Plan d'action interministériel en itinérance — répartissent en bonne partie les ressources selon des indicateurs de besoins mesurés. Une région mal comptée est une région sous-financée. Et les modèles d'intervention subventionnés (refuges de grande capacité, haltes-chaleur ouvertes toute la nuit, équipes mobiles urbaines) sont conçus pour des densités de population que Lanaudière n'atteint que dans sa couronne sud.
Santé Québec : un interlocuteur qui reste à définir
La demande du maire Bellerose arrive dans un contexte administratif inédit. Depuis l'entrée en fonction de Santé Québec, en décembre 2024, l'agence gère l'ensemble des opérations du réseau de la santé et des services sociaux. Les CISSS et CIUSSS n'ont plus d'existence juridique autonome : le CISSS de Lanaudière est devenu Santé Québec Lanaudière, une direction territoriale au sein d'une structure nationale.
Ce changement n'est pas cosmétique pour un maire. Avant la réforme adoptée par la Loi visant à rendre le système de santé et de services sociaux plus efficace — la loi 15 —, un élu municipal pouvait s'adresser à un conseil d'administration régional composé notamment de représentants de la communauté. Les CISSS avaient une reddition de comptes locale, des plans d'action régionaux, une capacité de réallouer certaines sommes. Aujourd'hui, la planification stratégique, les priorités et les enveloppes se décident au siège de Santé Québec, et les directions territoriales appliquent.
D'où une question centrale, que la sortie du maire pose sans la formuler ainsi : Santé Québec Lanaudière a-t-elle encore la marge de manœuvre nécessaire pour concevoir et financer un plan régional de lutte à l'itinérance ? Ou faudra-t-il que la demande remonte jusqu'à Québec pour être arbitrée avec celles de dix-sept autres régions ?
Le précédent existe pourtant. Plusieurs régions du Québec se sont dotées ces dernières années de plans d'action régionaux ou intersectoriels en itinérance, coordonnés par les instances de santé en partenariat avec les MRC, les organismes communautaires et les services policiers. Ces documents ont l'avantage de fixer des cibles, d'identifier les responsables de chaque action et de rendre publics les manques. Lanaudière n'en a pas d'équivalent chiffré et public. C'est précisément ce vide que le maire cherche à combler.
Le nerf de la guerre : la répartition entre municipalités
L'élément le plus délicat de la demande joliettaine n'est pas l'argent. C'est la répartition des responsabilités entre municipalités. Traduit en langage clair : Joliette souhaite que d'autres villes de la région accueillent des ressources sur leur territoire.
C'est là que l'exercice devient politiquement explosif. L'implantation d'une halte-chaleur, d'un centre de jour ou de logements de transition suscite presque systématiquement une opposition de voisinage. Les municipalités de moins de 5 000 habitants ont peu de capacité administrative pour porter de tels projets. Et aucun mécanisme contraignant n'existe pour forcer une MRC à assumer sa part.
La Communauté métropolitaine de Montréal et certaines MRC ont expérimenté des approches de concertation supramunicipale sur le logement. Rien de comparable n'existe en itinérance à l'échelle de Lanaudière, région dont l'unité administrative masque mal deux réalités très différentes : un sud périurbain arrimé à Montréal — Repentigny, Terrebonne, Mascouche — et un nord rural et récréotouristique où les distances se comptent en heures de route.
Un enjeu qui s'installe dans la campagne
La sortie du maire Bellerose tombe en pleine campagne électorale provinciale, un contexte qui n'est certainement pas étranger au choix du moment. Alors que la première ministre sortante Christine Fréchette multiplie les annonces sectorielles — 144 millions de dollars et un chantier national sur la forêt, annoncés à La Tuque, ou encore les mesures d'achat local chiffrées à 1,5 milliard de dollars dans la foulée de la guerre tarifaire avec les États-Unis, selon ce qu'a rapporté Mon Joliette —, les services de proximité s'imposent comme un thème régional insistant.
La mécanique est connue : une demande municipale formulée publiquement en campagne devient un test pour les candidats locaux. Dans Joliette, Rousseau et Berthier, les aspirants députés seront appelés à se prononcer sur un engagement précis et vérifiable — un plan régional chiffré, avec échéancier.
Le pari du maire est là. Faire passer l'itinérance lanaudoise du registre du fait divers urbain à celui de la planification publique régionale. Et obtenir un interlocuteur clairement identifié dans une architecture de gouvernance qui, depuis un an et demi, en compte beaucoup moins qu'avant.
