Un étudiant fixe un curseur qui clignote dans un document vide. Des mots apparaissent. Personne n'a touché le clavier. C'est l'image d'ouverture d'un article d'EdTech Magazine consacré à ce que les interfaces cerveau-ordinateur pourraient changer pour les élèves en situation de handicap dans l'enseignement supérieur. La scène n'est plus de la science-fiction : elle existe, dans des conditions très encadrées, chez une poignée de participants à des essais cliniques.
À quelques jours d'intervalle, une prépublication déposée sur arXiv propose un tout autre emploi du même signal électrique : un cadre de décodage EEG pour détecter la perception d'un danger par le passager d'un véhicule hautement automatisé. Les auteurs le présentent explicitement comme un signal auxiliaire « non intrusif » qui améliore la sécurité objective et perçue « sans nécessiter d'intervention humaine active ».
Le même capteur, la même famille de traitements de signal, deux philosophies opposées. D'un côté, restituer à quelqu'un le pouvoir d'écrire. De l'autre, lire en continu l'état mental d'une personne qui n'a rien demandé et qui, par définition, ne fait aucun geste.
Où en est vraiment l'écriture par la pensée
Il faut distinguer deux mondes technologiques que le vocabulaire commun mélange allègrement.
Les performances spectaculaires viennent des implants. Le consortium BrainGate a publié dans Nature en 2021 les travaux de l'équipe de Frank Willett et Jaimie Henderson à Stanford : un participant tétraplégique imaginait écrire des lettres à la main, et un décodeur transformait l'activité du cortex moteur en texte à environ 90 caractères par minute, avec une précision brute d'environ 94 %. En 2023, la même mouvance a franchi une nouvelle étape avec le décodage de la parole intérieure ou tentée, à des vitesses approchant la conversation. Ce sont des électrodes placées dans le cerveau, après chirurgie, chez des personnes ayant une atteinte neurologique sévère — SLA, lésion médullaire haute, séquelles d'AVC du tronc cérébral.
L'autre monde, celui du casque EEG posé sur le crâne, est beaucoup plus modeste. Le signal traverse le liquide céphalorachidien, l'os et la peau ; il en ressort brouillé, sensible à un froncement de sourcils, à un clignement, à la sueur. Les interfaces EEG grand public fonctionnent surtout par « épellation » : un clavier virtuel dont les éléments clignotent à des fréquences différentes, et le système repère lequel votre cerveau suit. On parle de quelques caractères par minute, avec un temps de calibration à chaque séance. C'est utilisable, ce n'est pas la dictée par la pensée.
C'est là que l'article d'EdTech Magazine mérite d'être lu avec précaution : en parlant dans la même phrase du « casque EEG ou de la puce implantée », il fusionne deux niveaux de maturité séparés par un ordre de grandeur. Pour un conseiller en services adaptés d'un cégep, la nuance n'est pas théorique. Elle détermine si la technologie fait partie du plan d'intervention de l'automne prochain ou de la prochaine décennie.
Ce que le Québec a déjà sur les tablettes
Le portrait des besoins, lui, est documenté. Le Consortium d'animation sur la persévérance et la réussite en enseignement supérieur (CAPRES) et l'Association québécoise interuniversitaire des conseillers aux étudiants en situation de handicap (AQICESH) recensent depuis des années une croissance soutenue des populations étudiantes déclarant une situation de handicap dans les universités québécoises, dominée par les troubles d'apprentissage, les troubles de l'attention et les troubles de santé mentale. Les déficiences motrices sévères — celles pour lesquelles une interface cerveau-ordinateur serait pertinente — représentent une fraction minime de ces effectifs.
Autrement dit : le levier d'accessibilité le plus rentable pour un établissement québécois en 2026 n'est probablement pas l'EEG. C'est la reconnaissance vocale, qui a fait des bonds énormes en français québécois grâce aux modèles de transcription automatique ; ce sont les commandes oculaires, matures et abordables ; c'est la conception universelle de l'apprentissage, dont le Réseau de recherche et de valorisation de la recherche sur le bien-être et la réussite (RÉVERBÈRE) et le CAPRES documentent l'implantation. Une interface cerveau-ordinateur sert la personne pour qui la voix, le regard et le moindre mouvement résiduel ne sont plus disponibles. C'est une population petite, et c'est exactement pour ça qu'on ne peut pas l'ignorer : elle n'a pas d'alternative.
Une difficulté pratique s'ajoute au Québec : les décodeurs performants sont entraînés majoritairement en anglais. Un système d'épellation neuronale calibré sur des statistiques de l'anglais écrit devra être réadapté aux accents, aux apostrophes et à la morphologie du français pour être utile dans une salle de classe de Trois-Rivières.
Le renversement : de l'outil à l'instrument de mesure
La prépublication sur la perception du danger par le passager marque un basculement conceptuel. Dans le cas de l'étudiant, l'usager émet volontairement une intention et la machine l'exécute. Dans le cas du véhicule autonome, l'usager n'émet rien : le système prélève un état — sursaut, surprise, inconfort — pour ajuster la conduite ou évaluer la sécurité perçue.
L'argument des chercheurs se défend. Un véhicule de niveau 4 peut être objectivement sûr et subjectivement terrifiant ; savoir quand l'occupant se crispe permettrait d'ajuster le freinage, la trajectoire ou les distances de dépassement. Et sur le plan de la mesure brute, la neuroscience dispose d'outils solides : le potentiel évoqué appelé « erreur de prédiction » ou les réponses de type P300 apparaissent de façon assez fiable devant un événement inattendu.
Mais un signal qui se prélève sans geste volontaire est un signal qui se prélève sans consentement continu. Et il ne s'arrête pas à la route. La même activité électrique porte des indices de fatigue, de charge cognitive, d'humeur, parfois de consommation de substances ou de conditions neurologiques. La revue Nature et la revue MIT Technology Review couvrent depuis plusieurs années le champ des « neurodroits », porté notamment par le neuroscientifique Rafael Yuste, de l'Université Columbia, dont l'initiative NeuroRights réclame que l'activité cérébrale soit traitée comme une catégorie juridique distincte. Le Chili a inscrit la protection de l'intégrité mentale dans sa Constitution en 2021 ; l'État du Colorado, puis la Californie, ont modifié leurs lois sur la vie privée en 2024 pour ajouter les données neuronales aux renseignements sensibles.
Le trou dans la loi 25
Au Québec, la Loi modernisant des dispositions législatives en matière de protection des renseignements personnels — la « loi 25 » — a considérablement resserré les règles depuis 2022 : consentement manifeste, libre et éclairé, demandé pour chaque finalité ; obligation d'évaluation des facteurs relatifs à la vie privée pour les projets de systèmes d'information ; encadrement particulier des renseignements biométriques, avec déclaration obligatoire à la Commission d'accès à l'information avant la mise en service d'une base de données de caractéristiques biométriques.
C'est précisément là que le bât blesse. La biométrie, au sens de la Loi concernant le cadre juridique des technologies de l'information, sert à identifier une personne : empreinte, visage, iris, voix. Un tracé EEG servant à inférer un état mental n'identifie personne — il révèle quelque chose de plus intime que l'identité. La loi 25 le range donc, au mieux, dans la catégorie des renseignements « sensibles » par le truchement de la santé, ce qui déclenche l'exigence d'un consentement exprès mais laisse entière la question du prélèvement passif et continu.
Or la mécanique du consentement, telle que conçue, suppose un moment discret : on cliqué, on signe, on accepte. Un capteur intégré à un appuie-tête ou à un casque d'écoute qui mesure votre vigilance pendant deux heures d'autoroute ne produit pas un moment, il produit un flux. La loi 25 n'a rien prévu pour un flux neurologique. Elle n'exige pas non plus qu'un tel dispositif soit déclaré à la Commission d'accès à l'information, contrairement à un lecteur d'empreintes de bureau.
La Commission a par ailleurs publié plusieurs avis rappelant que la finalité doit être nécessaire et proportionnée. C'est le bon critère. Reste que dans le cas d'un véhicule, la finalité annoncée — votre propre sécurité — est la meilleure justification possible pour la collecte la plus invasive imaginable. C'est exactement le schéma qu'on a connu avec la géolocalisation des téléphones.
Ce qu'il faudrait trancher maintenant
Trois questions méritent d'être posées avant que l'équipement arrive, pas après.
D'abord, la séparation des finalités. Un signal EEG capté pour ajuster une trajectoire ne devrait jamais pouvoir servir à l'assurance, à l'employeur ou à la publicité. Cela suppose un traitement local, à bord, sans transmission du tracé brut — une exigence technique, pas une promesse contractuelle.
Ensuite, le statut juridique. Faut-il créer au Québec une catégorie de « données neuronales », comme l'ont fait le Colorado et la Californie, ou étendre l'obligation de déclaration prévue pour la biométrie à tout dispositif d'inférence d'état mental? La deuxième voie serait la plus rapide.
Enfin, l'accessibilité. Pendant que le débat sur la surveillance mobilise l'attention, ce sont les usages émancipateurs qui manquent de financement. Les essais cliniques d'implants se comptent sur les doigts de la main, essentiellement aux États-Unis et aux Pays-Bas. Il serait cruellement ironique que le premier contact du grand public québécois avec le décodage cérébral se fasse par le siège passager d'une voiture, et non par le bureau d'un étudiant qui voulait simplement écrire.
