Les frères Gallagher n'ont jamais été très à l'aise avec l'idée de se taire. Ils ont pourtant accepté, le temps d'un long métrage, de laisser quelqu'un d'autre raconter leur histoire — ou plutôt, de laisser raconter la version qu'ils ont approuvée.
« Oasis: Don't Look Back in Anger » a été présenté en première mondiale au Festival de cinéma de Venise, sur le Lido, avant d'arriver dans les salles quelques jours plus tard pour une exploitation courte et concentrée. Le quotidien brésilien Estadão, qui couvrait l'événement, décrivait un festival habituellement feutré soudainement traversé par une énergie de vedettes du rock : le documentaire y est présenté comme un objet hybride, mi-film de concert, mi-exploration de la relation tumultueuse entre Liam et Noel Gallagher.
Ce n'est pas une anecdote de festival. C'est la démonstration, à l'échelle mondiale, d'un modèle d'affaires qui a discrètement redessiné la programmation des cinémas — y compris au Québec.
Le nouveau circuit : Venise d'abord, multiplexe ensuite
La mécanique est désormais rodée. On dépose le film dans un festival de prestige — Venise, Toronto, parfois Cannes — pour obtenir la légitimité culturelle et la couverture de presse internationale. Puis on enchaîne, en quelques jours seulement, avec une sortie mondiale simultanée en salles, généralement du jeudi au dimanche, parfois prolongée si la demande suit.
La fenêtre courte n'est pas un accident : c'est le cœur du dispositif. Elle transforme la projection en spectacle. Vous n'allez pas « voir un film », vous assistez à un événement daté, non reproductible, dont l'urgence justifie un prix de billet supérieur au tarif régulier. C'est exactement la grammaire du concert appliquée à la salle de cinéma.
Le précédent le plus spectaculaire reste « Taylor Swift: The Eras Tour », sorti en 2023 sans studio traditionnel, dans une entente directe entre l'artiste et le géant de l'exploitation AMC. Le film a récolté plus de 260 millions de dollars américains dans le monde, un record pour un film de concert, selon les données compilées par les sites spécialisés et rapportées notamment par Variety. Beyoncé a répété l'opération avec « Renaissance: A Film by Beyoncé ». Le message envoyé à l'industrie était limpide : une tournée peut désormais générer une deuxième récolte, en salles, sans passer par les circuits de distribution habituels.
Oasis s'inscrit dans cette lignée, avec une nuance importante : le groupe y ajoute la dimension narrative. Le film ne se contente pas de filmer les chansons, il raconte la réconciliation. Et une réconciliation racontée par les intéressés eux-mêmes, c'est aussi un produit.
Ce que ça change pour les écrans québécois
Le parc de salles québécois vit depuis des années une tension bien documentée : la fréquentation post-pandémique n'est jamais complètement revenue aux niveaux d'avant 2020, et le cinéma québécois lui-même a connu des saisons difficiles, malgré quelques succès marquants. Les données de l'Institut de la statistique du Québec suivent d'ailleurs de près cette érosion des entrées et des recettes des cinémas et ciné-parcs.
Dans ce contexte, un exploitant confronté à un mercredi soir de novembre a un calcul simple à faire. D'un côté, un film d'auteur québécois ou européen qui attirera peut-être une vingtaine de personnes par séance pendant trois semaines. De l'autre, un événement-concert qui remplit deux ou trois salles pendant quatre soirs, avec un billet plus cher, un public plus jeune, et une consommation de maïs éclaté et de boissons largement supérieure — la marge réelle des cinémas ne se trouve pas au guichet, elle se trouve au comptoir.
Le choix n'est pas idéologique. Il est arithmétique. Et c'est précisément ce qui le rend difficile à contester publiquement : personne ne peut reprocher à une salle indépendante de vouloir survivre.
Mais l'effet cumulatif est réel. Chaque écran occupé par un événement de quatre jours est un écran soustrait à un film qui aurait eu besoin de trois ou quatre semaines pour trouver son public par le bouche-à-oreille. Les films d'auteur ne meurent pas d'un rejet du public; ils meurent d'un manque de temps d'antenne. Le documentaire musical, lui, arrive avec son public déjà constitué — les mêmes personnes qui ont acheté les billets de la tournée, ou qui n'en ont pas trouvé.
Le contre-modèle : les festivals comme dernier refuge
Il existe pourtant un circuit qui continue de faire exister le documentaire d'auteur, et il est vivant au Québec. Radio-Canada rapportait récemment le lancement du Festival de cinéma de la ville de Québec, avec notamment le documentaire « Un renversement » de la réalisatrice Amélie Hardy, consacré à Manon Massé. Voilà l'autre voie : un film politique et social, porté par un festival, une couverture médiatique locale et un public curieux.
La comparaison est instructive. Les deux objets — le documentaire sur Oasis et le documentaire sur Manon Massé — sont techniquement des documentaires. Ils n'appartiennent pourtant plus au même écosystème économique. L'un est le prolongement marchand d'une marque musicale mondiale; l'autre relève du cinéma documentaire au sens classique, financé par des fonds publics, diffusé par les festivals, les salles indépendantes et la télévision publique.
Le risque, à moyen terme, est que le mot « documentaire » finisse par désigner surtout le premier dans l'imaginaire du public. C'est là que la reconfiguration devient culturelle et plus seulement commerciale.
Qui écrit la légende, désormais
Il faut nommer l'autre enjeu, moins comptable : celui du contrôle du récit.
Pendant des décennies, la mythologie d'un groupe comme Oasis s'est construite dans les marges : les entrevues ratées, les tabloïds britanniques, les captations non autorisées, les biographies non approuvées, les querelles publiques entre les deux frères qui ont fini par saborder le groupe en 2009. Le désordre faisait partie de l'œuvre.
Le documentaire de tournée renverse cette logique. Ici, l'artiste est à la fois sujet, producteur, ayant droit et arbitre final du montage. Ce qui apparaît à l'écran a été négocié. Les tensions montrées sont celles qu'on a choisi de montrer, cadrées de manière à rendre la réconciliation émouvante plutôt que suspecte. Le film devient une autobiographie autorisée, projetée sur un écran géant, avec la caution symbolique d'un festival européen de première catégorie.
Ce n'est pas propre à Oasis. Le phénomène traverse toute la culture des vedettes contemporaine : de Michael Jordan pilotant sa propre série documentaire à Taylor Swift produisant elle-même son film de tournée, on assiste à la disparition progressive du regard extérieur. The Hollywood Reporter documente régulièrement cette montée du contenu contrôlé par les artistes, tout comme la puissance de feu commerciale de la musique en salles — la demande record observée pour certains spectacles rares, dont les concerts très attendus de Miley Cyrus au Hollywood Bowl, ayant attiré selon le magazine environ 1,5 million d'inscriptions en prévente, illustre bien l'ampleur du bassin de public mobilisable.
Quand une industrie constate qu'un public de cette taille peut être redirigé vers une salle de cinéma, elle ne s'en prive pas.
Ce qu'il faut surveiller
Trois choses, concrètement.
D'abord, la fréquence. Si les événements-concerts passent de quelques occurrences par année à un rendez-vous mensuel, la pression sur les écrans deviendra structurelle plutôt qu'exceptionnelle. Les cinémas indépendants du Québec — ceux qui font vivre le cinéma d'auteur — seront les premiers à devoir choisir.
Ensuite, les conditions commerciales. Dans ces ententes directes entre artistes et exploitants, le partage des recettes ne suit pas nécessairement les usages de la distribution traditionnelle. Une salle peut y gagner davantage à court terme tout en affaiblissant le réseau de distributeurs qui lui fournit sa programmation le reste de l'année.
Enfin, la place laissée au documentaire critique. Il serait dommage que la seule manière de faire un documentaire musical rentable devienne celle où l'artiste détient le droit de veto. La légende d'Oasis, justement, n'a jamais été belle parce qu'elle était propre.
Vous irez peut-être voir le film. Il y a de bonnes chances que vous en sortiez content : les chansons sont solides, la fratrie est un excellent sujet dramatique, et l'expérience collective d'une salle qui chante « Don't Look Back in Anger » vaut sans doute son prix. Il faut simplement savoir qu'en achetant ce billet, vous ne financez pas seulement un film. Vous validez un modèle.
