Chaudière-Appalaches

Avantis se retire de Saint-Gervais et Saint-Sébastien : quand la coop quitte le village

La fermeture de deux établissements d'Avantis Coopérative le 31 octobre touchera une trentaine d'employés et forcera des producteurs de Bellechasse et des Etchemins à rouler plus loin pour s'approvisionner.

La nouvelle est tombée par communiqué, comme c'est souvent le cas dans ces dossiers-là. Avantis Coopérative met fin aux activités de ses établissements de Saint-Gervais, dans Bellechasse, et de Saint-Sébastien, dans les Etchemins, à compter du 31 octobre. Une « décision d'affaires difficile », selon les mots de la coopérative rapportés par Ma Beauce, qui touchera une trentaine d'employés, dont une vingtaine à temps partiel. Ceux-ci pourront être « replacés » ailleurs dans le réseau, « selon les opportunités disponibles » et leur mobilité.

Ces trois derniers mots méritent qu'on s'y arrête. Dans un territoire comme Bellechasse-Les Etchemins, où l'autobus n'existe pratiquement pas et où les villages sont séparés par 20, 30 ou 40 kilomètres de rangs, la « mobilité » n'est pas une variable neutre. C'est un test que plusieurs employés à temps partiel — souvent des étudiants, des retraités, des conjoints ou conjointes de producteurs qui complètent un revenu de ferme — échoueront par la force des choses. Un poste offert à Sainte-Marie ou à Saint-Anselme n'est pas un poste sauvé pour quelqu'un qui travaillait 15 heures par semaine à cinq minutes de chez lui.

Deux villages, deux réalités qui se ressemblent

Saint-Gervais compte environ 2 000 habitants et se trouve au cœur de la MRC de Bellechasse, un des bastions de la production laitière et porcine au Québec. Saint-Sébastien, dans la MRC des Etchemins, est nettement plus petit — quelques centaines de résidents — et se situe dans une des MRC les plus dévitalisées de Chaudière-Appalaches selon les indices de développement économique du ministère des Affaires municipales.

Dans ces deux localités, le point de vente de la coopérative ne servait pas uniquement les fermes. C'est là qu'on achetait la moulée pour les poules du poulailler familial, la clôture électrique, les bottes de travail, le sel à déglacer, la litière pour chat, parfois la quincaillerie de base. Dans un noyau villageois qui a déjà perdu sa caisse populaire, sa station-service ou son épicerie, la « coop » est fréquemment le dernier commerce d'approvisionnement debout. Sa fermeture ne retire pas seulement un service : elle retire une raison de plus de rester au village plutôt que d'aller faire ses commissions à Lévis ou à Saint-Georges — et, une fois qu'on est rendu là, on y fait tout le reste aussi.

Un géant né de fusions successives

Avantis Coopérative n'est pas une petite entreprise en difficulté. Elle est le produit d'un mouvement de consolidation continu : la fusion, en 2019, de La Coop Unicoop, de La Coop Seigneuries et de La Coop Alliance, suivie d'autres regroupements dans les années subséquentes. Elle est aujourd'hui l'une des plus importantes coopératives agricoles du Québec, active de la Beauce jusqu'au Bas-Saint-Laurent et dans le Centre-du-Québec, membre du réseau Sollio Groupe Coopératif. Son chiffre d'affaires se compte en centaines de millions de dollars, avec des activités en productions animales, végétales, en énergie (pétrole, propane), en quincaillerie et en machinerie agricole.

C'est précisément là que le dossier devient intéressant sur le plan économique. Ce n'est pas une faillite, c'est une rationalisation de réseau. La logique est connue : concentrer les volumes dans des centres de service plus gros, mieux équipés, avec des camions de livraison qui font des tournées plus longues. Sur papier, la coopérative gagne en efficacité. Sur le terrain, le producteur de Sainte-Sabine ou de Saint-Nazaire-de-Dorchester encaisse un allongement de son temps de déplacement et, potentiellement, une perte de flexibilité quand il lui manque un sac de minéral un samedi matin.

Le contexte agricole n'aide pas. Sollio Groupe Coopératif a traversé des années financières difficiles, notamment dans ses activités de production porcine et de meunerie, et a procédé à des restructurations importantes. Le secteur porcin québécois, très présent dans Bellechasse, a perdu des joueurs majeurs et vu fermer des abattoirs. Quand le nombre de fermes diminue et que les fermes restantes grossissent, les grosses entreprises agricoles achètent en vrac, directement, par camion complet. Le comptoir de village, lui, vit du petit volume et du client de passage. Le modèle d'affaires s'effrite par le bas.

Le paradoxe coopératif

Il y a une tension de fond que cette fermeture met en lumière. Une coopérative appartient à ses membres, des producteurs et des citoyens de la région. Elle est née pour offrir un service que le marché privé jugeait insuffisamment rentable en milieu rural. Mais lorsqu'elle atteint la taille d'une entreprise de plusieurs centaines de millions de dollars, elle est soumise aux mêmes impératifs de rendement, aux mêmes ratios, aux mêmes analyses de rentabilité par succursale que n'importe quel concurrent.

Les membres conservent un droit de vote — un membre, un vote, peu importe le volume d'affaires — et élisent les administrateurs. Mais dans une structure qui couvre plusieurs régions administratives et compte des milliers de membres, le poids d'un village de 400 personnes dans une assemblée générale annuelle devient statistiquement mince. C'est la rançon de la fusion : on gagne en pouvoir d'achat, on perd en proximité décisionnelle. Ce n'est pas un procès d'intention envers Avantis, c'est une mécanique structurelle que l'on observe aussi dans le réseau des caisses Desjardins, dans les commissions scolaires devenues centres de services et dans les regroupements d'établissements de santé.

Le timing politique

Le calendrier ne pouvait pas être plus parlant. L'annonce survient à moins d'un mois du scrutin du 5 octobre, dans une campagne où la décentralisation et la vitalité des régions occupent une place importante. Ma Beauce rapportait cette semaine que la candidate conservatrice de Beauce-Nord, Patricia Drouin, place la décentralisation du gouvernement parmi ses priorités, tout comme le coût de la vie. Le même jour, la première ministre sortante Christine Fréchette annonçait à La Tuque un chantier national sur la forêt et 144 M$ pour l'industrie, avec des projets-pilotes destinés à « permettre aux régions de tester de nouvelles façons de faire ».

Le contraste est instructif. On parle beaucoup de décentraliser l'État, moins de ce qui arrive quand ce sont les services privés et coopératifs qui se recentralisent. Or, pour un producteur de Saint-Sébastien, la disparition du comptoir d'approvisionnement a un effet plus immédiat sur son quotidien que la répartition des fonctionnaires entre Québec et les régions. Aucun programme gouvernemental ne finance actuellement, de façon structurée, le maintien d'un point de service agricole de proximité comme on le fait pour les dernières épiceries de village par l'entremise de certaines mesures municipales.

À titre de comparaison, Tourisme Chaudière-Appalaches lançait cette semaine un appel à projets de 227 400 $ pour le développement touristique régional. Les sommes existent pour attirer des visiteurs; l'outillage est plus mince pour retenir un service de base destiné aux résidents permanents.

Ce qu'il faut surveiller d'ici le 31 octobre

Trois choses. D'abord, le bilan réel du « replacement » : combien des trente employés auront effectivement un poste au 1er novembre, et à quelle distance de chez eux. La coopérative n'a pas publié de cible chiffrée, et la nuance entre « possibilité d'être replacé » et « emploi offert » est déterminante.

Ensuite, la question des bâtiments. Deux immeubles commerciaux vides dans des noyaux villageois, c'est un enjeu d'urbanisme autant qu'un enjeu économique. Les municipalités de Saint-Gervais et de Saint-Sébastien, comme les MRC de Bellechasse et des Etchemins, auront à décider si elles tentent une reprise, un projet collectif ou un usage alternatif — ou si elles laissent le marché trancher.

Enfin, le service de livraison. Une coopérative qui ferme un comptoir peut très bien maintenir, voire bonifier, ses tournées de livraison à la ferme. C'est la variable qui distinguera un simple déplacement du point de service d'un véritable retrait de la desserte. Pour l'instant, la communication d'Avantis reste laconique sur ce point, et les producteurs concernés attendent des réponses précises plutôt que le vocabulaire feutré des communiqués.

Une coopérative agricole a été créée, historiquement, pour faire ce que personne d'autre ne voulait faire en région. La question que pose ce 31 octobre est simple : quand elle se retire à son tour, à qui revient le mandat?