À moins d'un mois du scrutin québécois, la revue University Affairs a publié un tour d'horizon des positions des partis politiques en matière d'enseignement supérieur. L'exercice est utile. Il est aussi révélateur — moins par ce qu'il contient que par ce qu'il ne contient pas.
Car pendant que les formations politiques s'échangent des engagements sur le financement de base des établissements et sur le gel ou l'indexation des droits de scolarité, trois dossiers autrement plus structurants avancent sans supervision politique sérieuse : l'effondrement du recrutement étudiant international, l'érosion de la capacité de recherche, et l'arrivée massive de l'intelligence artificielle dans les salles de classe postsecondaires. Aucun de ces trois enjeux n'a produit, à ce jour, d'engagement chiffré digne de ce nom.
Un réseau qui coupe pendant qu'on promet
Le point de départ n'est pas théorique. Depuis 2024, les universités québécoises et plusieurs cégeps ont annoncé des mesures de compression qui touchent l'embauche, les charges de cours, les services aux étudiants et, dans certains cas, des programmes entiers. L'Université Concordia, l'Université McGill et l'Université Bishop's ont été frappées de plein fouet par la réforme des droits de scolarité imposée aux étudiants canadiens hors Québec, annoncée à l'automne 2023 par le gouvernement caquiste. Les établissements francophones, eux, absorbent les effets de l'inflation sur des enveloppes qui ne suivent pas.
La Fédération québécoise des professeures et professeurs d'université (FQPPU) et la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ-CSN) documentent depuis des mois cette dégradation. Le message est constant : le problème n'est pas conjoncturel, il est structurel. La formule de financement des universités québécoises, largement fondée sur l'effectif étudiant pondéré, transforme chaque baisse de clientèle en choc financier immédiat.
C'est précisément là que les promesses électorales deviennent fragiles. Rehausser le financement de base est une chose. Réformer une formule qui pénalise mécaniquement les établissements en période de creux démographique et de fermeture des frontières en est une autre. La première tient dans une ligne de communiqué. La seconde exige un chantier de plusieurs années.
Le signal britannique : -16 % en un an
Le précédent le plus instructif ne vient pas d'ici. The PIE News rapportait récemment que les demandes de visas d'études au Royaume-Uni ont chuté de 16 % en un an pour le seul mois d'août, selon les chiffres du gouvernement britannique. Cette baisse s'inscrit dans une séquence : durcissement des règles sur les personnes à charge, resserrement des voies d'accès au travail post-diplôme, discours politique hostile.
Le Royaume-Uni n'est pas le Québec. Mais le mécanisme est identique, et il mérite qu'on s'y attarde. Quand un pays d'accueil envoie, année après année, des signaux de fermeture, la réaction du marché étudiant mondial n'est pas graduelle : elle est brutale et durable. Les agences de recrutement redirigent les flux. Les familles réorientent leurs choix vers l'Australie, l'Irlande, les Pays-Bas ou l'Allemagne. Et la réputation, une fois abîmée, met une décennie à se reconstruire.
Au Canada, le plafonnement fédéral des permis d'études annoncé par Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada en janvier 2024, puis resserré depuis, a produit exactement ce type de choc. Le Québec, qui contrôle par ailleurs ses propres seuils via le Certificat d'acceptation du Québec (CAQ), a ajouté sa propre couche de restrictions. Les cégeps en région, qui avaient bâti des programmes techniques entiers autour du recrutement international, encaissent. Certains établissements privés subventionnés ont vu leurs cohortes fondre de moitié.
Lors de la conférence 2026 de Universities UK, la ministre britannique des Compétences Jacqui Smith a livré un discours où l'équilibre entre contrôle migratoire et santé financière du secteur était explicitement posé. Au Québec, cette conversation n'a pratiquement pas eu lieu en campagne. On parle de seuils d'immigration en bloc, rarement de la composante étudiante et de ses effets sur le réseau collégial et universitaire.
Le trou noir de la recherche
Deuxième angle mort : la recherche. Les Fonds de recherche du Québec — Nature et technologies, Santé, Société et culture — constituent le principal levier provincial pour soutenir les chercheuses et chercheurs en début de carrière, les infrastructures et les équipes. Or, en campagne, les engagements chiffrés sur ces fonds brillent par leur rareté.
Ce silence a un coût différé. La recherche universitaire est un investissement à cycle long : une chaire qu'on ne renouvelle pas, un laboratoire qu'on ne rééquipe pas, un doctorant qui part ailleurs, cela ne se voit pas dans les statistiques de l'année en cours. Cela se voit dix ans plus tard, dans la capacité d'innovation d'une économie.
Le contexte nord-américain aggrave la donne. Les compressions dans le financement fédéral de la recherche aux États-Unis ont créé une fenêtre de recrutement historique pour les universités canadiennes. Plusieurs établissements ontariens et britanno-colombiens s'y sont engouffrés avec des campagnes de recrutement ciblées. Le Québec, contraint par ses propres restrictions budgétaires, a réagi plus timidement. On rate peut-être ici l'occasion d'une génération.
L'IA : partout dans les classes, nulle part dans les plateformes
Troisième dossier orphelin : l'encadrement de l'intelligence artificielle en milieu postsecondaire. Les données ne manquent pourtant pas. Le troisième rapport annuel de Microsoft sur l'IA en éducation, relayé par EdTech Magazine, indique qu'environ neuf personnes sur dix — étudiants, enseignants et gestionnaires confondus — déclarent avoir déjà utilisé l'IA dans un contexte scolaire.
Et la frontière entre outil d'appoint et acteur de la production de savoir se déplace vite. Campus Technology rapportait récemment qu'OpenAI a publié ce qu'elle présente comme une solution générée par IA au problème d'existence et de régularité de Navier-Stokes, l'un des sept problèmes du prix du millénaire, tandis qu'Anthropic annonçait de son côté des avancées en mathématiques de recherche et en génération de preuves formelles. The Conversation a d'ailleurs publié une analyse critique invitant à la prudence sur la portée réelle de ces annonces.
Qu'on adhère ou non à ces revendications, le message pour le réseau postsecondaire est clair : les modalités d'évaluation, les politiques d'intégrité académique et la formation du corps enseignant sont en retard sur la technologie. Chaque établissement bricole sa propre politique. Il n'existe pas de cadre québécois cohérent, ni de financement dédié à la formation des enseignants. Aucun parti n'a mis de chiffre sur la table.
Droits de scolarité : le débat visible qui masque les autres
Reste la question qui domine invariablement les campagnes : les droits de scolarité. Gel, indexation, gratuité — le clivage est ancien et il structure le débat depuis 2012. Il est légitime. Il est aussi, disons-le, commode : il permet de parler d'enseignement supérieur sans aborder la mécanique de financement, la démographie ou la recherche.
Or le portrait budgétaire réel d'un établissement québécois dépend beaucoup moins des droits payés par les étudiants québécois — parmi les plus bas au Canada — que de trois variables : la subvention de fonctionnement du ministère de l'Enseignement supérieur, la clientèle internationale et hors Québec, et les revenus de recherche. Deux de ces trois variables sont en chute. La campagne en discute peu.
Ce qu'il faudrait entendre d'ici le scrutin
Trois questions mériteraient une réponse chiffrée avant le vote.
Premièrement : quel est le plan de stabilisation du recrutement international, en concertation avec Ottawa, et sur quel horizon? Le cas britannique montre qu'attendre que la courbe se redresse d'elle-même n'est pas une stratégie.
Deuxièmement : quelle cible budgétaire pour les Fonds de recherche du Québec sur un mandat complet? Sans chiffre, l'engagement est décoratif.
Troisièmement : qui paie et qui encadre la transition IA dans les cégeps et les universités? La formation du personnel enseignant, la révision des modes d'évaluation et l'accès équitable aux outils ne se feront pas à budget constant.
Un réseau postsecondaire ne s'effondre pas en une année. Il s'érode par couches successives, pendant que les campagnes électorales se concentrent sur les enjeux les plus lisibles. Le prochain gouvernement héritera d'un réseau plus fragile qu'il ne l'a été depuis longtemps. Il vaudrait la peine de savoir, dès maintenant, ce qu'il compte en faire.
