Côte-Nord

Sur la Côte-Nord, le déclin démographique n'est pas d'abord une affaire de berceaux, mais de services

Une mère quitte la région pour faire soigner sa fille, des tentes apparaissent à Sept-Îles : à moins d'un mois du scrutin, la chaîne des services publics craque au même endroit.

Il y a des statistiques qui masquent des choix. Quand les candidats de la Côte-Nord parlent de « déclin démographique », l'image qui vient en tête est celle d'une région qui ne fait plus assez d'enfants. La réalité racontée cette semaine par les reportages régionaux est plus crue : on part parce qu'on ne peut plus rester. Et ceux qui restent, parfois, se retrouvent sous la tente.

Deux histoires publiées à quelques jours d'intervalle par Radio-Canada dessinent la même ligne de faille. D'un côté, une famille nord-côtière séparée : une mère a dû laisser derrière elle la région et son conjoint pour obtenir, ailleurs, des services adaptés à sa fille. De l'autre, l'itinérance devenue visible à Sept-Îles, où plusieurs tentes ont fait leur apparition sur le territoire de la ville au cours de l'été, faute de logement. Deux extrémités du même filet de sécurité qui se déchire.

Quand partir devient la seule « solution » clinique

Le cas rapporté par Radio-Canada n'a rien d'exceptionnel sur la Côte-Nord, et c'est précisément le problème. Pour un enfant qui a besoin de services spécialisés — réadaptation, orthophonie, ergothérapie, soutien en déficience intellectuelle ou en trouble du spectre de l'autisme —, l'offre régionale se heurte à une double contrainte : la rareté des professionnels et l'immensité du territoire. La Côte-Nord s'étire sur plus de 1 000 kilomètres de littoral, avec des communautés que la route 138 ne rejoint toujours pas toutes.

Résultat : la famille se scinde. Un parent suit l'enfant vers Québec ou une autre région dotée d'un centre de réadaptation; l'autre reste pour conserver l'emploi. Sur le plan comptable, cela s'inscrit comme un départ net dans le solde migratoire interrégional. Sur le plan humain, c'est un ménage brisé en deux par une liste d'attente.

Les données de l'Institut de la statistique du Québec le confirment année après année : la Côte-Nord fait partie des rares régions administratives à afficher un solde migratoire interrégional structurellement négatif, particulièrement chez les jeunes adultes et les jeunes familles. La population régionale, qui dépassait les 100 000 personnes au tournant des années 1990, tourne aujourd'hui autour de 90 000. Ce n'est pas un accident de natalité. C'est l'accumulation de milliers de décisions individuelles prises devant une porte fermée.

Sept-Îles : la tente comme symptôme du logement

À l'autre bout de la chaîne, Radio-Canada rapporte que plusieurs tentes occupées par des personnes en situation d'itinérance sont apparues à Sept-Îles cet été. Le mot « visible » est important : les intervenants du milieu répètent depuis des années que l'itinérance nord-côtière était surtout cachée, faite de divans prêtés, de logements surpeuplés et de retours forcés en communauté. Le passage à la tente marque un franchissement de seuil.

Le dénombrement québécois des personnes en situation d'itinérance visible, mené par le ministère de la Santé et des Services sociaux, avait déjà signalé une progression marquée hors des grands centres. L'augmentation observée entre les exercices de 2018 et de 2022 a été particulièrement forte dans les régions éloignées, où le parc locatif est minuscule et où le taux d'inoccupation frôle le zéro. À Sept-Îles, la Société canadienne d'hypothèques et de logement mesure depuis plusieurs années un marché locatif extrêmement tendu, un héritage direct des cycles miniers : quand les projets industriels redémarrent, les loyers grimpent et les ménages les plus fragiles sont expulsés du marché.

Ici encore, ce n'est pas une question démographique. C'est une question d'infrastructure sociale. Une ville qui n'a pas de refuge ouvert à l'année, pas assez de logements sociaux et une seule ressource d'hébergement d'urgence saturée ne peut pas absorber le choc.

Le fil rouge : l'accessibilité du territoire

Le téléjournal Est-du-Québec, présenté en direct de Baie-Comeau le 9 septembre par Radio-Canada, a mis en scène ces préoccupations : crise de l'industrie forestière, lutte contre le déclin démographique, accès aux soins de santé. Trois enjeux qui, vus de Montréal, semblent distincts. Vus de la Côte-Nord, ils forment un seul dossier : la capacité de vivre normalement sur un territoire immense.

La demande formulée cette semaine par le Réseau québécois des aéroports, relayée par TVA Nouvelles, s'inscrit exactement dans cette logique. L'organisme presse les partis politiques de s'engager à financer les infrastructures aéroportuaires régionales. Sur la Côte-Nord, l'avion n'est pas un luxe : pour les communautés de la Basse-Côte-Nord et de l'Île d'Anticosti, c'est le lien vital, celui qui permet l'évacuation médicale, le transport des spécialistes et le déplacement des familles vers les centres hospitaliers. Le coût des billets sur ces liaisons régionales est un irritant chronique, malgré le programme d'accès aérien aux régions mis en place par Québec.

Un aéroport dont la piste se dégrade, ce n'est pas un enjeu de transport. C'est un enjeu de santé. Et c'est un enjeu démographique, puisqu'un service médical inaccessible finit toujours par se traduire en déménagement.

Une campagne où le mot « services » pèse plus que le mot « natalité »

À 26 jours du scrutin du 5 octobre, la circonscription de Duplessis et celle de René-Lévesque deviennent des laboratoires de cette question. Radio-Canada a d'ailleurs entamé une série de portraits de candidats, dont celui de Meggie Richard, dont le défi est résumé par une formule qui dit tout : « sortir de la Minganie sans la quitter ». Rester, mais avoir accès. C'est exactement le nœud.

Les formations politiques promettent généralement des mesures nataliste ou incitatives — crédits d'impôt pour les régions éloignées, bonification du programme de remboursement de la dette d'études pour les jeunes diplômés qui s'installent en région, primes d'attraction pour le personnel de la santé. Ces outils existent déjà et n'ont pas renversé la tendance. Le déficit régional n'est pas d'abord un manque d'incitatifs : c'est un manque de capacité d'accueil dans les services eux-mêmes. On peut offrir une prime à une orthophoniste; encore faut-il qu'elle trouve un logement à Sept-Îles.

La crise forestière, elle, ajoute une couche d'incertitude économique. Quand l'industrie qui structure Baie-Comeau, Forestville ou Ragueneau vacille, la capacité des ménages à absorber un déménagement forcé pour raisons médicales s'effondre du même coup.

Ce qui pourrait changer

Il serait injuste de ne montrer que le versant sombre. La Côte-Nord produit aussi des réponses locales remarquables. L'entreprise innue Atikuss, de Uashat, s'apprête à présenter sa collection à la Semaine de la mode de Paris en octobre, une nouvelle rapportée à la fois par Radio-Canada et TVA Nouvelles. Aux Jardins ADN, Denis Picard enseigne des techniques de maraîchage nordique pour démontrer qu'on peut cultiver localement et bâtir une forme de souveraineté alimentaire. Dans les Monts Groulx, la corvée annuelle des bénévoles a rendu hommage à Jacques Duhoux, ce pionnier qui a fait connaître le massif. Ce sont des signaux de vitalité, pas des consolations.

Mais aucune collection de mocassins, aussi belle soit-elle, ne remplace un centre de réadaptation pédiatrique. Aucun jardin communautaire ne remplace un logement abordable. La vitalité culturelle et entrepreneuriale de la région est réelle; elle ne compense pas un désengagement de services.

La vraie question à poser aux candidats d'ici le 5 octobre n'est donc pas « combien d'argent pour la Côte-Nord », mais « combien de professionnels, de places et de logements, et dans quel délai ». Parce que tant que la réponse à un diagnostic pédiatrique restera « déménagez », le solde migratoire continuera de dire ce que les discours refusent d'admettre.