Communication homme-machine

Le fossé sensoriel : quatre travaux tentent de redonner le toucher aux opérateurs à distance

Capteurs à clipser sur les doigts, décodage de l'intention de préhension, haptique reconstruite par simulation : la recherche récente attaque un même point aveugle de la téléopération, le toucher perdu.

Un même diagnostic, quatre remèdes

Depuis quinze ans, la robotique commandée à distance a progressé surtout par accumulation : plus de degrés de liberté, plus de caméras, plus de bande passante, plus d'intelligence embarquée. Or une série de travaux déposés ces derniers jours sur le serveur de prépublication arXiv converge vers un constat inconfortable. Le principal frein à la téléopération ne serait pas la dextérité du bras robotisé, mais le fait que l'opérateur, lui, ne sent plus rien.

Les auteurs d'un article portant sur la chirurgie ophtalmique robotisée emploient une expression qui pourrait servir de titre à l'ensemble du dossier : le « sensory gap », le fossé sensoriel. En interposant un robot entre la main du chirurgien et l'instrument, on gagne en précision et on élimine le tremblement physiologique — mais on découple la personne de ce qu'elle manipule. Le retour tactile disparaît. Et avec lui, une partie considérable de l'information qui permet à un humain expérimenté de savoir qu'il force trop, qu'il glisse, qu'il vient de toucher quelque chose de fragile.

Ce fossé n'a rien d'anecdotique. Dans une injection sous-rétinienne, la membrane à percer a une épaisseur de l'ordre de quelques micromètres. Le chirurgien ne peut pas sentir le contact avec les tissus rétiniens : les forces en jeu sont sous le seuil de perception humaine. Le problème n'est donc pas seulement de restituer une sensation perdue, mais parfois d'en fabriquer une qui n'a jamais existé.

Laisser la pulpe des doigts libre

Le premier des travaux recensés s'appelle TacClip. Le principe est d'une simplicité désarmante : plutôt que d'enfiler un gant instrumenté qui recouvre la main — la solution dominante depuis les débuts de la réalité virtuelle —, on clipse un petit dispositif sur le doigt, qui mesure la déformation de la pulpe causée par les forces de contact et les vibrations, tout en laissant la pulpe elle-même à l'air libre.

Ce détail n'en est pas un. La pulpe du doigt est l'une des zones les plus densément innervées du corps humain : les mécanorécepteurs y détectent des textures et des micro-vibrations qu'aucun capteur commercial ne reproduit à ce jour. Couvrir cette surface pour la mesurer, c'est détruire précisément ce que l'on cherche à instrumenter. L'approche TacClip inverse la logique : mesurer autour, laisser le doigt travailler. Le dispositif se marie par ailleurs aux systèmes de suivi de main par vision, ceux qui exigent justement que les doigts restent visibles et non gantés.

Le deuxième travail, une interface humain-machine multimodale portable, s'attaque au versant complémentaire : décoder l'intention de la main. Pose, gestes, et surtout force de préhension — la variable que les systèmes de suivi optique captent le plus mal. Les auteurs insistent sur les conditions « optiquement difficiles » : poussière, faible éclairage, occlusions. Autant de conditions qui décrivent, très exactement, un chantier ou une galerie souterraine.

Reconstruire le toucher sans capteur

C'est le troisième travail qui propose le virage conceptuel le plus intéressant. Pour la chirurgie ophtalmique, l'équipe ne cherche pas à installer un capteur de force à la pointe de l'instrument — l'exercice est notoirement difficile à cette échelle et pose des questions de stérilisation et de coût. Elle reconstruit plutôt le signal tactile à partir d'une simulation physique de la tomographie par cohérence optique peropératoire, l'iOCT, dont les images sont interprétées sous forme de graphes de scènes.

Autrement dit : le système comprend la géométrie de la scène — voici l'aiguille, voici la rétine, voici la distance qui les sépare, voici la déformation en cours — et en déduit la force à restituer dans la manette du chirurgien. Le toucher n'est plus mesuré, il est inféré. Cette bascule ouvre une porte considérable, parce qu'elle rend le retour haptique déployable partout où l'on dispose d'un bon modèle de la scène, même sans capteur.

Quatrième pièce du dossier, un cadre de téléopération bilatérale immersive pour manipulateurs « au-delà de l'échelle humaine ». On y combine un manipulateur hydraulique industriel de taille réelle, un exosquelette haptique à sept degrés de liberté et un suivi de la tête en réalité virtuelle. L'objectif annoncé est double : la transparence — que l'opérateur perçoive les forces réelles de la machine — et l'incarnation, le sentiment d'habiter le corps de l'engin. Le passage à l'échelle est le nœud : comment transmettre à un bras humain les forces d'un vérin qui déplace plusieurs tonnes, sans le blesser ni tout aplatir dans une bouillie inintelligible?

Ce que ça change au Québec

La commande à distance n'est pas une hypothèse de laboratoire au Québec. Elle est déjà en production dans les mines souterraines. Chez plusieurs exploitations abitibiennes et du Nord-du-Québec, des chargeuses-navettes sont téléopérées depuis la surface ou depuis une salle de contrôle, notamment pour les phases de sautage et de réentrée dans les chantiers, où la présence humaine est proscrite. Le CANMET-MMSL de Ressources naturelles Canada et le Centre de technologie minière du Québec travaillent depuis des années sur l'automatisation minière; l'Association minière du Québec en a fait un axe de modernisation assumé.

Or les opérateurs de ces engins décrivent invariablement le même manque : à distance, on ne sent plus le godet mordre dans le tas. On compense par l'expérience, par le son, par la lecture des indicateurs. Les cycles sont plus lents et l'usure des équipements plus élevée qu'en conduite manuelle. Un retour de force crédible dans le poste de commande n'est pas un confort : c'est un gain de productivité et une réduction des bris.

Même logique en hydraulique lourde. Le Québec compte une industrie de l'équipement forestier et de la machinerie spécialisée pour qui la conduite à distance représente une réponse aux enjeux de recrutement et de sécurité. Le travail sur les manipulateurs surdimensionnés parle directement à ce secteur.

En milieu hospitalier, le déploiement de la chirurgie robotisée s'accélère. Le Centre hospitalier de l'Université de Montréal, le CUSM et l'Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec opèrent des plateformes robotisées, et l'Institut national d'excellence en santé et en services sociaux s'est penché à plusieurs reprises sur leur pertinence et leur coût. La question du retour haptique y est structurante : les systèmes de première génération n'en offrent essentiellement pas, et les chirurgiens compensent par un apprentissage visuel de la force — regarder la déformation du tissu pour deviner la tension. Une haptique inférée par graphes de scènes, comme le propose l'équipe en ophtalmologie, pourrait raccourcir considérablement les courbes d'apprentissage.

La réadaptation, angle mort de la discussion

Le secteur où ces travaux pourraient avoir l'effet le moins prévu est peut-être la réadaptation. Les centres québécois — l'Institut de réadaptation Gingras-Lindsay, l'IRDPQ à Québec — travaillent depuis longtemps sur les prothèses myoélectriques et les interfaces de suppléance. Un capteur clipsé sur le doigt qui ne couvre pas la pulpe, c'est aussi un outil d'évaluation clinique : mesurer la force de préhension d'un patient en situation réelle, hors du laboratoire, sans altérer sa sensation. Le Centre de recherche interdisciplinaire en réadaptation du Montréal métropolitain et le CIRRIS, affilié à l'Université Laval, travaillent précisément sur ce type d'instrumentation écologique.

Les limites qu'il faut nommer

Il s'agit de prépublications, non révisées par les pairs au moment d'écrire ces lignes. Aucune ne rapporte de déploiement clinique ou industriel. Le retour haptique inféré par simulation soulève par ailleurs une question de responsabilité que personne n'a encore tranchée : si le modèle se trompe et transmet au chirurgien une sensation rassurante alors que l'aiguille perfore, qui répond? Santé Canada n'a pas de cadre spécifique pour les dispositifs dont le signal sensoriel est synthétisé plutôt que mesuré.

Reste le point commun, et il est solide. Ces quatre équipes, indépendantes, ont cessé de considérer l'opérateur humain comme une simple source de consignes. Elles le traitent comme un système perceptif qu'on a débranché — et qu'il faut rebrancher. C'est un changement de posture, et il était attendu.