Un défilé plutôt qu'un affrontement
L'exercice porte un nom sobre : Cinq chefs, une élection. Dans les faits, c'est un défilé. Chacun des chefs des cinq principaux partis s'est assis tour à tour devant l'intervieweur d'ICI Radio-Canada Télé, a répondu à une série de questions serrées, puis a cédé la place au suivant. Aucune réplique possible, aucun échange direct, aucune occasion pour un adversaire de relever une contradiction en temps réel.
Dans sa revue de presse de jeudi matin, Paul Arcand a résumé la chose d'une formule qui a fait le tour des salles de rédaction : le « speed dating » politique. L'image est juste, et elle n'est pas seulement drôle. Le format en série impose une discipline particulière : chaque chef arrive avec ses trois messages, les livre, et repart. Ce qui se perd, c'est la friction. Ce qui se gagne, c'est un portrait comparatif étrangement net de la hiérarchie des priorités de chaque formation.
Car quand on ne peut pas se faire interrompre par un rival, on choisit son terrain. Et le terrain choisi révèle davantage la stratégie qu'un débat en règle, où l'on passe la moitié du temps à répondre aux attaques des autres.
Ce qui monte : la culture, l'économie sociale, la guerre commerciale
Trois dossiers ont pris du volume dans les derniers jours de campagne, et ils étaient tous présents, à des degrés variables, dans les entrevues.
D'abord la culture. Selon Radio-Canada, les candidats de quatre partis se sont affrontés dans un débat sectoriel où le financement de la culture a occupé le centre de la table. C'est un enjeu qui revient à chaque cycle électoral et qui repart aussi vite qu'il est arrivé, mais le contexte de 2026 lui donne du muscle : le milieu culturel québécois sort de plusieurs années de compressions, de fermetures de salles et d'une concurrence numérique qui redéfinit les modèles de revenus. Les organismes réclament non pas des promesses ponctuelles, mais une indexation prévisible de l'aide publique. La question posée aux partis est simple et redoutable : combien, et sur combien d'années?
Ensuite l'économie sociale. Dans une lettre ouverte publiée par Le Nouvelliste, Marie-Josée Paquette, du Conseil québécois de la coopération et de la mutualité, et Béatrice Alain, du Chantier de l'économie sociale, plaident pour que ce secteur cesse d'être traité comme une note de bas de page dans les plateformes. Leur argument est économique avant d'être moral : coopératives, mutuelles et entreprises d'économie sociale emploient des dizaines de milliers de personnes au Québec, souvent dans des régions où le secteur privé traditionnel se retire. Dans une campagne où tout le monde parle de résilience économique, l'omission est frappante.
Enfin la guerre commerciale. Elle n'est pas un thème québécois en soi, mais elle contamine tout le reste. Au même moment, comme le rapporte CBC, le premier ministre Mark Carney réunissait son cabinet à Banff pour préparer une rentrée parlementaire dominée par l'escalade tarifaire avec les États-Unis et par le référendum albertain de l'automne. Pour Québec, cela signifie que le cadre financier de n'importe quel parti repose sur des hypothèses de revenus qui peuvent se déliter en quelques semaines. Aucun chef n'a intérêt à le dire trop fort — c'est l'aveu qu'on promet avec de l'argent qu'on n'a pas encore.
Ce qui embarrasse : 136 000 $ à Paris
Et puis il y a le dossier dont personne au gouvernement ne veut parler, mais dont tout le monde parle.
La première ministre Christine Fréchette est sous le feu des critiques pour la facture de sa mission à Paris, en mai dernier : 136 000 $ de fonds publics. L'affaire a suffisamment d'ampleur pour avoir traversé l'Atlantique — Paris Match y consacre un article sous le titre « 136 000 dollars de l'argent des contribuables », ce qui, pour une élue québécoise en pleine campagne, n'est pas exactement la couverture internationale recherchée.
Sur le fond, les missions à l'étranger d'un chef de gouvernement se défendent : relations économiques, francophonie, attraction d'investissements. Le Québec entretient avec la France une relation diplomatique singulière qu'aucun autre État fédéré ne possède, et elle se cultive par des déplacements. Le problème n'est jamais le principe. Il est dans le détail : la composition de la délégation, le choix des hébergements, le rapport entre la dépense et le rendement démontrable.
Et surtout, il est dans le moment. Une note de frais de six chiffres n'a pas le même poids en début de mandat qu'au jour 16 d'une campagne où l'opposition a déjà construit un récit sur la gestion des deniers publics.
Le passif qui s'accumule
Car la facture parisienne ne tombe pas dans le vide. Elle s'ajoute à une série de dossiers où le rapport qualité-prix de l'État québécois est mis en cause.
Le plus spectaculaire reste celui des maisons des aînés. Le Journal de Québec y consacre une enquête accablante : quatre ans après l'ouverture de la première, le legs de François Legault a « du plomb dans l'aile », avec des chambres dont le coût atteint 800 000 $ l'unité — et dont plusieurs demeurent inoccupées. Une source citée par le quotidien parle de coûts « devenus faramineux ».
C'est le genre de chiffre qui fait plus de dommages qu'un long argumentaire budgétaire. Huit cent mille dollars la porte, dans un réseau où des milliers d'aînés attendent une place, c'est une équation que n'importe quel électeur peut faire mentalement en trente secondes. Et une fois que ce cadre mental est installé, chaque nouvelle dépense publique — y compris un voyage officiel légitime — s'y insère automatiquement.
C'est précisément là que le format « speed dating » devient intéressant. Sans contradiction croisée, un chef sortant peut esquiver un dossier embarrassant en réorientant la conversation. Dans un débat à cinq, un adversaire lui aurait jeté les 800 000 $ et les 136 000 $ au visage dans la même phrase. Le format protège autant qu'il expose.
Ce que le format change vraiment
Il faut être honnête sur les limites de l'exercice. L'entrevue en série n'est pas un substitut au débat des chefs; c'en est le complément, et souvent le préalable. Elle permet de tester la maîtrise individuelle d'un dossier, la cohérence d'un cadre financier, la capacité à répondre sans esquiver. Elle ne permet pas de mesurer la résistance à la pression d'un adversaire.
Ce qui change, cette année, c'est le contexte d'incertitude. Les chefs sont interrogés sur des engagements chiffrés alors que les paramètres économiques bougent chaque semaine. Un tarif douanier annoncé à Washington peut effacer une promesse de Québec. Les entrevues individuelles ont au moins le mérite de forcer chacun à nommer ses hypothèses.
Et ce que l'exercice a mis en relief, au terme du jour 16, c'est un écart : les milieux organisés — culture, économie sociale, services aux aînés — arrivent avec des demandes précises et chiffrées, tandis que les réponses politiques restent souvent formulées en intentions. Quatorze jours de campagne suffisent-ils à réduire cet écart? La suite, et notamment le débat des chefs à venir, où la contradiction croisée sera enfin possible, le dira.
À retenir
- Les cinq chefs des principaux partis se sont soumis à des entrevues individuelles sur les ondes d'ICI Radio-Canada Télé, un format sans confrontation directe surnommé le « speed dating » politique.
- Le financement de la culture s'est imposé comme enjeu, avec un débat sectoriel réunissant les candidats de quatre partis.
- L'économie sociale réclame sa place dans les plateformes, par la voix du Conseil québécois de la coopération et de la mutualité et du Chantier de l'économie sociale.
- La facture de 136 000 $ de la mission parisienne de Christine Fréchette s'ajoute à un passif de dépenses publiques scruté, dont les maisons des aînés à 800 000 $ la chambre.
- La guerre commerciale canado-américaine fragilise tous les cadres financiers présentés en campagne.
