Montréal

Maisons des aînés : la chambre à 800 000 $ qui reste vide, symbole d'un programme à bout de souffle

Quatre ans après l'ouverture de la première Maison des aînés, le legs de François Legault affiche un coût par chambre qui frôle les 800 000 $ — et des unités neuves qui attendent toujours du personnel.

Il y a des chiffres qui résument un mandat mieux qu'un bilan gouvernemental. Celui-là en est un : autour de 800 000 $ la chambre. C'est le coût de construction par place que rapporte Le Journal de Montréal dans son enquête sur les Maisons des aînés, le programme phare que François Legault présentait comme son héritage personnel en matière de soins aux personnes âgées. À quelques semaines du scrutin du 5 octobre, le constat est brutal : le béton a été coulé, les portes ont été posées, mais dans plusieurs installations du Grand Montréal, des unités entières demeurent fermées faute de personnel pour les faire fonctionner.

Le paradoxe est difficile à avaler pour les familles. Pendant que des chambres flambant neuves restent inoccupées, des milliers de Québécois attendent une place en CHSLD, souvent hébergés dans des lits d'hôpitaux ou maintenus à domicile dans des conditions précaires. Ce n'est pas une histoire de manque de lits. C'est une histoire de manque de bras.

Un projet né dans la douleur de la première vague

Il faut se rappeler d'où vient l'idée. Avant même la pandémie, la Coalition avenir Québec avait promis en campagne électorale, en 2018, de construire des « maisons des aînés » : des milieux de vie à échelle humaine, avec des chambres individuelles dotées de salles de bain privées, des cuisines communes, des accès directs à l'extérieur. On voulait rompre avec l'architecture hospitalière des CHSLD des années 1960 et 1970, ces longs corridors de tuiles beiges où l'on entassait quatre personnes par chambre.

Puis la COVID-19 a frappé les CHSLD québécois avec une violence qui a marqué la mémoire collective. La commissaire à la santé et au bien-être, comme l'ombudsman du Québec dans ses rapports sur les milieux d'hébergement, a documenté l'ampleur du désastre : sous-effectif chronique, personnel non formé, isolement des résidents. Le programme des Maisons des aînés est alors devenu davantage qu'une promesse électorale : il s'est transformé en réponse morale. Le gouvernement a bonifié l'enveloppe, multiplié les annonces, accéléré les chantiers.

Le problème, c'est que l'accélération s'est faite dans le pire contexte imaginable pour construire au Québec : une flambée du coût des matériaux, une pénurie de main-d'œuvre dans la construction, une surchauffe des appels d'offres. Les devis initiaux, déjà généreux, ont explosé. Ce que le gouvernement chiffrait autour de 400 000 $ la place au départ a plus que doublé dans plusieurs projets. « Les coûts sont devenus faramineux », résume la formule reprise par Le Journal de Montréal.

Le coût par place : la comparaison qui fait mal

Pour saisir la portée de 800 000 $ la chambre, il faut la mettre en perspective avec les autres façons d'héberger et de soigner une personne âgée en perte d'autonomie dans le Grand Montréal.

Une place en CHSLD conventionné existant coûte évidemment beaucoup moins cher en immobilisations : le bâtiment est déjà là, amorti depuis longtemps. Rénover et mettre aux normes un CHSLD vétuste demeure infiniment moins onéreux que de bâtir du neuf sur un terrain montréalais, où le prix du foncier ajoute une couche de coûts que les régions ne connaissent pas au même degré.

Une place en ressource intermédiaire — ces résidences privées avec lesquelles le réseau public signe des ententes pour héberger des aînés dont les besoins sont modérés — se négocie à une fraction du coût, puisque l'État n'assume pas la construction. Le soutien à domicile, lui, est régulièrement présenté par les économistes de la santé comme l'option la plus efficiente par dollar dépensé pour la majorité des cas de perte d'autonomie légère à modérée. Le Vérificateur général du Québec a d'ailleurs déjà signalé que le Québec consacre historiquement une part plus faible de son budget de soins de longue durée au domicile que plusieurs juridictions comparables.

Autrement dit : pour le prix d'une chambre de Maison des aînés, on paie plusieurs années de services à domicile intensifs pour plusieurs personnes. Ce n'est pas un argument contre la qualité des Maisons des aînés — les résidents et les familles qui y vivent en parlent généralement en bien, et les milieux sont objectivement plus dignes. C'est un argument sur l'arbitrage budgétaire.

Le vrai goulot : le personnel, pas les murs

Voilà le cœur du problème montréalais. Une chambre de Maison des aînés n'ouvre pas parce qu'elle est construite. Elle ouvre parce qu'il y a des préposés aux bénéficiaires, des infirmières auxiliaires, des infirmières, du personnel d'entretien et de cuisine pour l'animer 24 heures sur 24, sept jours sur sept.

Le modèle même des Maisons des aînés est plus exigeant en main-d'œuvre que le CHSLD traditionnel. En décentralisant les résidents dans des maisonnées de douze personnes plutôt que dans des unités de trente ou quarante, on améliore la qualité de vie, mais on multiplie les postes à couvrir. Chaque maisonnée a besoin de son propre effectif. C'est le prix de l'humanisation.

Or, le marché du travail montréalais est déjà tendu. Le programme de formation accélérée de préposés aux bénéficiaires lancé en 2020, qui avait attiré des milliers de candidats avec une bourse et un salaire garanti, a certes injecté du personnel dans le réseau, mais avec un taux d'attrition considérable dans les années suivantes. Les syndicats du secteur — la Fédération de la santé et des services sociaux affiliée à la CSN comme la FIQ du côté infirmier — répètent depuis des années que le recrutement ne tient pas si les conditions d'exercice ne suivent pas : ratios, temps supplémentaire obligatoire, mobilité imposée entre installations.

Résultat : on assiste à un jeu de vases communicants. Ouvrir une Maison des aînés à Laval, à Longueuil ou dans l'est de Montréal signifie souvent transférer du personnel d'un CHSLD voisin, qui se retrouve à son tour en déficit. Le réseau ne gagne pas de capacité nette; il la déplace vers des installations plus coûteuses à exploiter. Et quand le personnel manque tout simplement, on ferme des étages neufs.

Santé Québec hérite du dossier

La création de Santé Québec, l'agence qui gère désormais les opérations du réseau, change la donne politique. Le ministère fixe les orientations, l'agence exécute — et c'est elle qui doit maintenant assumer les décisions impopulaires : quelles unités ouvrir, lesquelles laisser fermées, où réaffecter les équipes. Le ministre de la Santé, Christian Dubé, avait lui-même reconnu au cours du mandat que le rythme des ouvertures dépendrait de la disponibilité de la main-d'œuvre, une prudence de langage qui tranchait avec l'enthousiasme des premières annonces.

Entre-temps, la pression démographique ne ralentit pas. L'Institut de la statistique du Québec projette une croissance soutenue du nombre de personnes de 75 ans et plus dans la région métropolitaine au cours de la prochaine décennie. Les besoins d'hébergement de longue durée vont augmenter, quel que soit le modèle retenu.

Trois avenues après le 5 octobre

À l'approche du vote, le programme se retrouve donc à la croisée des chemins, avec trois scénarios sur la table.

Poursuivre. Terminer les projets déjà engagés, sur la base que l'argent est en grande partie dépensé ou contracté, et qu'abandonner en cours de route revient à gaspiller les investissements. C'est l'argument de la continuité, celui que défend naturellement le gouvernement sortant sur son legs.

Geler. Suspendre les nouveaux projets, livrer ce qui est en construction, et rediriger les sommes non engagées. C'est la position la plus probable pour une formation qui veut critiquer la gestion caquiste sans se faire accuser d'abandonner les aînés.

Réaffecter. Convertir l'enveloppe vers le soutien à domicile, la rénovation des CHSLD existants et les ressources intermédiaires, en misant sur un coût par bénéficiaire beaucoup plus bas. C'est le raisonnement que privilégient plusieurs économistes de la santé, mais il a un défaut politique majeur : on ne coupe pas de ruban devant un service à domicile.

Quelle que soit l'avenue retenue, une conclusion s'impose. Le Québec a passé six ans à discuter de l'endroit où faire vivre ses aînés, et fort peu de temps à régler la question de savoir qui allait s'en occuper. Des chambres à 800 000 $ qui restent verrouillées, c'est la démonstration la plus coûteuse qu'on puisse imaginer que dans le soin des personnes, l'immobilier n'est jamais la partie difficile.