Science

Adaptation climatique : la science n'est plus le maillon faible, le budget l'est

Le Lancet recense plus de 1 500 initiatives d'adaptation dans les villes d'Europe et conclut au retard. À Mascouche, deux chercheuses viennent conseiller le conseil municipal. Où s'arrête la science?

Deux nouvelles arrivées presque en même temps racontent le même dossier, vu des deux bouts de la lorgnette. D'un côté, le rapport européen du Lancet Countdown sur santé et changements climatiques, dont Le Temps a rendu compte : plus de 1 500 initiatives d'adaptation recensées dans les grandes villes du continent — verdissement, systèmes d'alerte précoce, mobilités douces — et pourtant un constat d'ensemble de lenteur, attribué aux contraintes financières et au manque d'ambition politique. De l'autre, une municipalité québécoise de quelque 55 000 habitants, Mascouche, qui annonce une collaboration institutionnelle avec deux chercheuses : Geneviève Bordeleau, de l'Institut national de la recherche scientifique (INRS), spécialiste des eaux souterraines, et Françoise Bichai, de Polytechnique Montréal, dont les travaux portent sur la gestion durable de l'eau urbaine. L'information a d'abord circulé dans Mon Joliette.

Le rapprochement n'est pas cosmétique. Il pose une question précise, qui dépasse largement les Moulins : quand une ville s'adjoint des scientifiques pour éclairer ses décisions climatiques, qu'est-ce qu'elle gagne réellement — et à partir de quel moment le problème cesse-t-il d'être un problème de connaissances?

Ce que dit vraiment le rapport européen

Le Lancet Countdown in Europe est un exercice annuel qui suit des dizaines d'indicateurs reliant climat et santé : mortalité attribuable à la chaleur, exposition aux feux de forêt, insécurité alimentaire, qualité de l'air, capacité d'adaptation des systèmes de santé. L'édition la plus commentée insiste sur le fait que la mortalité liée à la chaleur augmente en Europe, continent qui se réchauffe plus vite que la moyenne planétaire selon les bilans de l'Organisation météorologique mondiale et du service européen Copernicus.

L'élément le plus intéressant pour un lecteur québécois n'est pas le chiffre de 1 500 initiatives. C'est ce que ce chiffre ne dit pas. Un décompte d'initiatives est un indicateur d'activité, pas d'efficacité. Une ruelle verte de 200 mètres et un plan métropolitain de gestion des vagues de chaleur comptent tous deux pour « une » initiative. Rien, dans un tel inventaire, ne garantit qu'une mesure a été financée jusqu'au bout, entretenue, ni qu'elle a réduit une hospitalisation. Les auteurs eux-mêmes le concèdent en pointant les freins : les projets existent sur papier, ils butent sur les enveloppes et sur le courage réglementaire.

Autrement dit, l'Europe urbaine ne souffre pas d'un déficit de savoir sur la chaleur, les inondations ou la végétalisation. Elle souffre d'un déficit de traduction : passer d'une carte à un règlement de zonage, d'un modèle hydrologique à une ligne budgétaire au programme triennal d'immobilisations.

Ce que la science peut trancher, et ce qu'elle ne tranchera jamais

C'est ici que l'exercice mascouchois devient éclairant, parce qu'il oblige à faire un tri rarement fait explicitement.

Il y a d'abord un ensemble de questions que la recherche règle plutôt bien, et qu'une administration municipale n'a aucun intérêt à improviser. Où sont les îlots de chaleur urbains? La réponse est cartographiable : l'Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) diffuse depuis des années des cartes d'îlots de chaleur pour le sud du Québec, croisant température de surface, indice de végétation et vulnérabilité sociale. Quel débit un réseau pluvial doit-il absorber lors d'une averse de récurrence 100 ans, et de combien cette valeur bougera-t-elle d'ici 2050? Les scénarios existent, produits notamment par Ouranos, le consortium québécois sur la climatologie régionale, dont les analyses alimentent déjà les schémas d'aménagement. À quel seuil de température et d'humidité faut-il déclencher une alerte de chaleur accablante et ouvrir des haltes climatisées? Le système québécois SUPREME, développé par l'INSPQ, repose sur des seuils épidémiologiques établis région par région.

Ces trois exemples ont un point commun : ce sont des questions à réponse. Une expertise en hydrogéologie ou en génie de l'eau permet aussi de départager de mauvaises intuitions — par exemple qu'un bassin de rétention gigantesque en aval vaut mieux que dix interventions de désimperméabilisation en amont, ou l'inverse, selon la géologie locale. Mascouche est traversée par la rivière Mascouche, un affluent de la rivière des Prairies, et compose avec des secteurs riverains; savoir où l'eau s'infiltre, où elle stagne et où elle surgit n'est pas un débat d'opinion.

Et puis il y a l'autre moitié du dossier, celle qu'aucune conseillère scientifique ne pourra régler : qui paie. Faut-il interdire de construire dans un secteur inondable, avec la perte de valeur foncière et les recours qui viennent avec? Faut-il imposer un pourcentage minimal de canopée aux nouveaux stationnements commerciaux, au risque de faire fuir un promoteur vers la municipalité voisine? Faut-il augmenter la taxe foncière de 1 % pour financer la réfection d'un réseau pluvial dont le bénéfice sera invisible pendant vingt ans, puis décisif un soir d'orage? Ce sont des arbitrages de répartition des coûts entre contribuables, propriétaires, promoteurs et générations. La science peut chiffrer les conséquences de chaque option. Elle ne peut pas choisir à la place d'un conseil municipal élu — et il serait malsain qu'elle le fasse.

Le rapport européen, lu attentivement, dit exactement cela : le goulot d'étranglement s'est déplacé du laboratoire vers la salle du conseil.

Pourquoi les données européennes ne se transposent pas telles quelles

Une précaution s'impose avant de tirer des leçons continentales pour Terrebonne, Mascouche ou Saint-Hyacinthe. Les risques dominants ne sont pas les mêmes.

En Europe méridionale, la canicule sèche et prolongée écrase tout le reste; Futura rapportait encore récemment un retour de chaleur inhabituelle aggravant la sécheresse en France, et Radio-Canada documentait l'avancée des vendanges chez les vignerons français comme signal climatique. Au Québec, le portrait est composite : vagues de chaleur avec forte humidité, où l'indice humidex compte davantage que le thermomètre; crues printanières combinant fonte nivale et pluie, comme en 2017 et 2019 dans les basses-terres du Saint-Laurent; pluies convectives intenses de courte durée qui saturent les réseaux; et surtout des épisodes de verglas et de gel-dégel, quasi absents des indicateurs méditerranéens, mais capables de priver des centaines de milliers de foyers d'électricité et de chauffage — un risque sanitaire majeur en janvier.

Une ville québécoise qui copierait un plan barcelonais se retrouverait donc bien outillée contre la sécheresse et démunie contre une panne de réseau à −20 °C. C'est un argument de plus en faveur d'une expertise locale : non pas parce que la physique change en traversant l'Atlantique, mais parce que la hiérarchie des vulnérabilités change.

Le vrai test : le prochain budget

La formule retenue par Mascouche — un comité consultatif scientifique plutôt qu'une embauche à temps plein — a des avantages et des angles morts. Avantage : elle donne accès à une expertise de pointe que même une ville de taille moyenne ne pourrait pas se payer en permanence, et elle crée un canal direct avec des laboratoires universitaires. Angle mort : un comité qui conseille sans mandat clair, sans avis publics et sans obligation pour l'administration de justifier ses écarts risque de devenir une caution. La question à poser dans un an n'est pas « combien de rencontres ont eu lieu », mais « quels règlements, quels devis et quelles enveloppes ont changé à la suite d'un avis ».

C'est le même test que celui du Lancet. Compter les initiatives rassure; suivre les crédits engagés, les hectares désimperméabilisés, les branchements de gouttières redirigés et la baisse mesurée de surchauffe intérieure dans les logements les plus vulnérables, c'est autre chose. Le Québec dispose déjà de la matière grise — INRS, Polytechnique, Ouranos, INSPQ, sans compter les fonds de recherche en partenariat pilotés par le Fonds de recherche du Québec. Ce qui manque, ici comme en Europe, c'est la mécanique ennuyeuse qui transforme un rapport en ligne comptable.

Deux chercheuses au service d'une ville de banlieue ne renverseront pas cette tendance à elles seules. Mais elles installent, dans une salle où se décident des permis et des taxes, la question qui fait la différence : « qu'est-ce qu'on sait, au juste, et qu'est-ce qu'on choisit de payer? » Le rapport européen suggère que beaucoup de villes n'en sont même pas encore là.