Ils sont diffuseurs, directeurs de salles, organisateurs de festivals, artistes, travailleurs culturels. Et ils ont un message pour les candidats du Saguenay–Lac-Saint-Jean : ils existent, ils pèsent dans l'économie régionale, et ils ne s'entendent pratiquement jamais nommés dans les débats de campagne.
Selon ce qu'a rapporté Radio-Canada, les acteurs du milieu culturel régional ont établi une liste de dix recommandations destinées aux partis politiques, avec l'objectif explicite d'être enfin entendus. Le vocabulaire employé est révélateur : les intervenants se disent « oubliés ». Ce n'est pas un cri de détresse budgétaire ponctuel, c'est le constat d'une position structurelle en bas de la pile des priorités régionales.
Une prise de parole qui s'inscrit dans une série
Ce geste n'est pas isolé. Depuis le déclenchement de la campagne, les régions du Québec multiplient les mémoires, les plateformes et les listes de demandes adressées aux partis. Les préfets de l'Abitibi-Témiscamingue ont déposé les leurs. En Outaouais, une coalition d'organismes a fait de même. Chaque bloc régional dépose sa facture, et le milieu culturel du Saguenay–Lac-Saint-Jean arrive maintenant dans la file.
Mais la place dans la file compte. Quand les préfets parlent, ils parlent de développement économique, de main-d'œuvre, d'infrastructures routières, de santé de proximité. Quand le milieu culturel parle, il doit d'abord justifier sa pertinence avant même de formuler une demande. C'est cette asymétrie qui se joue en filigrane dans la démarche régionale.
Pourquoi la culture arrive toujours en fin de liste
Il y a une explication mécanique. Les grandes revendications régionales du Saguenay–Lac-Saint-Jean sont portées par des secteurs qui pèsent lourd en emplois directs et en chiffre d'affaires : la forêt, l'aluminium, l'agriculture, le tourisme. La crise forestière, elle, occupe un espace politique considérable dans la région depuis des mois — enjeux de possibilité forestière, avenir des usines, réforme du régime forestier. La santé, avec l'accès aux services dans les MRC éloignées et les difficultés de rétention du personnel, mobilise aussi les prises de parole. Le transport — la route 175, la 169, le lien aérien, le transport collectif interurbain — complète le trio.
Face à ça, l'écosystème culturel régional est fragmenté par nature. Il n'est pas constitué de trois grands employeurs, mais de dizaines de petites organisations : salles de spectacle municipales, diffuseurs pluridisciplinaires, festivals saisonniers, centres d'artistes, compagnies de théâtre, musées, bibliothèques. Chacune est fragile individuellement. Aucune ne parle assez fort seule. Le regroupement en une liste commune de dix recommandations est précisément une tentative de corriger ce déficit de voix.
Il y a aussi un problème de calendrier. Le milieu culturel dépend simultanément de trois paliers : les programmes du ministère de la Culture et des Communications, les subventions du Conseil des arts et des lettres du Québec, les ententes de développement culturel signées avec les municipalités et les MRC, et les contributions municipales directes. Quand un palier resserre, l'effet en cascade est immédiat. Une organisation qui perd 15 % de son financement de fonctionnement ne réduit pas ses coûts de 15 % : elle coupe de la programmation, gèle des salaires, ou renonce à des tournées régionales.
La dépendance aux programmes, une vulnérabilité assumée
C'est le nœud du dossier. Contrairement à un secteur industriel, le milieu culturel régional ne peut pas simplement augmenter ses prix pour absorber une hausse de coûts. Le prix du billet a un plafond dans un marché de 275 000 habitants répartis sur un territoire immense. L'assistance ne se multiplie pas parce que les frais d'assurance, d'électricité et de cachet ont augmenté.
Résultat : chaque hausse des coûts d'exploitation se traduit par une demande accrue de soutien public, ou par une réduction de l'offre. Les diffuseurs régionaux le disent depuis la sortie de la pandémie : les habitudes de fréquentation ne sont jamais entièrement revenues au niveau d'avant 2020, l'achat de billets se fait plus tard, et les tournées coûtent plus cher à accueillir en région à cause des frais de déplacement et d'hébergement des équipes. Un spectacle qui se joue à Montréal sans surcoût logistique devient un pari financier à Roberval ou à Dolbeau-Mistassini.
À cela s'ajoute la question des équipements. Plusieurs salles régionales datent des années 1970 et 1980. Les besoins de mise à niveau — scénographie, accessibilité universelle, efficacité énergétique, sécurité — se chiffrent en millions et relèvent de programmes d'infrastructures qui, eux aussi, sont en compétition avec des arénas, des piscines et des centres communautaires dans la même enveloppe municipale.
Ce que révèle le silence de la campagne
Le plus significatif n'est peut-être pas le contenu des dix recommandations, mais le fait qu'il faille les déposer publiquement pour espérer un accusé de réception. Dans une campagne où les débats régionaux se concentrent sur l'emploi forestier, l'accès aux soins et les infrastructures, la culture est traitée comme une variable d'ajustement plutôt que comme un secteur d'intervention.
Pourtant, l'argument économique existe et le milieu le connaît bien. La culture, dans une région comme le Saguenay–Lac-Saint-Jean, est aussi un outil de rétention. Les jeunes professionnels que la région tente de recruter — en santé, en génie, en éducation — évaluent la qualité de vie, et ça inclut l'offre de spectacles, de festivals, de lieux de sortie. Une région qui ferme des salles perd un argument de recrutement. Le lien entre vitalité culturelle et attractivité territoriale n'est pas un slogan : c'est un facteur mesurable dans les décisions d'installation des ménages.
Le secteur est aussi un employeur réel. Techniciens de scène, chargés de projet, communicateurs, guides, médiateurs culturels : ce sont des emplois qualifiés, souvent occupés par des diplômés qui pourraient partir ailleurs. Et les festivals régionaux génèrent des retombées touristiques directes en hébergement et en restauration.
L'autre bruit de fond de la région
La faible visibilité des enjeux culturels est d'autant plus frappante que l'actualité régionale des derniers jours a été occupée par des dossiers très concrets. Radio-Canada a rapporté que Saguenay étudie l'installation de caméras de surveillance dans ses centres-villes, tandis que TVA Nouvelles signalait qu'à Jonquière, des caméras pourraient être installées sur certains bâtiments municipaux du centre-ville pour contrer le vandalisme.
On peut y voir une ironie : la sécurité des centres-villes et leur vitalité culturelle sont les deux faces du même problème d'occupation de l'espace public. Un centre-ville qui se vide de sa programmation culturelle se vide de sa surveillance naturelle par la présence humaine. Les caméras répondent au symptôme; la programmation, elle, s'attaque à une partie de la cause. Les deux dossiers avancent en parallèle, sans se parler, dans des enveloppes budgétaires distinctes.
En parallèle, Radio-Canada rapportait aussi que les contre-tarifs canadiens inquiètent des entreprises régionales, le Groupe Proco devant absorber des centaines de milliers de dollars en coûts supplémentaires. Voilà exactement le genre de dossier qui, en campagne, capte l'attention politique — un employeur nommé, un chiffre, une menace immédiate. La culture n'a pas ce type de récit à offrir : sa détérioration est lente, diffuse, difficile à photographier.
Ce qui change maintenant
La véritable question, pour les candidats du Saguenay–Lac-Saint-Jean, n'est pas de savoir s'ils vont recevoir la liste. Ils vont la recevoir. C'est de savoir s'ils vont s'engager sur des mécanismes plutôt que sur des principes.
Le milieu culturel a l'habitude des déclarations d'appui sans suite. Ce qui distinguerait un engagement crédible : une indexation prévisible du financement de fonctionnement, des ententes de développement culturel pluriannuelles avec les MRC plutôt que renouvelables au coup par coup, une reconnaissance des surcoûts régionaux de diffusion dans les programmes de tournée, et une enveloppe dédiée à la mise à niveau des salles hors des grands centres.
D'ici le scrutin, la démarche régionale aura au moins produit un effet : elle a mis par écrit ce que le milieu répétait en privé. Reste à voir si un seul candidat régional en fera un point de sa plateforme, ou si la culture demeurera, une fois de plus, le dixième point d'une liste de dix.
