Abitibi-Témiscamingue

RYAM à Témiscaming : le sursis du 3 octobre ne règle rien pour la ville d'une seule usine

Le report de l'arrêt économique de l'usine RYAM soulage les travailleurs, mais expose la fragilité d'un Témiscamingue où un employeur pivot pèse sur toute la chaîne de services.

L'annonce faite jeudi aux travailleurs de l'usine RYAM de Témiscaming a été accueillie comme une bonne nouvelle : l'arrêt économique annoncé pour la mi-septembre est repoussé au 3 octobre. Le syndicat Unifor, qui représente les employés de l'usine, s'en est réjoui, comme l'a rapporté Radio-Canada Abitibi-Témiscamingue. Quelques semaines de plus de production, quelques paies de plus avant l'incertitude.

Mais un sursis n'est pas un plan. Et c'est précisément là que le dossier RYAM devient beaucoup plus qu'une nouvelle industrielle locale : il met en lumière la vulnérabilité structurelle d'une municipalité — et, par ricochet, d'une MRC entière — dont l'économie repose depuis un siècle sur une seule cheminée.

Une usine qui n'est pas seulement une usine

L'usine de Témiscaming est le cœur historique de la ville. Fondée par la Riordon Pulp and Paper, puis passée aux mains de la Canadian International Paper (CIP) et de Tembec — né en 1973 du rachat par les travailleurs de l'usine que la CIP voulait fermer —, le complexe a été acquis par l'américaine Rayonier Advanced Materials (RYAM) lors de l'achat de Tembec en 2017. Il produit de la pâte de spécialité de haute pureté, une pâte dite « à dissoudre » utilisée dans les textiles, les filtres, les pellicules et une longue liste de produits industriels, ainsi que des produits chimiques dérivés à haute valeur ajoutée.

Ce n'est donc pas une simple scierie régionale. C'est une installation lourde, énergivore, intégrée à une chaîne mondiale, et dont la logique économique est décidée dans des sièges sociaux situés en Floride, pas au bord du lac Témiscamingue. Cette réalité change tout quand vient le temps d'évaluer les leviers dont disposent les élus locaux ou provinciaux.

Dans une municipalité de moins de 2 500 habitants, l'usine ne fournit pas seulement des emplois directs bien rémunérés. Elle alimente les entrepreneurs forestiers, les transporteurs, les fournisseurs d'équipements, les ateliers de mécanique, l'hôtellerie, les commerces. Elle soutient l'assiette fiscale municipale. Elle explique la présence de familles jeunes, donc d'écoles, donc de services de garde. Chaque semaine d'arrêt économique se propage dans ce réseau comme une onde.

Ce que le report dit — et ne dit pas

Un arrêt économique, dans le vocabulaire de l'industrie des pâtes, signifie qu'on cesse temporairement la production parce que les conditions de marché ne permettent plus de vendre à profit. Ce n'est pas une fermeture définitive. Mais ce n'est pas anodin non plus : les arrêts répétés sont souvent le prélude à des décisions plus lourdes, surtout quand ils touchent des installations vieillissantes qui exigent des investissements majeurs pour rester compétitives.

Le report au 3 octobre suggère que la direction a trouvé de quoi occuper les machines quelques semaines de plus — commandes de dernière minute, ajustement des inventaires, logistique. Il ne dit rien sur les causes de fond. Or ces causes, elles, ne bougent pas d'un pouce entre septembre et octobre.

Trois pressions se superposent. D'abord, les coûts d'énergie : la transformation de la pâte de spécialité consomme énormément de vapeur et d'électricité, et les hausses tarifaires des dernières années au Québec pour les grands consommateurs industriels sont devenues un argument central des entreprises du secteur. Ensuite, l'approvisionnement en bois : le régime forestier québécois, en refonte depuis le dépôt du projet de loi 97 au printemps 2025, laisse l'industrie dans une zone grise quant aux volumes garantis et aux coûts d'accès à la matière première. Enfin, le contexte commercial nord-américain : la guerre tarifaire relancée par l'administration Trump et les droits sur les produits forestiers canadiens ont brouillé les cartes pour toute la filière, même pour des produits qui ne sont pas visés directement, en raison des effets sur les devises, les chaînes d'approvisionnement et l'appétit des acheteurs.

Des leviers réels, mais en pleine campagne

Le timing n'est pas neutre. L'annonce tombe alors que le Québec est en campagne électorale provinciale, période où les promesses sont abondantes et les décisions administratives, gelées. Radio-Canada rapportait cette semaine que la Fédération québécoise des municipalités profite justement de la campagne pour relancer le débat sur le navettage — le fly-in fly-out — un phénomène qui, en Abitibi-Témiscamingue, vide les villages de leur substance démographique tout en laissant les ressources partir.

Les leviers de Québec dans le dossier RYAM existent, mais ils sont lents. Un tarif d'électricité industriel modulé, une garantie de volumes de bois, un prêt ou une prise de participation d'Investissement Québec, une aide à la modernisation énergétique : chacun de ces outils a déjà été utilisé ailleurs dans le secteur forestier québécois. Aucun ne se déploie en trois semaines. Et chacun soulève la même question inconfortable : jusqu'où l'État doit-il aller pour maintenir en vie une installation dont la rentabilité dépend de marchés mondiaux qu'il ne contrôle pas?

L'histoire de Témiscaming fournit d'ailleurs un précédent puissant. En 1972, quand la CIP a annoncé la fermeture, ce sont les travailleurs, appuyés par le gouvernement du Québec et les caisses populaires, qui ont racheté l'usine et créé Tembec. Ce modèle de capital patient et d'actionnariat local a fonctionné pendant plus de quatre décennies. Il n'est pas interdit de se demander si la région ne devrait pas, cette fois encore, réfléchir à des structures de propriété moins volatiles que celles d'un actionnariat coté à New York.

Le Témiscamingue perd ses services un à un

Le plus inquiétant, dans ce dossier, n'est peut-être pas l'usine elle-même, mais l'état du tissu de services autour d'elle. Car un arrêt prolongé frapperait un territoire déjà en repli.

Radio-Canada rapportait cette semaine que la Coop santé Témiscavie sera officiellement dissoute, ses membres ayant accepté de vendre la bâtisse à la Clinique infirmière du Témiscamingue. La disparition d'une coopérative de santé n'est pas la fin des soins — l'immeuble continuera d'abriter des services —, mais c'est la fin d'un modèle citoyen de prise en charge, né justement de la difficulté à attirer des médecins dans le sud de la région.

Ce recul s'inscrit dans une trame plus large. L'APTS dénonce la surcharge de travail dans deux laboratoires de la région et craint un exode du personnel. Le Dr Jean-François Verville et Jean-Sébastien Blais, de la FIQ-SISSAT, ont plaidé sur les ondes de Radio-Canada pour que les hôpitaux, les rénovations et le personnel de l'Abitibi-Témiscamingue deviennent des enjeux de campagne. Le pont de la rivière Piché attend toujours, ralenti par la pénurie d'ingénieurs spécialisés dans la région.

Et du côté de la gouvernance locale, le signal est tout aussi cru : la Municipalité de La Motte est sous administration provisoire depuis le 10 août, faute de quorum, et devra tenir des élections partielles le 18 octobre pour combler quatre sièges. Ce n'est pas au Témiscamingue, mais c'est le même symptôme : dans les petites municipalités de la région, il devient difficile de trouver des gens pour siéger, pour soigner, pour réparer.

Autrement dit, si l'usine RYAM ralentit durablement, elle ne frappera pas une communauté robuste capable d'absorber le choc. Elle frappera une communauté qui recule déjà sur plusieurs fronts simultanément.

Ce qu'il faudrait surveiller d'ici le 3 octobre

Trois indicateurs mériteront l'attention. Premièrement, la durée annoncée de l'arrêt : quelques semaines n'ont pas le même sens qu'un arrêt indéterminé. Deuxièmement, le sort des employés — mises à pied temporaires avec rappel, prestations complémentaires, maintien des équipes d'entretien —, un détail qui indique souvent si l'entreprise prévoit redémarrer. Troisièmement, tout signal venant de Québec : une lettre d'intention, une rencontre avec la direction, une mention dans un engagement électoral.

En attendant, le Témiscamingue continue de vivre. Le Festival des arts du Témiscamingue tient sa 5e édition à Moffet cette fin de semaine, l'Agora des Arts lance sa programmation à Rouyn-Noranda, le Théâtre du cuivre ouvre sa saison. La vie culturelle tient bon. Mais elle ne remplace pas une usine, et personne au Témiscamingue ne se fait d'illusions là-dessus.

Le 3 octobre, dans trois semaines, la question qui se posait jeudi se posera exactement dans les mêmes termes. Avec, cette fois, un gouvernement fraîchement élu à qui il faudra la poser.