Il y a des semaines où l'actualité régionale se charge d'écrire elle-même la conclusion d'un communiqué de presse. En Abitibi-Témiscamingue, les préfets des cinq MRC et de la Ville de Rouyn-Noranda ont choisi la fin de l'été pour interpeller les partis politiques et réclamer, selon leurs mots rapportés par Radio-Canada, « notre juste part ». Quelques jours plus tôt, la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) sonnait l'alarme sur la sécurité des soins au bloc opératoire de l'Hôpital de Val-d'Or, où Santé Québec a reconnu des problèmes attribuables à des équipements vétustes.
Deux nouvelles distinctes, un même dossier de fond : la capacité de la région à obtenir de Québec les infrastructures et les effectifs qui rendent la vie possible à 600 kilomètres de la capitale.
Cinq priorités déposées sur la table des partis
La démarche des préfets n'est pas anodine. Réunis sous le parapluie de la Conférence des préfets de l'Abitibi-Témiscamingue, les élus des MRC d'Abitibi, d'Abitibi-Ouest, de La Vallée-de-l'Or, de Témiscamingue et de la MRC de Rouyn-Noranda pratiquent depuis plusieurs années une forme de diplomatie régionale collective : parler d'une seule voix pour ne pas se faire opposer les uns aux autres dans la répartition des enveloppes.
Les cinq priorités soumises aux partis en campagne, telles que rapportées par Radio-Canada, tournent autour des grands classiques du développement régional : l'accès aux soins de santé et aux services de proximité, la main-d'œuvre et l'attractivité du territoire, le logement, le transport et les infrastructures routières, ainsi que le développement économique lié aux ressources naturelles. Rien d'exotique. C'est justement le problème : ce sont, à peu de choses près, les mêmes demandes qui reviennent d'un cycle électoral à l'autre.
Ce qui change, cette fois, c'est le contexte. Le scrutin du 5 octobre 2026 arrive après une réorganisation majeure du réseau de la santé, avec la création de Santé Québec, entrée en fonction le 1er décembre 2024, qui a absorbé la gestion opérationnelle des ex-CISSS et CIUSSS. Pour une région comme l'Abitibi-Témiscamingue, dont le CISSS couvre un territoire de plus de 57 000 kilomètres carrés, la question devient concrète : qui décide désormais du remplacement d'un appareil de bloc opératoire à Val-d'Or, et selon quel calendrier?
Val-d'Or : quand la vétusté devient un enjeu de sécurité
Le signalement de la FIQ mérite d'être lu pour ce qu'il est : un syndicat professionnel qui documente des risques cliniques, pas un simple bras de fer budgétaire. Selon le reportage de Radio-Canada, le syndicat évoque des enjeux de sécurité des soins au bloc opératoire de l'Hôpital et centre de réadaptation de Val-d'Or, et Santé Québec ne conteste pas le diagnostic sur la vétusté des équipements.
Un bloc opératoire, ce n'est pas une salle d'attente qu'on repeint. C'est un écosystème technique : tables, colonnes d'anesthésie, systèmes de ventilation, éclairages, tours de laparoscopie, matériel de stérilisation. Quand une pièce d'équipement lâche, l'effet en cascade est immédiat : chirurgies reportées, plages opératoires annulées, patients réorientés vers Rouyn-Noranda ou Amos — parfois vers Montréal. Dans une région où les distances se comptent en heures de route sur des axes comme la 117, un report n'est jamais une simple ligne dans un tableau.
Ce n'est pas la première fois que le réseau témiscabitibien signale un retard d'infrastructures. L'Hôpital de Val-d'Or, qui dessert non seulement la ville mais l'ensemble de La Vallée-de-l'Or ainsi que des communautés anichinabées du secteur, figure depuis des années dans les discussions sur le rattrapage du parc immobilier hospitalier québécois. Le gouvernement québécois publie annuellement, dans son Plan québécois des infrastructures, l'état de vétusté de ses actifs; le secteur de la santé y traîne un déficit de maintien d'actifs de plusieurs milliards de dollars. Autrement dit : la situation de Val-d'Or n'est pas une anomalie locale, elle est un symptôme.
Le nerf de la guerre : retenir du monde
C'est ici que les deux nouvelles se rejoignent. Les préfets ne réclament pas des soins spécialisés par pur confort : ils les réclament parce que l'accès aux services est devenu un argument de rétention démographique.
Les données de l'Institut de la statistique du Québec le montrent depuis longtemps : l'Abitibi-Témiscamingue est l'une des régions administratives où la population stagne, autour de 147 000 personnes, avec un solde migratoire interrégional historiquement négatif chez les jeunes adultes. Une famille qui hésite entre Val-d'Or et Trois-Rivières ne compare pas seulement des salaires; elle compare l'accès à un médecin de famille, à une place en garderie, à une chirurgie sans attente de dix-huit mois.
La candidate solidaire dans Abitibi-Ouest, Joanie Bolduc, l'a nommé sans détour au micro de Radio-Canada : la santé mentale, les soins à domicile et le manque de places en services de garde figurent au sommet des préoccupations qu'elle entend sur le terrain. Du côté du Parti libéral du Québec, la candidature de Leanne Loney dans Rouyn-Noranda–Témiscamingue, également annoncée par Radio-Canada, mise sur l'enracinement local : établie en région depuis 2004 et à Rouyn-Noranda depuis six ans.
Ces deux annonces disent quelque chose de la campagne qui s'amorce : dans une région où la Coalition avenir Québec détient les trois circonscriptions depuis 2018, les partis d'opposition cherchent l'angle du service de proximité plutôt que celui des grands chantiers.
Ce que valent réellement des plateformes de préfets
Soyons lucides. Une liste de cinq priorités déposée par des préfets n'a aucune force contraignante. Elle n'engage personne, elle ne débloque pas un dollar. Sa valeur est ailleurs : elle crée une trace publique. À la période des questions, dans un an, un député pourra citer le document. Un journaliste pourra demander à un ministre pourquoi la priorité numéro trois n'a pas bougé.
L'histoire régionale récente offre d'ailleurs un cas d'école sur la puissance — et les limites — de ce type de mobilisation : le dossier des émissions d'arsenic de la Fonderie Horne à Rouyn-Noranda. Il a fallu une conjonction rare — données de santé publique, couverture nationale soutenue, pression citoyenne — pour arracher un échéancier de réduction. Une liste de priorités ne produit pas cet effet à elle seule.
C'est pourquoi le cas du bloc opératoire de Val-d'Or est précieux pour les préfets, même s'il ne vient pas d'eux. Il transforme une revendication générale (« l'accès aux soins ») en fait vérifiable, reconnu par l'organisme public lui-même. C'est infiniment plus difficile à esquiver qu'un principe.
Les questions à poser aux candidats d'ici le 5 octobre
À un mois du vote, quelques questions précises valent mieux que toutes les déclarations d'intention.
Un échéancier chiffré. Quels équipements du bloc opératoire de Val-d'Or seront remplacés, à quel coût, et dans quel exercice budgétaire? Une réponse sans date n'est pas une réponse.
Qui décide? Avec Santé Québec, la ligne d'autorité entre le CISSS de l'Abitibi-Témiscamingue, la société d'État et le ministère demeure floue pour le citoyen. Un candidat qui promet une intervention devrait pouvoir nommer l'instance qui tranche.
La main-d'œuvre avant les murs. Un bloc opératoire rénové sans anesthésistes ni infirmières en salle d'opération demeure une salle vide. Les mesures de rétention en région — primes, logement, reconnaissance des heures de déplacement — pèsent autant que le béton.
Le sort des cinq priorités. Chaque parti sera-t-il capable de dire lesquelles il retient, et lesquelles il écarte? Le refus assumé est plus utile qu'un appui de façade.
Entre-temps, la vie régionale continue de se réinventer avec ses moyens : le Réseau libre savoir de l'Abitibi-Témiscamingue lance une nouvelle programmation de cours à Rouyn-Noranda, et des chauffeurs comme Luc Drolet reprennent leur route matinale dans le quartier Évain. C'est aussi ça, une région qui tient : des gens qui font fonctionner les choses en attendant que les décisions arrivent d'ailleurs.
Le 5 octobre, l'Abitibi-Témiscamingue élira trois députés. Ce ne sont pas trois voix sur 125 qui décideront du sort d'un bloc opératoire. Mais un dossier documenté, reconnu par l'État lui-même, et porté d'une seule voix par six élus régionaux, ça constitue un point de départ nettement plus solide qu'une simple demande de « juste part ».
