Le chiffre a de quoi impressionner : plus de 27 000 signatures, et jusqu'à près de 30 000 selon le décompte rapporté par le Courrier Laval, pour une pétition lancée par un maire à l'endroit des chefs de partis provinciaux. Dans une ville de quelque 450 000 habitants, cela représente environ un Lavallois sur quinze — enfants compris. Aucune mobilisation citoyenne de cette ampleur n'avait été enregistrée dans l'histoire de la municipalité, et rares sont les précédents ailleurs au Québec.
Mais une pétition, ce n'est pas un bulletin de vote. Et c'est précisément là que se situe la question de fond : est-ce qu'un maire, même appuyé par des dizaines de milliers de signatures, peut réellement forcer la main de partis qui jouent leur avenir à l'échelle des 125 circonscriptions du Québec? La réponse, à ce stade-ci de la campagne, est nettement plus nuancée que le triomphalisme des chiffres.
Une opération montée comme une campagne électorale
Stéphane Boyer, élu maire en novembre 2021 puis reconduit, ne s'est pas contenté d'une lettre ouverte. L'exercice a été construit avec les codes d'une véritable machine de campagne : une plateforme de signature en ligne, une liste de revendications formulées en langage clair, une sollicitation directe des chefs pour qu'ils s'engagent par écrit — la nuance est capitale — et une pression médiatique entretenue tout au long de la période électorale.
Le choix du support écrit n'est pas anodin. Les maires québécois ont appris à leurs dépens que les promesses verbales lancées dans les points de presse de campagne s'évaporent dès le lendemain du scrutin. En exigeant une signature, la Ville de Laval crée un document opposable, susceptible d'être ressorti dans deux ans, dans trois ans, quand viendra le temps des arbitrages budgétaires à Québec. C'est une stratégie d'archivage politique autant que de mobilisation.
L'Union des municipalités du Québec a d'ailleurs déployé sa propre plateforme de revendications en vue du scrutin, avec des demandes qui recoupent largement celles de Laval : prévisibilité du financement du transport collectif, nouveaux outils fiscaux pour les villes, aide au logement abordable, partage de la croissance des revenus de l'État. Boyer n'invente donc pas les thèmes. Ce qu'il invente, c'est la méthode : plutôt que de passer par le canal feutré du lobbying intermunicipal, il transforme les demandes techniques d'un hôtel de ville en cause populaire signée par des dizaines de milliers de citoyens.
Six circonscriptions, un poids réel mais surestimé
Laval compte six circonscriptions provinciales : Sainte-Rose, Chomedey, Mille-Îles, Vimont, Fabre et Laval-des-Rapides. Six sièges sur 125, soit moins de 5 % de l'Assemblée nationale. C'est peu — sauf quand la course est serrée.
Or, l'histoire électorale récente de Laval est celle d'un territoire remarquablement volatil. La région a longtemps été un bastion libéral, avec des forteresses comme Chomedey, où la communauté hellénique et les électorats issus de l'immigration ont ancré le Parti libéral du Québec pendant des décennies. Puis, en 2018, la vague caquiste a emporté plusieurs de ces châteaux forts, et le scrutin de 2022 a confirmé la mainmise de la Coalition avenir Québec sur la majorité des sièges lavallois, à l'exception notable de Chomedey.
Cette volatilité est exactement ce qui donne du poids à la pétition. Un maire ne peut pas livrer un vote bloc — l'idée même est une fiction — mais dans des circonscriptions où quelques milliers de voix font la différence, un enjeu local structurant peut déplacer suffisamment d'électeurs pour renverser une course. Laval est aussi une banlieue de première couronne, avec un profil démographique de propriétaires, de familles et de navetteurs, exactement le type d'électorat que les partis courtisent le plus activement.
Mais il y a une contrepartie : dans une campagne dominée par le coût de la vie, la santé, l'immigration et les tarifs douaniers américains, les revendications d'une ville — même la troisième du Québec — peinent à percer. L'Écho de Laval rapportait par ailleurs que Paul St-Pierre Plamondon annonçait 100 M$ supplémentaires pour l'aide et la sécurité alimentaire; ce sont ces enjeux nationaux qui occupent l'espace, pas les demandes municipales.
Ce que la Ville réclame
Les demandes lavalloises tournent autour de quelques axes récurrents. Le transport collectif d'abord, avec la question du déficit structurel des sociétés de transport et le développement du réseau structurant dans l'est et le nord de l'île Jésus. Le financement de la santé ensuite, dans une région où l'Hôpital de la Cité-de-la-Santé est régulièrement pointé pour l'engorgement de son urgence. Le logement abordable, dossier sur lequel Laval s'est donné des objectifs ambitieux mais dépend largement des programmes québécois. Et enfin, la question fiscale de fond : la dépendance des villes à l'impôt foncier, un modèle qui date de l'époque où les municipalités ne géraient ni transport, ni développement social, ni adaptation climatique.
Ce dernier point est le plus révélateur. Il ne s'agit pas d'une demande de subvention ponctuelle, mais d'une réforme du pacte fiscal municipal — un chantier que les gouvernements successifs, tous partis confondus, ont systématiquement reporté depuis vingt ans. C'est aussi le genre d'engagement qu'aucun chef ne signe avec enthousiasme en pleine campagne, parce qu'il implique de céder une part permanente des revenus de l'État.
Le décalage entre la mobilisation et les réponses
C'est ici que la mécanique se grippe. Une pétition mesure l'adhésion citoyenne, pas la volonté politique. Et l'expérience des campagnes précédentes montre que les partis réagissent de façon très asymétrique à ce genre d'ultimatum poli.
Les formations qui ont peu à perdre — celles qui ne détiennent pas de siège dans la région, ou qui cherchent une percée — signent généralement volontiers : le coût d'un engagement écrit est nul quand on n'est pas au pouvoir. Le Parti québécois, dont les candidats de Sainte-Rose, Chomedey, Mille-Îles et Vimont-Auteuil ont lancé leur campagne le 1er septembre devant 120 militants au restaurant Le Déj sur le boulevard Curé-Labelle, selon le Courrier Laval, s'est présenté comme « une voix forte pour Laval ». Un parti en position de gouverner, à l'inverse, doit protéger son cadre financier et évite les signatures qui lient les mains du futur Conseil du trésor.
Au moment d'écrire ces lignes, la Ville n'a pas obtenu d'adhésion écrite intégrale et publique de l'ensemble des chefs à la totalité des revendications. Les réponses recueillies vont de l'appui de principe à l'engagement partiel, en passant par le silence. C'est un résultat prévisible, mais qui met en lumière la limite structurelle de l'exercice : Boyer a réussi la mobilisation, il n'a pas encore obtenu la contrepartie.
Un combat mené en état de fragilité
Dernier élément, et non le moindre : le maire mène cette bataille alors qu'il compose avec un méningiome, une tumeur cérébrale généralement bénigne mais dont le traitement et le suivi sont exigeants. Boyer avait rendu publique sa condition, un geste de transparence rare dans le monde municipal québécois, où les questions de santé des élus relèvent encore largement du non-dit.
Cette dimension humaine a incontestablement contribué à l'ampleur de la mobilisation. Elle soulève aussi une question de fond sur la personnalisation de l'action municipale : la pétition porte le nom du maire autant que celui de la Ville. Si son état de santé venait à l'empêcher de poursuivre, que resterait-il du rapport de force? Une institution municipale solide devrait pouvoir porter ces revendications indépendamment de la personne qui l'incarne.
Ce qui change vraiment
Malgré ses limites, l'opération lavalloise crée un précédent. Elle démontre qu'une municipalité peut construire, en quelques semaines, une base de données de dizaines de milliers de citoyens mobilisés sur des enjeux de gouvernance qui, habituellement, n'intéressent que les initiés. Cette liste ne disparaîtra pas le soir du scrutin : elle constitue un actif politique durable pour la Ville, mobilisable à chaque négociation future avec Québec.
Elle envoie aussi un signal aux autres grandes villes de la couronne montréalaise — Longueuil, Terrebonne, Repentigny — qui partagent exactement les mêmes contraintes budgétaires. Si l'exercice lavallois débouche sur des gains concrets, il fera école. S'il se solde par des engagements flous, il aura tout de même établi une chose : les villes ne se contentent plus de demander poliment.
Le véritable test n'aura pas lieu le soir des élections. Il aura lieu au printemps suivant, quand le prochain budget du Québec sera déposé.
