Culture

Au FCVQ, « Un renversement » met la politique québécoise devant son miroir

Pauline Marois, Manon Massé et Marwah Rizqy y décrivent un « boys club » tenace. À quelques semaines du scrutin provincial, le Festival de cinéma de la ville de Québec assume un rôle de tribune civique.

Un documentaire qui tombe au bon moment — ou au pire, selon qui vous êtes

Il y a des films qui arrivent en salle comme une caresse, et d'autres comme une facture. « Un renversement », présenté au Festival de cinéma de la ville de Québec (FCVQ), appartient clairement à la deuxième catégorie. TVA Nouvelles rapportait cette semaine que le documentaire réunit des voix d'élues de générations et d'allégeances différentes — l'ancienne première ministre Pauline Marois, la députée solidaire Manon Massé, la libérale Marwah Rizqy, parmi d'autres — pour arriver à un constat que la formule ramassée du titre de l'article résume sans détour : la politique, « c'est encore un boys club ».

Ce n'est pas une révélation. C'est pire : c'est une confirmation. Et le fait que la confirmation vienne d'un documentaire plutôt que d'une commission parlementaire, d'un rapport ministériel ou d'une conférence de presse dit quelque chose d'assez précis sur l'état de nos institutions. Il existe des choses que l'on peut dire dans un film et que l'on ne peut pas dire au Salon bleu.

Ce que le cinéma permet que la période de questions interdit

La politique parlementaire fonctionne à la discipline de parti. Une élue qui décrirait publiquement, en pleine session, les micro-humiliations, les interruptions systématiques, les commentaires sur le vêtement ou le ton de voix, la difficulté d'obtenir un mandat de circonscription « gagnable », s'expose à un coût immédiat : elle nuit à sa formation, elle donne des munitions à l'adversaire, elle devient « le sujet » plutôt que la porteuse d'un dossier.

Le documentaire, lui, offre un dispositif différent. Le temps long de l'entretien. La possibilité de parler après le mandat, ou à distance du cycle des nouvelles. Et surtout, l'effet de chorale : quand quatre, cinq, six femmes issues du Parti québécois, de Québec solidaire et du Parti libéral décrivent séparément des expériences convergentes, le témoignage individuel cesse d'être une anecdote personnelle pour devenir un fait structurel. C'est exactement le glissement que la parole politique institutionnelle rend presque impossible.

Ce glissement a une valeur civique. Il déplace le débat du registre du caractère — « elle était trop dure », « il était mal à l'aise avec elle » — vers celui du système : les règles de nomination, la culture des caucus, l'organisation des horaires, la sécurité en ligne.

Les chiffres derrière l'impression

L'Assemblée nationale du Québec a franchi un seuil symbolique en 2018 avec l'élection de 52 femmes sur 125 sièges, un record historique, la barre étant restée dans le même ordre de grandeur au scrutin suivant. On approche donc de la parité de présence. Mais la présence n'est pas le pouvoir, et c'est précisément la nuance que le documentaire semble travailler : être nombreuses dans une pièce ne garantit pas d'y être entendues, d'y obtenir les ministères lourds, ni d'y rester.

Le Conseil du statut de la femme et le Directeur général des élections du Québec documentent depuis des années le double phénomène : progression réelle de la représentation, persistance des obstacles à la rétention. Le harcèlement en ligne est devenu un facteur de départ mesurable. Plusieurs élues québécoises ont annoncé ces dernières années qu'elles ne solliciteraient pas de nouveau mandat en invoquant, entre autres, la violence du climat public. Un renouvellement du personnel politique féminin qui se fait par la sortie plutôt que par la promotion, ce n'est pas un progrès, c'est un tapis roulant.

Marwah Rizqy, qui a elle-même été une figure très en vue de l'opposition à l'Assemblée nationale et dont les prises de parole sur les conditions d'exercice du métier politique ont été largement relayées, incarne bien cette tension entre visibilité maximale et usure accélérée.

Programmer un tel film en année électorale : un geste, pas un hasard

Un festival choisit. C'est la définition même du travail de programmation. En inscrivant « Un renversement » à son calendrier alors que la campagne provinciale se profile, le FCVQ pose un geste éditorial assumé, et il faut le nommer comme tel.

Les festivals régionaux occupent au Québec une fonction que l'on sous-estime : ils sont souvent le seul lieu où un documentaire d'auteur produit ici rencontre un public en salle avant d'être absorbé par une plateforme ou une case horaire nocturne. Pour un film politique, la différence est majeure. Une projection avec discussion, dans une ville qui est aussi la capitale et le siège des institutions dont le film parle, crée un événement public. Un visionnement en ligne crée une statistique.

Cela dit, il faut rester lucide : l'effet direct d'un documentaire sur un résultat électoral est, à peu près partout dans le monde, faible. Ce n'est pas là que se joue son influence. Elle se joue plutôt dans la mise à disposition d'un vocabulaire commun. Après un tel film, un journaliste, un militant ou un simple citoyen dispose d'une formulation partagée pour poser une question en point de presse. C'est un travail d'infrastructure du débat, pas de conversion.

Une scène culturelle de Québec qui ne fuit pas le politique

Le FCVQ n'est pas seul. Radio-Canada rapportait cette semaine que le Théâtre du Trident ouvre sa saison avec « Dom Juan », dans une production créée en France en 2023 et reprise avec une distribution presque entièrement québécoise. Le rapprochement n'est pas gratuit. Le personnage de Molière est, depuis trois siècles et demi, l'archétype du prédateur charmant qui utilise le statut, la parole et l'impunité sociale comme instruments. Monter « Dom Juan » aujourd'hui à Québec, c'est nécessairement traiter du pouvoir, du consentement et de la manière dont une société décide de rire — ou non — de l'homme qui abuse.

Une salle de théâtre institutionnelle et un festival de cinéma qui, la même semaine, dans la même ville, abordent chacun à leur façon la question du rapport de force entre les genres : ça ressemble moins à une coïncidence qu'à un climat.

Deux modèles opposés de portrait politique

Le contraste devient encore plus parlant si l'on regarde ce qui se fait ailleurs dans le documentaire d'auteur. Le Devoir consacrait ces jours-ci un article à un documentaire-fleuve de près de quatre heures sur Elon Musk, qui ambitionne de retracer toute la trajectoire de l'homme qui promet de coloniser Mars.

Deux films, deux grammaires du pouvoir. D'un côté, la forme classique du portrait du grand homme : une durée monumentale, une figure unique, une énigme à percer, une psychologie individuelle censée expliquer une époque. De l'autre, une œuvre construite sur l'accumulation de paroles, où aucune protagoniste n'est censée porter à elle seule le sens du film, et où la vérité émerge de la répétition des expériences.

Le premier modèle reconduit, dans sa forme même, ce qu'il prétend parfois critiquer : l'idée que l'histoire est faite par des individus exceptionnels. Le second postule que le pouvoir est une culture, un ensemble de gestes ordinaires, une manière d'occuper une salle. On peut préférer l'un ou l'autre comme spectateur; il reste que ce sont deux thèses politiques déguisées en choix de montage.

Ce qui change, concrètement

Trois choses méritent d'être suivies après le passage du film au FCVQ.

D'abord, la diffusion. Un documentaire vu par quelques centaines de personnes dans une salle de la capitale n'a pas le même poids qu'un film repris par un diffuseur public ou une plateforme. Le sort de « Un renversement » après le festival dira beaucoup sur l'appétit réel du système pour ce discours.

Ensuite, la réponse des partis. Les formations politiques québécoises se sont toutes dotées, à des degrés divers, d'objectifs de parité dans leurs investitures. La question n'est plus d'annoncer une cible, mais de rendre publics les chiffres : combien de candidatures féminines, et dans quelles circonscriptions? Une candidate dans un château fort adverse et une candidate dans un comté sûr, ce n'est pas la même chose, même si les deux comptent pareil dans un communiqué.

Enfin, la question de la sécurité. Tant que les conditions d'exercice — menaces, harcèlement numérique, exposition des familles — ne seront pas traitées comme un enjeu d'intégrité démocratique et non comme un désagrément du métier, la parité de départ continuera de fuir par le fond.

Un documentaire ne règle rien de tout cela. Mais il rend le silence un peu plus coûteux. Par les temps qui courent, c'est déjà un rendement honnête.