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Microplastiques du Léman : pourquoi un facteur 650 ne veut pas dire 650 fois plus de plastique

Une étude de l'EPFL révise à la hausse d'un facteur 650 la contamination du lac Léman. Le saut vient surtout de ce qu'on arrive désormais à mesurer — un angle mort que partagent les protocoles québécois.

Le chiffre a de quoi faire sursauter : la pollution du lac Léman aux microplastiques aurait été sous-estimée d'un facteur 650. C'est ce qu'a rapporté cette semaine le quotidien suisse Le Temps, en relayant les travaux d'une équipe de l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Un chercheur cité par le journal va jusqu'à dire que « nous pourrions être à la limite où nous devrions nous inquiéter ».

Avant de conclure que le Léman — ou le fleuve Saint-Laurent — s'est brusquement transformé en soupe de plastique, il faut comprendre d'où sort ce 650. Ce n'est pas la pollution qui a bondi. C'est notre capacité à la voir.

Ce que le facteur 650 mesure vraiment

Depuis une quinzaine d'années, la méthode dominante pour échantillonner les microplastiques dans les lacs et les océans repose sur le filet Manta, traîné à la surface de l'eau. Sa maille standard : environ 300 microns, soit 0,3 millimètre. Tout ce qui est plus petit passe à travers. C'est avec cet outil qu'ont été produites les estimations de référence sur le Léman, notamment par l'Association pour la sauvegarde du Léman, qui avançait un ordre de grandeur d'une cinquantaine de tonnes de plastique arrivant chaque année dans le lac.

Le problème est arithmétique autant que physique. Quand un fragment de plastique se dégrade, il ne disparaît pas : il se fractionne. Une seule particule de 1 millimètre peut devenir des milliers de particules de 10 microns, puis des millions de nanoparticules. La masse totale reste à peu près la même — mais le nombre d'objets explose. Autrement dit : si vous comptez en nombre de particules plutôt qu'en masse, et que vous abaissez votre seuil de détection d'un ordre de grandeur, vous multipliez mécaniquement votre résultat par des centaines.

C'est précisément le mouvement méthodologique en cours. Les techniques d'analyse par spectroscopie infrarouge à transformée de Fourier et par spectroscopie Raman permettent aujourd'hui d'identifier des particules de quelques microns, voire de descendre sous le micron. Là où les filets ne voyaient rien, les nouveaux instruments comptent des dizaines de milliers de fragments par mètre cube.

Le facteur 650 est donc d'abord un facteur de résolution instrumentale. Il n'invalide pas les mesures antérieures : il révèle qu'elles ne portaient que sur la pointe visible d'une distribution beaucoup plus large.

Un précédent scientifique qui aurait dû préparer le terrain

Ce genre de révision n'est pas inédit. En janvier 2024, une équipe des universités Columbia et Rutgers publiait dans les Proceedings of the National Academy of Sciences une analyse de l'eau embouteillée par microscopie à diffusion Raman stimulée. Résultat : environ 240 000 particules de plastique détectables par litre, dont près de 90 % de nanoplastiques — soit de 10 à 100 fois plus que ce que les études précédentes avaient recensé.

Le mécanisme est le même. Ce n'est pas l'eau embouteillée qui est devenue plus sale du jour au lendemain : c'est l'instrument qui a changé d'échelle. Et la conclusion pratique est comparable : l'essentiel de la contamination se situe dans la fraction que les protocoles réglementaires ne mesurent tout simplement pas.

Cette fraction nanométrique est aussi celle qui inquiète le plus les toxicologues, parce que la taille conditionne le passage des barrières biologiques. Des travaux publiés dans Environment International en 2022 par une équipe néerlandaise avaient détecté des particules de plastique dans le sang humain chez 17 des 22 donneurs analysés. D'autres publications ont depuis signalé la présence de microplastiques dans le placenta et dans des tissus cardiovasculaires.

Pourquoi personne ne peut dire où commence le danger

C'est ici que le bémol du chercheur de l'EPFL — « nous pourrions être à la limite » — prend tout son sens. Ce conditionnel n'est pas de la prudence rhétorique : il traduit un vide réel.

En août 2022, l'Organisation mondiale de la santé publiait un rapport de synthèse sur les microplastiques dans l'eau potable. Sa conclusion, souvent mal citée, est double : les données disponibles ne permettent pas de conclure à un risque sanitaire établi aux niveaux d'exposition connus, mais les preuves sont jugées de faible qualité et les particules les plus petites — précisément les plus susceptibles d'avoir des effets biologiques — restent largement non mesurées. L'OMS recommandait alors d'améliorer en priorité les méthodes analytiques.

Résultat : il n'existe aujourd'hui aucune valeur guide sanitaire pour les microplastiques dans l'eau potable, ni à l'OMS, ni à Santé Canada, ni au Québec. On ne peut pas fixer un seuil pour une chose qu'on ne sait pas encore compter de façon reproductible. Et sans seuil, une hausse d'un facteur 650 ne se compare à rien.

Ce n'est pas une raison de hausser les épaules. Mais c'est une raison de se méfier des lectures alarmistes comme des lectures rassurantes.

Le Saint-Laurent, les Grands Lacs et le même angle mort

Le Québec n'est pas un observateur extérieur de ce débat. Une étude publiée en 2014 dans la revue Environmental Pollution par une équipe de l'Université McGill avait fait grand bruit en détectant des microbilles de plastique dans les sédiments du fleuve Saint-Laurent, à des concentrations comparables à celles des sédiments marins les plus contaminés au monde. C'était l'une des premières démonstrations que le problème n'était pas seulement océanique.

Depuis, les travaux se sont multipliés, notamment sur les Grands Lacs. Environnement et Changement climatique Canada, dans le cadre de l'Accord relatif à la qualité de l'eau dans les Grands Lacs conclu avec les États-Unis, mène des campagnes de suivi des débris plastiques. En 2021, le gouvernement fédéral a par ailleurs publié un rapport d'évaluation scientifique sur la pollution plastique, document ayant servi de socle à l'inscription des articles manufacturés en plastique sur la liste des substances toxiques — inscription contestée devant les tribunaux par l'industrie.

Mais dans l'immense majorité de ces suivis, la limite de détection reste dans le même ordre de grandeur que celle des filets Manta. Autrement dit, si l'on refaisait au Saint-Laurent ce que l'EPFL a fait au Léman, on obtiendrait très probablement une révision du même type. Non pas parce que le fleuve serait plus pollué qu'on le croit au sens d'un apport nouveau, mais parce que les chiffres publics ne décrivent qu'une tranche de la contamination.

Ça vaut aussi pour l'eau potable. Les usines de filtration québécoises sont conçues pour retirer les matières en suspension, les pathogènes et certains contaminants chimiques. Les procédés conventionnels — coagulation, floculation, filtration sur sable — retiennent une bonne part des particules de taille micrométrique. Sur la fraction nanométrique, les données sont beaucoup plus minces, et le Règlement sur la qualité de l'eau potable du Québec ne prévoit ni norme ni obligation de mesure pour les microplastiques.

Ce que ça change concrètement

Trois choses méritent d'être retenues.

Premièrement, la comparabilité des données est en train de se briser. Les séries historiques mesurées au filet et les nouvelles mesures spectroscopiques ne décrivent pas le même objet. Toute affirmation du type « la pollution a augmenté de X % depuis dix ans » devient suspecte si la méthode a changé entre-temps. Les scientifiques appellent ça un décalage méthodologique, et c'est une plaie pour le suivi environnemental à long terme.

Deuxièmement, l'unité de mesure devient un enjeu politique. Compter en masse minimise la contamination fine ; compter en nombre de particules l'amplifie. Aucune des deux approches n'est fausse, mais elles racontent des histoires différentes. Un cadre réglementaire devra trancher — et le choix de l'unité déterminera qui a l'air en conformité.

Troisièmement, l'incertitude scientifique ne suspend pas les décisions déjà prises pour d'autres raisons. Réduire les plastiques à usage unique, mieux capter les eaux de ruissellement, traiter les rejets de laveuses et de fibres textiles : ces mesures se justifient indépendamment de l'existence d'un seuil toxicologique. Les négociations internationales sur un traité mondial contre la pollution plastique, dont les sessions se sont enchaînées sans aboutir à un texte contraignant, portent d'ailleurs davantage sur les volumes produits que sur les concentrations mesurées.

Lire un gros chiffre sans se faire avoir

L'étude de l'EPFL est une bonne nouvelle méthodologique déguisée en mauvaise nouvelle environnementale. Elle montre qu'on commence à voir ce qu'on ne voyait pas — étape indispensable avant de pouvoir en évaluer l'effet.

La question à poser devant ce type d'annonce n'est pas « de combien la pollution a-t-elle augmenté ? », mais « qu'est-ce que l'instrument voit maintenant qu'il ne voyait pas avant ? ». Dans le cas du Léman, la réponse est claire : la partie fine du spectre, celle qui compte pour la biologie et qu'aucune norme n'encadre encore.

Pour les plans d'eau québécois, la leçon est plus inconfortable. Les chiffres officiels sur le Saint-Laurent, les Grands Lacs et l'eau du robinet ne sont pas faux. Ils sont incomplets d'une manière qu'on peut maintenant estimer — et qui, en Suisse, s'est chiffrée par un facteur à trois chiffres.