Économie

Pétrole à 100 $ US : c'est par le marché obligataire, plus que par la pompe, que la facture arrive au Québec

La flambée du brut a propulsé le rendement du Trésor américain 10 ans au-delà de 4,9 %. Le choc se transmet aux obligations canadiennes, aux hypothèques fixes et à la dette du Québec.

Le baril de brut américain a touché la barre symbolique des 100 $ US jeudi, et la réaction la plus lourde de conséquences pour votre portefeuille ne s'est pas jouée à la station-service. Elle s'est jouée sur le marché obligataire. Selon CNBC, le rendement du billet du Trésor américain à 10 ans a franchi 4,9 %, un sommet depuis 2023, pendant que le 30 ans grimpait vers 5,3 % — le niveau que Jim Cramer décrit comme « la principale force » qui fait bouger les actions en ce moment. Bloomberg rapportait dans la foulée que les Bourses et les obligations asiatiques s'apprêtaient à reculer, les dernières données d'inflation américaines renforçant les paris sur une hausse imminente du taux directeur de la Réserve fédérale.

Une hausse. Pas une baisse. Il faut mesurer le renversement : l'essentiel des scénarios économiques construits depuis deux ans reposait sur l'idée d'un assouplissement monétaire graduel de part et d'autre de la frontière. Si ce pilier cède, ce sont les hypothèques, le coût de la dette publique et la valeur des portefeuilles de retraite qui bougent, au Québec comme ailleurs.

Pourquoi le pétrole redevient un problème de banque centrale

Les banquiers centraux ont l'habitude de « regarder à travers » les chocs pétroliers : une hausse ponctuelle du brut fait monter l'indice des prix pendant quelques mois, puis l'effet sort du calcul annuel. Le problème survient quand le choc s'installe et contamine les attentes d'inflation, c'est-à-dire ce que les ménages, les entreprises et les investisseurs anticipent pour les années à venir. C'est exactement ce que signale un rendement de 10 ans qui bondit : les détenteurs d'obligations exigent d'être davantage payés pour prêter à long terme, parce qu'ils craignent que l'inflation gruge leur rendement réel.

Le contexte géopolitique n'aide en rien. À Washington, le débat sur le conflit avec l'Iran se mène désormais en partie sur le terrain énergétique : le représentant Jason Crow évoquait à Bloomberg le coût du conflit et sa contribution à la hausse des prix de l'énergie, tandis que Rick Crawford, qui préside le comité du renseignement de la Chambre, disait souhaiter voir le baril repasser sous les 80 $ US. Quand des élus se mettent à parler de prix cibles pour le pétrole, c'est que la prime de risque géopolitique est devenue un enjeu de politique intérieure.

S'ajoute une demande structurelle qu'on sous-estime encore. À Bloomberg, un dirigeant de la State Bank of India décrivait cette semaine l'explosion des investissements dans les centres de données comme un moteur central du cycle de dépenses en immobilisations. Ces installations sont gourmandes en électricité, donc en combustibles, et cette poussée arrive au pire moment pour la désinflation mondiale.

Le canal de transmission vers le Canada

Le marché obligataire canadien ne vit pas en vase clos. Les obligations du gouvernement du Canada et les titres du Trésor américain sont largement substituables pour les grands gestionnaires mondiaux : quand le rendement américain à 10 ans monte, le rendement canadien équivalent suit, avec un décalage et une amplitude moindres, mais il suit. Historiquement, la corrélation entre les deux courbes est élevée, et la Banque du Canada elle-même l'a reconnu à plusieurs reprises dans ses analyses des conditions financières.

Or c'est précisément ce rendement canadien à cinq et dix ans qui détermine le prix des hypothèques fixes au pays. Les prêteurs financent leurs prêts fixes de cinq ans à partir du coût des fonds à cinq ans; une remontée de 50 ou 75 points de base sur la courbe canadienne se répercute, en quelques semaines, sur les taux affichés. Pour un ménage montréalais qui doit renouveler en 2026 un prêt contracté au creux de 2021, la différence entre un taux de 4 % et un taux de 5,5 % sur un solde de 400 000 $ représente plusieurs centaines de dollars par mois. La Société canadienne d'hypothèques et de logement suit depuis deux ans ce mur de renouvellements : des centaines de milliers de prêts arrivent à échéance à des taux nettement supérieurs à ceux de l'origine.

Autrement dit : même si le taux directeur de la Banque du Canada ne bouge pas, le coût réel du crédit hypothécaire fixe peut monter au Québec simplement parce que des investisseurs new-yorkais craignent l'inflation américaine.

Québec, Hydro-Québec et le prix du long terme

Le même mécanisme frappe les finances publiques. Le gouvernement du Québec emprunte majoritairement à long terme, et son coût de financement s'établit comme un écart — un « spread » — au-dessus des obligations du Canada. Si la référence canadienne monte de 75 points de base, chaque nouvelle émission québécoise coûte davantage, et le service de la dette, déjà l'un des grands postes du budget, se met à croître mécaniquement. Le ministère des Finances du Québec présente d'ailleurs dans ses plans budgétaires des analyses de sensibilité qui illustrent ce que représente une variation d'un point de pourcentage des taux sur le service de la dette : les montants se chiffrent en centaines de millions sur quelques années.

Hydro-Québec est dans une position encore plus exposée. La société d'État a annoncé un plan d'action massif à l'horizon 2035, chiffré en dizaines de milliards de dollars, pour accroître sa capacité de production et moderniser son réseau. Un tel programme d'immobilisations se finance à long terme, sur les marchés. Chaque point de base additionnel sur la courbe des taux allonge la facture d'un projet dont les revenus, eux, sont encadrés par la Régie de l'énergie. C'est la définition même d'un risque de taux : des dépenses qui montent avec les marchés, des recettes qui montent au rythme réglementaire.

Les caisses de retraite, elles, vivent un paradoxe. La hausse des taux longs fait chuter la valeur marchande des obligations qu'elles détiennent — une mauvaise nouvelle immédiate dans les relevés. Mais elle réduit aussi la valeur actualisée de leurs engagements futurs, ce qui améliore généralement les ratios de capitalisation des régimes à prestations déterminées. Pour un participant du RREGOP, l'effet net est souvent neutre à positif. Pour un épargnant qui détient un fonds obligataire dans son REER ou son CELI, en revanche, la perte de valeur est bien réelle à court terme, même si les nouveaux coupons finissent par compenser.

La Banque du Canada dans l'étau

C'est ici que le dossier devient inconfortable pour Ottawa. Si la Fed devait effectivement remonter son taux, et que la Banque du Canada refusait de suivre, l'écart de rendement entre les deux pays s'élargirait. Le manuel dit alors la suite : pression baissière sur le dollar canadien, et donc renchérissement de tout ce que le pays importe — biens de consommation, machinerie, fruits et légumes hors saison. Une inflation importée, par la porte de derrière, qui limiterait la marge de manœuvre de la banque centrale.

Mais suivre la Fed serait tout aussi périlleux, parce que l'économie canadienne n'est pas l'économie américaine. Le premier ministre Mark Carney a affirmé cette semaine, selon Bloomberg, que la nouvelle série de mesures commerciales américaines contre le Canada nuirait à certaines entreprises mais aurait un impact « modeste » dans l'ensemble, ajoutant que son gouvernement n'entendait pas riposter. Cette qualification dit quelque chose de la stratégie : Ottawa choisit de ne pas alimenter une escalade tarifaire qui ferait grimper les prix ici aussi. Reste que « modeste » à l'échelle nationale peut signifier « sévère » pour l'aluminium, le bois d'œuvre ou l'aérospatiale — des secteurs où le Québec est surexposé.

Une banque centrale ne peut pas, avec un seul instrument, combattre à la fois une inflation importée par le pétrole et un ralentissement provoqué par des barrières commerciales. Elle doit choisir lequel des deux maux l'inquiète davantage. Et un baril à 100 $ US, dans un pays exportateur net de brut comme le Canada, complique encore l'arbitrage : la hausse enrichit l'Ouest, soutient le huard par le canal des termes de l'échange, mais taxe les ménages consommateurs de l'Est.

Ce qu'il faut surveiller

Trois marqueurs méritent votre attention dans les prochaines semaines. D'abord, la persistance du baril au-dessus de 90 $ US : un pic de quelques jours ne change rien aux anticipations, un plateau de trois mois les déplace. Ensuite, l'écart entre les rendements canadien et américain à 10 ans, meilleur baromètre de la pression sur le dollar canadien. Enfin, les taux affichés sur les hypothèques fixes de cinq ans, qui traduiront en dollars, pour les ménages québécois, ce que les marchés obligataires auront décidé bien avant.

Le pétrole à trois chiffres fait les manchettes. C'est la courbe des taux, silencieuse, qui rédige la facture.