Politique

Maisons des aînés et programmes courts en enseignement : les legs de Legault se retournent contre la CAQ

Au jour 15 de la campagne, les deux chantiers phares de l'ère Legault — chambres à 800 000 $ et formations accélérées d'enseignants — deviennent des pièces à conviction contre la CAQ de Christine Fréchette.

Il y a des héritages qui deviennent des boulets. À la mi-campagne, deux des chantiers les plus emblématiques de l'ère de François Legault — les maisons des aînés et l'offensive contre la pénurie d'enseignants — se retrouvent simultanément sur la table d'autopsie. Et ce n'est pas un hasard de calendrier : dans les deux cas, le gouvernement caquiste a promis vite, dépensé beaucoup, et livré partiellement. Christine Fréchette, qui a hérité du parti, hérite aussi de la facture politique.

Des chambres à 800 000 $ et des lits vides

Le Journal de Québec rapportait cette semaine que le programme des maisons des aînés a « du plomb dans l'aile », quatre ans après l'ouverture de la première. Le chiffre qui circule — autour de 800 000 $ la place — mérite d'être remis en contexte, parce qu'il est à la fois exact et trompeur si on le laisse flotter tout seul.

Retour en arrière. En 2019, la CAQ annonce la construction de 2 600 places en maisons des aînés et maisons alternatives, au coût estimé de 1 milliard de dollars. C'était l'engagement signature de François Legault, celui qu'il présentait comme sa réponse morale au traitement réservé aux personnes âgées. La pandémie et les scènes du CHSLD Herron ont donné à ce projet une charge symbolique considérable.

Mais dès 2021, la Vérificatrice générale du Québec, Guylaine Leclerc, sonnait l'alarme dans un rapport dévastateur : la facture avait déjà bondi à environ 2,6 milliards, soit plus du double de l'estimation initiale, et le coût par place tournait autour de 1 million de dollars dans certains chantiers. La VG reprochait au ministère de la Santé d'avoir lancé le programme sans analyse rigoureuse des besoins régionaux et sans évaluation des solutions de rechange — notamment le maintien à domicile ou la rénovation des CHSLD existants.

C'est là que le bât blesse le plus durement aujourd'hui. Le modèle architectural retenu — des unités de 12 chambres individuelles, avec cuisine, salle à manger et accès à une cour — est cher à construire, mais surtout cher à opérer. Les ratios de personnel exigés par ce type de configuration se heurtent de plein fouet à la pénurie de préposés aux bénéficiaires et d'infirmières auxiliaires. Résultat : des ailes complètes de bâtiments neufs demeurent fermées, faute de bras pour y travailler. On a bâti les murs avant de savoir qui les habiterait.

L'ironie est cruelle. Le gouvernement a construit des milieux de vie objectivement supérieurs aux vieux CHSLD — personne dans le réseau ne conteste la qualité de vie qu'offre une chambre individuelle avec salle de bain — mais il l'a fait à un coût unitaire qui rend le modèle difficilement reproductible à l'échelle des besoins réels. Le Québec compte des milliers de personnes en attente d'une place d'hébergement de longue durée. À 800 000 $ ou 1 M$ la porte, la mathématique ne tient pas.

L'enseignement : des dizaines de programmes courts en moins de quatre ans

Même logique, autre ministère. Radio-Canada révélait que des dizaines de programmes courts en enseignement ont été créés en moins de quatre ans sous la CAQ, une prolifération que les autres partis et une partie du milieu de l'éducation dénoncent aujourd'hui.

Le point de départ, ici encore, est un problème réel. La pénurie d'enseignants n'est pas une invention : le réseau scolaire québécois embauche depuis des années des milliers de personnes sans brevet d'enseignement, souvent en tolérance d'engagement. Le ministère de l'Éducation a donc multiplié les voies rapides — microprogrammes, certificats, maîtrises qualifiantes, programmes de qualification en cours d'emploi — pour transformer ces non-légalement qualifiés en enseignants brevetés sans les obliger à recommencer un baccalauréat de quatre ans.

La critique n'est pas que ces programmes existent. C'est qu'ils se sont multipliés sans architecture d'ensemble, avec des exigences variables d'une université à l'autre, et sans que l'on sache clairement si les diplômés restent en poste. Le milieu craint une dévaluation du brevet : si on peut devenir enseignant en 30 crédits par une porte, en 60 par une autre et en 120 par la voie classique, quelle est la valeur du titre?

La Fédération autonome de l'enseignement et la Fédération des syndicats de l'enseignement ont toutes deux exprimé des réserves sur cette approche, en soulignant que le vrai problème n'est pas seulement d'attirer du monde, mais de le garder. Le taux d'abandon dans les cinq premières années de carrière demeure le nœud du problème. Former plus vite des gens qui quittent aussi vite, c'est remplir un seau percé.

Le fil rouge : dépenser trop, ou dépenser mal?

Mettez les deux dossiers côte à côte et vous obtenez le vrai débat de cette campagne. Dans les deux cas, l'État québécois a mobilisé des ressources considérables. Dans les deux cas, la commande politique était claire, urgente, et généreuse dans son intention. Et dans les deux cas, l'exécution a précédé la planification.

C'est précisément la brèche dans laquelle s'engouffre le Parti conservateur du Québec. Éric Duhaime a dévoilé un cadre financier promettant des milliards de dollars de coupes, que Radio-Canada a passé au crible dans sa chronique La Vérif. Le Journal Métro, dans son bilan du jour 14 de la campagne, résumait la journée conservatrice à cette formule : « des milliards de dollars coupés ».

La proposition conservatrice a le mérite de la clarté et le défaut de l'amalgame. Elle postule que l'État québécois dépense trop. Or les maisons des aînés et les programmes courts en enseignement ne racontent pas exactement cette histoire. Ils racontent celle d'un État qui dépense mal : sans analyse préalable des besoins, sans arrimage entre l'immobilier et la main-d'œuvre, sans mécanisme d'évaluation des résultats. Ce n'est pas le même diagnostic, et ça n'appelle pas le même remède.

Couper 800 000 $ dans une chambre qu'on ne construit pas, ce n'est pas une économie si la personne aboutit aux urgences. Réduire le budget de formation des enseignants ne réglera pas la pénurie. À l'inverse, exiger une analyse coûts-bénéfices avant chaque grand chantier, imposer une reddition de comptes publique sur les taux d'occupation, arrimer les projets immobiliers à des plans de main-d'œuvre vérifiables : ça, ce sont des mesures de saine gestion qui ne coûtent presque rien et qui auraient évité les deux fiascos.

Ce que ça change pour la CAQ

Pour Christine Fréchette, le problème est structurel. Elle ne peut pas renier les maisons des aînés sans désavouer l'héritage de son prédécesseur, ni les défendre sans endosser leur dérapage budgétaire. La position est intenable, et l'opposition le sait.

Le terrain confirme la fragilité. TVA Nouvelles décrivait récemment une lutte serrée entre la CAQ et le Parti québécois dans Chambly, une circonscription de la Montérégie qui figurait pourtant parmi les forteresses caquistes. Sur la Côte-Nord, le téléjournal Est-du-Québec de Radio-Canada allait à la rencontre d'électeurs dont les priorités — crise forestière, déclin démographique, accès aux soins — n'ont pas grand-chose à voir avec les grands chantiers annoncés à Québec.

Il y a une leçon plus large ici, et elle dépasse la CAQ. Les gouvernements québécois, tous partis confondus, ont pris l'habitude d'annoncer des projets d'infrastructure comme s'il s'agissait de politiques publiques. Un bâtiment se coupe au ruban; une réforme de gestion, non. Mais c'est la seconde qui détermine si le premier sert à quelque chose.

À trois semaines et demie du scrutin, la question que les électeurs devraient poser aux cinq chefs n'est donc pas « combien allez-vous dépenser? », mais « comment allez-vous vous assurer que ça marche? ». Les 2 600 chambres promises en 2019 et les dizaines de programmes courts créés depuis 2022 sont là pour rappeler que l'intention généreuse et l'argent public ne suffisent pas.