Culture

Le NAT ouvre son chantier au public : une visite guidée dans un musée qui n'existe pas encore

Le futur Musée national de l'histoire du Québec accueillera les curieux dans un bâtiment en rénovation lors des Journées de la culture. Une opération de transparence qui arrive au moment où le projet reste contesté.

Visiter un musée avant qu'il n'existe : la proposition a de quoi intriguer. À l'occasion des Journées de la culture, le Musée national de l'histoire du Québec — le NAT, comme il se présente désormais — ouvrira les portes de son chantier au public. Radio-Canada rapportait cette semaine que l'institution en devenir, installée dans l'ancien pavillon de l'Université Laval du Séminaire de Québec, dans le Vieux-Québec, proposera une visite du bâtiment toujours en rénovation.

L'exercice n'est pas anodin. Il s'agit, pour une institution née d'une commande politique explicite du gouvernement de François Legault, de se montrer avant même d'avoir quoi que ce soit à montrer. Et de le faire au moment précis où les questions sur son contenu, son budget et sa raison d'être n'ont pas toutes trouvé réponse.

Un chantier comme argument

Ouvrir un chantier, en muséologie, c'est un geste connu. Le Musée de la civilisation, le Musée national des beaux-arts du Québec et plusieurs institutions européennes l'ont pratiqué avant les grandes réouvertures. La logique est simple : on transforme l'attente en événement, on crée un lien avec le public local, on donne à voir les coulisses du travail — les échafaudages, les planchers d'origine, les traces d'un bâtiment patrimonial qu'on remet à neuf.

Dans le cas du NAT, la démarche a une couche supplémentaire. Le musée s'installe dans un édifice chargé : le Séminaire de Québec, fondé en 1663 par Mgr de Laval, un des lieux les plus anciens de l'enseignement en Amérique du Nord francophone. Le bâtiment lui-même est un argument historique. Faire circuler les visiteurs dans ses murs avant l'ouverture, c'est déjà raconter quelque chose — et c'est probablement le seul récit sur lequel personne ne se chicane.

Car pour le reste, le projet traîne un dossier de controverse depuis son annonce.

Une commande politique assumée

Le NAT a été annoncé en 2023 par le gouvernement caquiste, avec un mandat clair : raconter l'histoire nationale du Québec, de la Nouvelle-France à aujourd'hui. Le premier ministre François Legault en a fait un projet personnel, un legs. Le ministre responsable, Mathieu Lacombe, a porté le dossier avec l'idée qu'il manquait au Québec un lieu où les jeunes générations pourraient prendre la mesure d'un récit collectif.

C'est précisément cette origine qui a mis le milieu sur les dents. Un musée d'histoire nationale commandé par un gouvernement nationaliste, dont le récit fondateur risque d'être aligné sur une vision politique particulière : l'équation a alimenté des mois de débats. Des historiens ont signé des lettres publiques. Des sociétés savantes ont demandé des garanties d'indépendance scientifique. La question du traitement des peuples autochtones, de l'immigration, des communautés anglophones et des « angles morts » du récit franco-québécois traditionnel est revenue constamment.

À cela s'ajoute la question des sommes. Le projet a été chiffré à plusieurs dizaines de millions de dollars en immobilisations, dans un contexte où le réseau muséal québécois — plus de 400 institutions, dont une majorité de petits musées régionaux — réclame depuis des années un rehaussement du financement de fonctionnement, celui qui paie les salaires, le chauffage, la conservation des collections. Les investissements en briques et mortier ne règlent pas ce problème-là. Plusieurs directions de musées l'ont dit sans détour : on peut bâtir un nouveau musée national, mais pas au détriment de ceux qui existent déjà et qui survivent avec des subventions gelées.

Ce que l'ouverture du chantier dit du calendrier

Il faut lire l'opération dans son moment. Le Québec entre dans une année électorale. Le gouvernement a intérêt à ce que le NAT existe concrètement — pas seulement sur papier, pas seulement dans les communiqués — avant que la campagne ne transforme le projet en cible.

Une visite de chantier, c'est une façon de matérialiser l'affaire. Le citoyen qui a marché dans les corridors, vu les travaux, parlé à un employé de l'institution, aura plus de mal à considérer le NAT comme une abstraction budgétaire. C'est de la construction de légitimité par les pieds, littéralement.

Les Journées de la culture, créées en 1997 à l'initiative de Simon Brault et de Culture pour tous, sont le véhicule idéal pour ça. L'événement rejoint des centaines de milliers de participants partout au Québec, avec une programmation gratuite qui mise sur l'accès aux lieux et aux créateurs. S'y inscrire, c'est se placer du côté de la démocratisation culturelle plutôt que de la commande d'État. Le cadrage est habile.

Les attentes du milieu : le contenu, toujours le contenu

Restera l'essentiel : qu'est-ce qu'on va raconter, et comment.

Les muséologues insistent sur un point technique qui est en réalité politique. Un musée d'histoire nationale peut se construire de deux façons. Soit on adopte une narration chronologique linéaire — la fondation, la Conquête, la Confédération, la Révolution tranquille, les référendums —, ce qui produit un récit fluide mais qui tend à écraser les voix discordantes. Soit on adopte une approche thématique et polyphonique, qui juxtapose des points de vue, assume les conflits d'interprétation et laisse le visiteur faire une partie du travail. La deuxième formule est plus exigeante, moins spectaculaire, mais elle vieillit mieux.

Le Musée canadien de l'histoire, à Gatineau, a vécu ce débat lors de sa refonte sous le gouvernement Harper, quand le Musée canadien des civilisations a changé de nom et de mandat en 2013. Les critiques d'alors — instrumentalisation, récit militaire et monarchiste survalorisé — ressemblent beaucoup à celles qu'on entend aujourd'hui au sujet du NAT. L'expérience canadienne suggère que la controverse initiale ne détermine pas nécessairement le résultat final : la Salle de l'histoire canadienne, ouverte en 2017, a été jugée par plusieurs historiens plus nuancée que ce que les appréhensions laissaient craindre.

L'autre enjeu, c'est la place des Premières Nations et des Inuit. Un musée qui commence son récit à 1608, ou même à 1534, pose un problème méthodologique évident : il fait de l'arrivée des Européens le point zéro. Les institutions autochtones et plusieurs chercheurs ont demandé que le NAT travaille en cocréation, pas en consultation cosmétique. Ce sera un des tests les plus visibles de la crédibilité scientifique de l'institution.

Voir avant de juger

Ouvrir un chantier, ce n'est pas répondre à ces questions. C'est gagner du temps, et gagner de la sympathie. Mais ce n'est pas rien non plus : une institution qui invite le public dans ses travaux inachevés accepte un certain degré de vulnérabilité. On verra les murs nus, les échéanciers non respectés, l'ampleur de la tâche.

Pour les visiteurs qui s'y rendront, l'intérêt sera double. Il y a d'abord le plaisir patrimonial pur : entrer dans un bâtiment du Séminaire de Québec, en voir les entrailles, comprendre comment on restaure une structure de plusieurs siècles pour y installer des normes muséales contemporaines — climatisation, contrôle de l'humidité, sécurité des œuvres. C'est du contenu en soi.

Et il y a l'occasion de poser des questions directement aux gens qui bâtiront ce musée. Sur la muséographie prévue. Sur les collections — le NAT n'en possède pas en propre et devra emprunter massivement, notamment au Musée de la civilisation et aux collections du Séminaire. Sur la gouvernance et la composition du comité scientifique. Sur la date d'ouverture, régulièrement repoussée.

Ce sont ces réponses, davantage que la visite d'un chantier, qui décideront si le NAT devient une institution respectée ou un monument politique. D'ici là, marcher dans la poussière du Vieux-Québec avec un casque de chantier sur la tête reste la meilleure façon de se faire sa propre idée.