La scène s'est répétée si souvent depuis le début de la campagne qu'elle a pris des airs de rituel. Un journaliste demande à Christine Fréchette si elle est souverainiste. La première ministre et cheffe de la Coalition avenir Québec esquive, rappelle qu'elle dirige un parti « ni fédéraliste ni souverainiste », et redirige la conversation vers l'économie, les tarifs américains ou la santé. Le Journal Métro rapportait cette semaine que, critiquée sur son passé souverainiste, elle « refuse aujourd'hui de révéler sa position sur l'indépendance du Québec ».
Ce refus n'est pas un accident de parcours ni une maladresse de campagne. C'est l'application littérale d'une doctrine qui a fait la fortune électorale de la CAQ pendant près d'une décennie. Le problème, c'est que la doctrine avait été conçue pour un Québec où la question nationale dormait. Ce Québec-là n'existe plus.
Un non-positionnement inscrit dans l'ADN du parti
Il faut revenir à 2011. Lorsque François Legault, ancien ministre péquiste et signataire du budget de l'an 1 d'un Québec souverain, lance la Coalition avenir Québec, il pose un geste fondateur : mettre la souveraineté « sur la glace ». La formule était limpide dans son ambiguïté. Pas question de renier son parcours, pas question non plus de le porter en bandoulière. Le parti se déclarait nationaliste, autonomiste, revendicateur face à Ottawa — mais résolument silencieux sur le référendum.
La recette a fonctionné au-delà de toute espérance. Elle a permis à la CAQ d'aspirer simultanément d'anciens électeurs péquistes fatigués de perdre des référendums et d'anciens électeurs libéraux fatigués des scandales, en leur offrant à tous la même promesse implicite : on ne vous reparlera pas de ça. En 2018 puis en 2022, la CAQ a récolté des majorités écrasantes en gouvernant sur le terrain de l'identité et de la langue plutôt que sur celui du statut politique. La loi 21 sur la laïcité, la loi 96 sur la langue française, la bataille des seuils d'immigration : autant de manières de nourrir le sentiment nationaliste sans jamais toucher au fond constitutionnel.
Christine Fréchette hérite de cette architecture. Économiste de formation, elle a dirigé la Chambre de commerce de l'Est de Montréal et a piloté, comme ministre de l'Immigration puis de l'Économie, certains des dossiers les plus lourds du gouvernement Legault. Son passé militant souverainiste — antérieur à son passage à la CAQ — est de notoriété publique dans les cercles politiques. C'est précisément ce que ses adversaires exhument aujourd'hui.
Ce qui a changé : un PQ en tête et un référendum sur la table
Le calcul caquiste tenait à une condition : que personne d'autre ne remette la question nationale à l'ordre du jour. Cette condition est tombée.
Depuis la remontée spectaculaire du Parti québécois sous Paul St-Pierre Plamondon, la souveraineté n'est plus un sujet tabou mais un engagement explicite. Le chef péquiste a répété qu'un gouvernement du PQ tiendrait un référendum dans un premier mandat. Ce n'est plus une clause enfouie dans un programme : c'est l'argument central d'un parti qui domine les intentions de vote depuis des mois et qui, comme le rapportait Le Journal Métro cette semaine à propos de ses réserves sur le TGV Alto, impose désormais le cadre du débat sur plusieurs enjeux.
De l'autre côté, le Parti libéral de Charles Milliard occupe sans complexe le flanc fédéraliste. La stratégie libérale est arithmétique : si le vote non souverainiste se concentre, le PLQ redevient l'option de rechange naturelle pour les électeurs qui refusent un référendum. Or, pour concentrer ce vote, il faut convaincre qu'un vote caquiste n'est plus une garantie contre l'ouverture du dossier constitutionnel. D'où la question posée en boucle à la première ministre.
La CAQ se retrouve donc prise en étau. Aux nationalistes convaincus, elle n'offre plus rien de neuf : si l'on veut l'indépendance, autant voter pour le parti qui la promet. Aux fédéralistes inquiets, elle n'offre pas de garantie : une cheffe qui refuse de dire qu'elle est fédéraliste laisse planer un doute que le PLQ exploite. Le flou, qui était un actif quand il permettait de ne froisser personne, devient un passif sur les deux fronts simultanément.
Le coût électoral de l'ambiguïté
Il y a une mécanique implacable dans la politique québécoise : les partis qui refusent de choisir un camp sur la question nationale ne survivent que lorsque cette question est en dormance. L'Action démocratique du Québec de Mario Dumont avait bâti sa percée de 2007 sur un autonomisme comparable — et l'avait vue s'effondrer en 2008 dès que le duel PLQ-PQ s'est reconstitué. L'histoire ne se répète jamais exactement, mais elle rime.
Le silence de Christine Fréchette révèle surtout une chose : la CAQ n'a pas de position de rechange. Un parti qui aurait tranché — pour l'autonomisme constitutionnel assumé, pour un fédéralisme rénové, pour quoi que ce soit de nommable — pourrait défendre son camp. La CAQ, elle, ne peut que refuser de répondre, parce que répondre signifierait perdre une moitié de sa coalition.
Ce n'est pas un détail rhétorique. Une coalition électorale qui ne repose sur aucun clivage identifiable se défait dès que le clivage réapparaît. Et il réapparaît toujours.
Un bilan qui n'aide pas à changer de sujet
L'autre difficulté, c'est que la stratégie du « parlons d'économie » exige un bilan solide sur les autres terrains. Or les nouvelles s'accumulent dans la mauvaise direction. Le Journal de Québec révélait cette semaine que les maisons des aînés, legs phare de François Legault, ont « du plomb dans l'aile » : des coûts qualifiés de « faramineux », des chambres évaluées à quelque 800 000 $ et encore inoccupées quatre ans après l'ouverture de la première résidence.
Sur les infrastructures, le TGV Alto suscite des réserves chez tous les chefs, selon Le Journal Métro. Dans les régions, la CAQ défend son bilan à la pièce : le candidat de Beauce-Sud, Samuel Poulin, promet de « protéger » le modèle des CPE, rapporte Ma Beauce, tandis que TVA Nouvelles documente un système de justice civile où près d'un citoyen sur trois se présente en Cour supérieure sans avocat — trop riche pour l'aide juridique, trop pauvre pour un procureur.
Quand le bilan est contesté, l'esquive sur la question nationale devient plus visible, pas moins. Le silence n'est confortable que lorsqu'on maîtrise l'agenda.
Ce que ça dit de la recomposition du vote nationaliste
Au-delà du sort de la CAQ, l'épisode révèle un mouvement de fond : le vote nationaliste québécois se recompose, et il se recompose autour d'un clivage explicite.
Pendant dix ans, la CAQ a réussi à convaincre que l'on pouvait être nationaliste sans être souverainiste, et que l'identité pouvait remplacer le statut politique. Cette proposition avait un sens tant qu'elle produisait des résultats tangibles — lois sur la laïcité et sur la langue, contrôle des seuils d'immigration. Mais lorsque les gains atteignent leurs limites constitutionnelles, la question du statut revient inévitablement.
Les autres formations s'organisent en conséquence. Québec solidaire, dont deux candidats à Trois-Rivières proposent une épicerie publique dans le Bas-du-Cap selon Le Nouvelliste, mise sur le terrain socioéconomique. Les groupes d'intérêt, comme les Éleveurs de volailles du Québec qui ont présenté cinq priorités aux partis d'après Ma Beauce, jouent leur propre partition. Mais la structure du scrutin du 5 octobre, elle, se joue de plus en plus sur l'axe souverainiste-fédéraliste.
Dans ce cadre, refuser de se situer n'est pas une position neutre : c'est un aveu d'impossibilité. Christine Fréchette peut tenir jusqu'au 5 octobre — les campagnes sont courtes et les journalistes finissent par passer à autre chose. Mais la question ne disparaîtra pas avec le scrutin. Elle attendra le prochain.
