Outaouais

Deux gestes en deux jours au Centre Freeman : l'Outaouais sans filet pour ses jeunes en détresse

Une adolescente s'est enlevé la vie le 1er septembre au Centre de réadaptation Freeman, à Gatineau, au lendemain d'un autre geste. Familles et intervenants réclament des centres de crise pour les jeunes.

Le drame est survenu dans un lieu censé protéger. Le 1er septembre, une adolescente hébergée au Centre de réadaptation pour les jeunes en difficulté d'adaptation Freeman, dans le secteur Hull à Gatineau, s'est enlevé la vie. La veille, le 31 août, une autre jeune fille hébergée dans le même établissement aurait elle aussi posé un geste suicidaire, selon les informations rapportées par TVA Gatineau. Deux gestes en quarante-huit heures, sous le même toit, dans un centre de réadaptation du réseau public.

Ce qui frappe, dans les témoignages recueillis par TVA Gatineau auprès de personnes qui connaissaient l'adolescente, ce n'est pas seulement l'issue tragique : c'est la description d'une détresse vue, entendue, puis rangée dans la catégorie du comportement. « Ils disaient qu'elle cherchait l'attention », rapportent des proches, qui affirment qu'aucun éducateur ne prenait la situation au sérieux. Cette phrase, banale en apparence, est au cœur de ce que les milieux de la prévention du suicide dénoncent depuis des années : la lecture d'un appel à l'aide comme une manipulation.

Ce que prévoit la loi quand un jeune meurt sous la responsabilité de l'État

Un décès survenu dans un établissement de réadaptation ne relève pas seulement du deuil privé. La Loi sur la recherche des causes et des circonstances des décès oblige à signaler au coroner tout décès survenu dans une installation maintenue par un établissement du réseau de la santé et des services sociaux, ou dans des circonstances obscures ou violentes. Une enquête du Bureau du coroner est donc la suite normale. Le coroner peut, au terme de son travail, formuler des recommandations publiques visant à prévenir d'autres morts semblables.

S'ajoute un second mécanisme, moins connu du public : la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse peut faire enquête lorsqu'elle a raison de croire que les droits d'un enfant pris en charge en vertu de la Loi sur la protection de la jeunesse ont été lésés. Le Commissaire au bien-être et aux droits des enfants, créé à la suite de la Commission Laurent, dispose aussi désormais d'un pouvoir de vigie sur les services offerts aux jeunes. Le rapport final de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, déposé en 2021, réclamait précisément ce type de contrepoids indépendant, après avoir constaté que la voix des enfants s'était perdue dans la mécanique administrative.

Du côté du CISSS de l'Outaouais, l'établissement n'a pas commenté le cas particulier — le secret professionnel et la protection de l'identité d'un jeune soumis à la LPJ l'interdisent. Cette réserve, légitime en droit, laisse néanmoins un vide que les proches remplissent avec leur colère.

L'absence de centres de crise pour les jeunes : une demande qui traîne

La revendication portée par la famille et des intervenants, telle que relayée par TVA Gatineau, est précise : des centres de crise pour les jeunes en Outaouais. Il ne s'agit pas d'un souhait abstrait. Au Québec, le réseau des centres de crise — une trentaine d'organismes regroupés au sein du Regroupement des services communautaires d'intervention de crise du Québec — offre de l'intervention téléphonique 24 heures sur 24, du suivi de courte durée et, surtout, de l'hébergement de crise permettant d'éviter l'urgence hospitalière ou l'hospitalisation. En Outaouais, ce filet existe essentiellement pour les adultes.

Pour un adolescent en crise suicidaire à Gatineau, les portes réelles se réduisent souvent à trois : l'urgence de l'Hôpital de Hull ou de Gatineau, la ligne 1 866 APPELLE (aujourd'hui portée par le Service numérique en prévention du suicide), ou l'intervention d'un organisme comme Suicide Détour, qui dessert la région. Aucune de ces portes n'offre un lieu d'hébergement de crise pensé pour un mineur, avec des lits, des intervenants formés et une durée de séjour de quelques jours. C'est ce chaînon manquant que dénoncent les familles.

L'Outaouais a pourtant déjà vécu ce débat. En 2022, le rapport du coroner sur le décès de plusieurs jeunes au Québec, de même que les travaux entourant la Stratégie nationale de prévention du suicide 2022-2026 du ministère de la Santé et des Services sociaux, insistaient sur la nécessité de « services de crise accessibles en tout temps » et sur la formation des intervenants de première ligne à repérer les signaux, y compris chez les jeunes dont les comportements sont jugés difficiles.

Une pénurie chronique dans les centres jeunesse

Le contexte de main-d'œuvre pèse lourd. Depuis plusieurs années, la Fédération de la santé et des services sociaux affiliée à la CSN et l'Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux dénoncent le manque d'éducateurs spécialisés et d'agents de relations humaines dans les centres de réadaptation, le recours au temps supplémentaire obligatoire et le roulement de personnel. Dans un centre où les intervenants changent constamment, le lien de confiance — condition première pour qu'un adolescent nomme ses idées suicidaires — ne se construit pas.

À cela s'ajoute une donnée conjoncturelle rapportée par TVA Gatineau : plus de 9 300 demandes de retraite anticipée ont été approuvées dans le réseau public au 1er septembre, sur un peu plus de 10 000 déposées, avec un départ possible jusqu'au 20 janvier 2027. Le réseau se prépare donc à perdre, en quelques mois, des milliers de personnes expérimentées. Rien n'indique que les centres jeunesse seront épargnés; tout indique le contraire, puisque ce sont des milieux où l'ancienneté moyenne est déjà fragilisée.

« Notre juste part » : la santé au cœur des demandes de Gatineau

Le timing est cruel. Le 8 septembre, soit une semaine après le décès, la mairesse de Gatineau Maude Marquis-Bissonnette s'est présentée devant les médias entourée d'acteurs des milieux de la santé, de l'éducation, de l'économie et de la culture pour déposer aux partis politiques une plateforme de 22 engagements prioritaires, sous le thème « Notre juste part », comme l'ont rapporté Radio-Canada et TVA Gatineau. L'argumentaire régional est connu : l'Outaouais serait historiquement sous-financée en santé par rapport aux autres régions du Québec, une situation aggravée par la proximité de l'Ontario, où des milliers de résidents de la région vont se faire soigner faute de services de ce côté-ci de la rivière.

Cette fuite vers Ottawa a un effet pervers documenté : elle réduit le volume d'activité utilisé pour calculer les budgets québécois, ce qui justifie ensuite moins de financement. Le cercle se referme. Et il touche particulièrement les services spécialisés — psychiatrie, pédopsychiatrie, réadaptation — qui exigent une masse critique pour exister.

La campagne électorale provinciale offre une fenêtre. Le plus récent sondage Léger réalisé pour Le Journal et TVA du 4 au 6 septembre auprès de 1 008 électeurs place le Parti Québécois en tête avec 29 % des intentions de vote, devant la Coalition Avenir Québec à 23 %, et indique que 60 % des répondants souhaitent du changement. Les partis multiplient les promesses en Outaouais : le Parti libéral du Québec s'est engagé à doubler les voies de l'autoroute 50 sur toute sa longueur en dix ans, un chantier évalué à 260 millions de dollars. L'asphalte, comme souvent, se promet plus facilement que les lits de crise.

Ce qu'il faudra surveiller

Trois échéances méritent l'attention. D'abord, la conclusion de l'enquête du coroner, dont les recommandations seront publiques et pourront viser directement les pratiques d'évaluation du risque suicidaire au Centre Freeman. Ensuite, la réponse de Santé Québec et du CISSS de l'Outaouais quant aux mesures immédiates prises dans l'établissement après deux gestes en deux jours. Enfin, la place que les partis accorderont, dans leurs engagements régionaux, à une infrastructure de crise jeunesse — un engagement chiffré, avec des lits et un échéancier, plutôt qu'une intention.

Entretemps, une phrase reste en suspens : « elle cherchait l'attention ». Elle en cherchait, en effet. Personne n'a su la lui donner à temps.

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Si vous avez besoin d'aide, ou si vous êtes inquiet pour un proche, le service 1 866 APPELLE (1 866 277-3553) est accessible partout au Québec, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. Un service de clavardage et de texto est aussi offert au 535353.