Premières nations

Négationnisme des pensionnats : quand la controverse Rebel News s'invite dans le débat québécois

Des chandails vendus par Rebel News nient l'existence de sépultures d'enfants dans les pensionnats. La controverse déborde jusque dans les rangs péquistes et relance la question des recours.

Quatre slogans imprimés sur du coton ouaté : « Still no proof », « You can't handle the truth », « Canada was built not stolen », « Dig deeper ». C'est la nouvelle gamme de produits mise en vente par le site militant Rebel News, et c'est ce qui a mis le feu aux poudres cette semaine, comme l'a rapporté Le Nouvelliste. Des produits que des voix autochtones et des élus qualifient d'« insultants », de « provocateurs » et carrément de « négationnistes » à l'endroit des survivants et des survivantes des pensionnats.

L'affaire aurait pu rester une énième provocation d'un média de droite dure habitué aux coups d'éclat. Elle prend une autre dimension au Québec parce qu'elle s'est invitée dans la conversation politique nationaliste, où certains ont dû se positionner publiquement sur une question qu'ils auraient préféré éviter.

Le fond du litige : ce que dit vraiment la documentation

Pour comprendre pourquoi ces slogans blessent autant, il faut revenir à ce qui a été établi et à ce qui reste en cours.

La Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR), qui a déposé son rapport final en 2015 après avoir recueilli les témoignages de milliers de survivants, a documenté le système des pensionnats indiens comme un projet d'assimilation forcée. Elle a employé l'expression « génocide culturel ». Elle a aussi consacré un volume entier aux enfants disparus et aux lieux de sépulture non marqués, en concluant que des milliers d'enfants étaient morts dans ces établissements, souvent de tuberculose ou d'autres maladies, souvent sans que leurs familles soient prévenues, et fréquemment enterrés sur place. Le Centre national pour la vérité et la réconciliation, à Winnipeg, tient un registre commémoratif des enfants décédés qui compte plusieurs milliers de noms — et le registre continue de s'allonger à mesure que des documents d'archives sont dépouillés.

Ce qui est fréquemment attaqué par les tenants du révisionnisme, c'est un autre point : les annonces de 2021, à commencer par celle de la Première Nation Tk'emlúps te Secwépemc, à Kamloops, en Colombie-Britannique, concernant des anomalies détectées par radar à pénétration de sol. Le langage utilisé alors — et repris rapidement par les médias — a parfois glissé de « anomalies compatibles avec des sépultures possibles » à « corps découverts ». Cette imprécision médiatique est devenue le point d'appui d'un discours qui, lui, va beaucoup plus loin : il ne se contente pas de réclamer de la rigueur méthodologique, il conteste l'existence même de sépultures d'enfants et la crédibilité des survivants.

C'est exactement le glissement que dénoncent des chercheurs. En 2023, la Société historique du Canada a publié une déclaration signée par des dizaines d'historiens affirmant que la négation du génocide dans les pensionnats reposait sur une lecture sélective des sources et sur l'ignorance des travaux existants. La distinction est essentielle : demander où en sont les fouilles est légitime; affirmer qu'il n'y a « toujours aucune preuve » de la mortalité massive dans les pensionnats est démenti par les archives elles-mêmes, indépendamment de tout radar.

Un travail d'excavation qui avance lentement, et publiquement

La lenteur des travaux nourrit le doute chez ceux qui veulent douter. Pourtant, cette lenteur est méthodologique et éthique.

À Kamloops, comme à d'autres sites, les communautés ont insisté pour garder la maîtrise du calendrier. Les excavations sont des opérations médicolégales délicates, encadrées par des protocoles culturels, par la volonté des familles et par des considérations juridiques — un lieu de sépulture peut devenir une scène d'enquête. Plusieurs Premières Nations ont préféré la géophysique non invasive et la recherche d'archives avant toute intervention dans le sol.

Du côté fédéral, le poste d'interlocutrice spéciale indépendante, occupé par Kimberly Murray, a produit en 2024 un rapport final déposé à Gatineau qui recommandait notamment un cadre juridique de protection des lieux de sépulture et des mécanismes contre ce qu'elle nommait explicitement le déni des pensionnats. Ce rapport recommandait aussi de traiter la négation comme un problème de sécurité et de dignité pour les survivants, pas seulement comme une opinion désagréable.

Au Québec, la question a sa propre trame. La commission Viens sur les relations entre les Autochtones et certains services publics a livré ses conclusions en 2019, et la loi provinciale adoptée en 2021 pour autoriser la recherche d'enfants disparus dans les établissements de santé — mieux connue comme la « loi Awacak » — a ouvert des accès aux dossiers d'hôpitaux et de sanatoriums. Des familles atikamekw, innues et anichinabées cherchent encore ce qui est arrivé à des enfants partis en avion pour un traitement médical et jamais revenus. Ce dossier-là n'est pas américain, il n'est pas ontarien : il est québécois, et il se poursuit.

Pourquoi la controverse déborde chez les péquistes

Le passage de l'affaire dans les rangs du Parti québécois est le noeud politique le plus intéressant. Il expose une tension réelle du nationalisme québécois contemporain.

D'un côté, le mouvement souverainiste a historiquement construit son récit sur la critique du colonialisme britannique et sur l'idée d'un peuple dominé. De l'autre, le slogan « Canada was built not stolen » — le Canada a été bâti, pas volé — s'attaque à la thèse de la dépossession territoriale autochtone, et un projet indépendantiste hérite forcément des questions de territoire, de traités et de rapports de nation à nation.

Cette tension n'est pas nouvelle. Le Québec a reconnu formellement les nations autochtones par une résolution de l'Assemblée nationale dès 1985, et la Paix des braves signée en 2002 avec les Cris a longtemps servi de modèle de relation politique. Mais Québec refuse toujours d'endosser intégralement la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones dans son cadre législatif, contrairement à Ottawa qui l'a adoptée en loi en 2021, invoquant des enjeux de compétences et de ressources naturelles. Résultat : quand une controverse de ce genre surgit, les figures nationalistes se retrouvent à devoir distinguer entre « défendre l'histoire du Québec » et « cautionner un discours qui nie la mort d'enfants ».

La position confortable serait de dire que Rebel News est un média anglophone albertain qui ne concerne pas le Québec. Ce serait faux. Le révisionnisme sur les pensionnats circule en français, dans des chroniques de radio, sur des chaînes YouTube et dans des espaces où il se présente comme une simple défense de la nuance contre l'« excès woke ».

Quels recours, au fond?

La vente de vêtements de ce type place les autorités dans une zone grise.

Le Code criminel canadien punit l'incitation publique à la haine et la fomentation volontaire de la haine envers un groupe identifiable. Mais la preuve est exigeante : il faut établir l'intention et un dépassement du simple propos offensant. Contrairement à plusieurs pays européens, le Canada n'a pas d'infraction spécifique de négation d'un génocide. Des voix, dont celle de Kimberly Murray, ont plaidé pour combler ce vide; d'autres, y compris dans les milieux de la liberté d'expression, y voient un remède plus dangereux que le mal.

À court terme, les leviers réalistes sont ailleurs. Les plateformes de commerce en ligne et les fournisseurs de paiement ont leurs propres politiques d'utilisation, et le retrait de produits par un intermédiaire commercial arrive plus vite qu'un procès. Les organisations autochtones peuvent aussi porter plainte devant les instances de déontologie journalistique — Rebel News n'est pas membre du Conseil de presse du Québec, ce qui limite la portée du geste, mais pas sa valeur documentaire.

Le levier le plus durable reste éducatif et mémoriel. Le Québec a intégré des contenus sur les réalités autochtones dans le programme de culture et citoyenneté québécoise, et le 30 septembre, Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, demeure un jour férié fédéral que la province n'a pas fait suivre pour ses propres employés. Cette asymétrie est symbolique, mais elle se lit.

Ce qui change

Trois choses ressortent de l'épisode.

D'abord, le négationnisme s'est commercialisé. Il ne s'agit plus seulement d'un argumentaire dans les commentaires, mais d'un produit qui se porte, qui s'affiche dans la rue, qui rapporte de l'argent et qui crée une communauté d'appartenance visible.

Ensuite, la controverse force le débat québécois à sortir de l'ambiguïté. On ne peut pas dénoncer un négationnisme en anglais et tolérer son équivalent en français.

Enfin, elle rappelle que la documentation n'est pas terminée. Comme le montrent les reportages continus de Radio-Canada, d'APTN et d'Anishinabek News sur la protection de l'enfance, la revitalisation des langues et le changement de noms coloniaux, le dossier des pensionnats n'est pas un chapitre refermé de manuel : c'est un travail en cours, mené par des communautés qui n'ont pas besoin qu'on leur demande de « creuser plus profond ».