Intelligence artificielle

L'ONU sonne l'alarme sur les centres de données : le Québec devra choisir à qui va son électricité

La CEE-ONU prévient que les centres de données d'IA se construisent bien plus vite que les réseaux électriques. Au Québec, la question de l'arbitrage des mégawatts demeure sans réponse publique claire.

La Commission économique des Nations unies pour l'Europe (CEE-ONU) a lancé cette semaine un avertissement qui résonne particulièrement fort au Québec : les technologies gourmandes en données, et au premier chef les centres de données consacrés à l'intelligence artificielle, se déploient plus rapidement que les réseaux électriques ne peuvent absorber. Le constat rapporté par JURIST est d'une simplicité brutale. Une installation informatique peut être construite et raccordée en quelques mois. Une ligne de transport, un poste de transformation ou un nouvel ouvrage de production, c'est l'affaire de plusieurs années, parfois d'une décennie.

Ce décalage temporel n'est pas un détail technique. C'est le cœur du problème politique qui attend le Québec.

Un déséquilibre structurel entre deux horloges

L'Agence internationale de l'énergie avait déjà chiffré la trajectoire dans son rapport Energy and AI, publié en avril 2025 : la consommation mondiale d'électricité des centres de données, estimée à environ 415 térawattheures en 2024, pourrait plus que doubler d'ici 2030 pour atteindre quelque 945 TWh, soit à peu près la consommation actuelle du Japon. L'AIE y note aussi que l'accélération est concentrée : quelques pays, dont les États-Unis, absorbent l'essentiel de la croissance.

La CEE-ONU ajoute une couche que les investisseurs évoquent moins volontiers : le raccordement d'une charge massive n'est pas neutre pour les autres usagers. Quand un réseau doit absorber des centaines de mégawatts en quelques trimestres, ce sont les travaux de renforcement, les files d'attente de raccordement et, au bout du compte, la structure tarifaire qui encaissent le choc.

Ailleurs, ce choc est déjà documenté. En Irlande, l'opérateur EirGrid a imposé un moratoire de fait sur les nouveaux raccordements de centres de données dans la région de Dublin, où ces installations accaparent une part considérable de la demande nationale. Aux États-Unis, plusieurs services publics ont ouvert des dossiers tarifaires pour créer des classes de clients distinctes réservées aux très grandes charges, précisément pour éviter que la facture des ménages ne finance l'infrastructure d'un seul client industriel.

Le Québec vend son électricité comme argument

Le Québec, pour sa part, a fait de son hydroélectricité un argument de vente. Énergie propre, tarifs industriels parmi les plus bas d'Amérique du Nord, climat froid qui réduit les coûts de refroidissement : sur papier, la province est un candidat idéal.

Sauf que l'équation a changé. Hydro-Québec elle-même l'a reconnu dans son plan d'action 2035, dévoilé en novembre 2024 : la société d'État anticipe un besoin additionnel de l'ordre de 60 TWh d'ici 2035 et évoque des investissements de 90 à 110 milliards de dollars pour y arriver. Autrement dit, le Québec n'est plus en situation de surplus structurel. Chaque mégawatt engagé aujourd'hui est un mégawatt qui n'ira pas ailleurs.

C'est là que l'alerte onusienne devient un enjeu québécois concret. Depuis 2023, les demandes de raccordement de projets industriels de grande envergure adressées à Hydro-Québec dépassent largement la capacité disponible. Le gouvernement a mis en place un processus de sélection par lequel les demandes de plus de 5 mégawatts sont évaluées par le ministère de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie, sur la base de critères qui incluent la création de richesse, les retombées, la réduction des gaz à effet de serre et l'efficacité énergétique.

Mais ce cadre reste opaque pour le public. Les décisions sont annoncées projet par projet, sans grille comparative rendue publique. Le Québec n'a jamais tranché, ouvertement et de façon débattue, la question suivante : à quelles conditions un mégawatt doit-il aller à un centre de données plutôt qu'à la décarbonation d'une aluminerie, à une serre maraîchère, à l'électrification des transports ou à un parc de logements neufs?

La valeur par mégawatt : le nerf de la guerre

Le débat se joue moins sur les emplois totaux que sur le rendement par mégawatt engagé. Un centre de données hyperscale de plusieurs centaines de mégawatts génère beaucoup d'emplois pendant la construction, puis relativement peu à l'exploitation : techniciens, sécurité, maintenance. Une usine de transformation, une serre ou un projet manufacturier consomme souvent moins d'électricité pour un nombre d'emplois permanents nettement supérieur.

En 2024, le gouvernement du Québec a resserré son approche. Le ministre de l'Économie et de l'Énergie de l'époque, Pierre Fitzgibbon, avait indiqué publiquement que les cryptomonnaies et une partie des centres de données ne figuraient pas parmi les priorités d'attribution des blocs d'énergie, la préférence allant aux projets à forte valeur ajoutée. La Régie de l'énergie avait d'ailleurs déjà, dès 2018, encadré les usages liés aux chaînes de blocs par un tarif dédié et un mécanisme d'appel de propositions.

Mais l'IA n'est pas la cryptomonnaie. La pression politique et industrielle est d'une autre ampleur, portée par des acteurs mondiaux, et le discours de « souveraineté numérique » sert d'argument à l'implantation locale. Le calcul devient plus difficile à refuser.

À cela s'ajoute une donnée que la CEE-ONU souligne : l'eau. Le refroidissement des grappes de serveurs consomme des volumes importants, et les municipalités québécoises appelées à accueillir ces installations ne disposent pas toujours des données pour évaluer l'impact sur leurs réseaux d'aqueduc.

Le risque de s'engager sur du long terme dans un marché volatil

Le deuxième risque est financier. Un raccordement de grande charge suppose des investissements en transport amortis sur des décennies. Or la demande liée à l'IA repose sur des hypothèses de croissance que plusieurs analystes jugent fragiles. Le Monde rapportait cette semaine, dans une tribune du sociologue Tibor Dessewffy, que les opinions publiques occidentales adoptent une posture bien plus pragmatique que les discours médiatiques, oscillant entre technophilie et alarmisme. Et Bill Gates, cité par Fast Company depuis le festival de Telluride, a lui-même parlé de l'IA en des termes qui n'ont rien d'un argumentaire de vente.

Si la demande de calcul se contracte ou se relocalise, qui paie l'infrastructure construite pour elle? C'est précisément la question que les régulateurs américains tentent de verrouiller par des contrats à long terme, des garanties de paiement minimal et des dépôts de garantie. Le Québec dispose des mêmes outils. Il n'a pas encore expliqué publiquement comment il les utilise.

Ce qui devrait changer

L'avertissement de la CEE-ONU n'est pas un appel à fermer la porte. C'est un appel à la séquence : planifier le réseau avant d'accueillir les charges, plutôt que l'inverse.

Trois chantiers apparaissent incontournables. D'abord, la transparence du cadre de sélection : publier la grille d'évaluation, les seuils et la justification des décisions, pour que le débat ne se fasse plus à l'aveugle. Ensuite, la tarification : déterminer si les très grandes charges doivent assumer intégralement le coût du renforcement qu'elles provoquent, ou si ce coût est mutualisé. Enfin, la flexibilité : exiger des centres de données qu'ils réduisent leur consommation aux périodes de pointe hivernale, comme le font déjà certains gros clients industriels.

Le Québec possède un actif rare. Mais un actif rare exige des règles d'attribution explicites. Autrement, l'arbitrage se fera par défaut, au profit de ceux qui arrivent les premiers avec un chèque et un échéancier de quelques mois — pendant que les projets de décarbonation, de serres ou de logement attendent la ligne de transport qui prendra dix ans à se construire.