Outaouais

Retour au bureau : c'est l'immobilier fédéral, pas la gestion, qui dicte le calendrier à Gatineau

Environ 10 % des fonctionnaires fédéraux devront attendre avant de rentrer quatre jours par semaine : les tours de Gatineau n'ont pas les bureaux. Une décision d'immeubles avant tout.

Le gouvernement fédéral a confirmé cette semaine que son retour au bureau quatre jours par semaine, prévu à compter de janvier, ne s'appliquera pas à tout le monde au même moment. Selon Services publics et Approvisionnement Canada (SPAC), les espaces de travail actuels peuvent accueillir environ 90 % des fonctionnaires quatre jours par semaine. Pour l'autre tranche, estimée à quelque 10 % des effectifs, l'échéance est repoussée, faute de pupitres, de salles et d'infrastructures suffisantes. Radio-Canada a rapporté le report en début de semaine.

À première vue, la nouvelle ressemble à un détail administratif. Dans la réalité gatinoise, elle est beaucoup plus que cela. Elle révèle ce que les employés, les syndicats et les commerçants du centre-ville répètent depuis trois ans : la politique de présence au bureau n'est pas d'abord une décision de gestion des ressources humaines. C'est une décision immobilière, pilotée par l'état du parc de bureaux fédéral — et une bonne partie de ce parc se trouve sur la rive québécoise de la rivière des Outaouais.

Un mandat qui dépend du nombre de pupitres disponibles

Rappelons la séquence. En décembre 2022, le Secrétariat du Conseil du Trésor imposait un modèle hybride de deux à trois jours par semaine au bureau. En mai 2024, le gouvernement annonçait un resserrement à trois jours par semaine, en vigueur en septembre 2024, avec quatre jours pour les cadres. Chaque étape s'est heurtée au même obstacle matériel : des immeubles réaménagés à l'ère du télétravail, avec des postes de travail partagés et des réservations en ligne, ne comptent plus un bureau par employé.

Le passage à quatre jours pousse cette arithmétique à sa limite. Quand SPAC dit que 90 % des fonctionnaires peuvent être accueillis, l'autre lecture est simple : le ministère reconnaît publiquement qu'il manque d'espace pour la totalité, et que le calendrier du retour est désormais indexé à son propre échéancier de rénovations, de réaménagements et de relocalisations. Autrement dit, la date à laquelle un employé d'un ministère donné reviendra quatre jours par semaine dépend moins de son gestionnaire que de l'avancement d'un chantier.

L'Alliance de la Fonction publique du Canada, l'Institut professionnel de la fonction publique du Canada et l'Association canadienne des employés professionnels — dont plusieurs milliers de membres travaillent des deux côtés de la rivière — dénoncent depuis 2024 une directive imposée sans données probantes sur la productivité et sans plan immobilier arrimé. Le report annoncé leur donne, sur le plan factuel, un argument de plus : l'État lui-même admet que le parc ne suit pas.

Place du Portage et Les Terrasses de la Chaudière au cœur de l'équation

À Gatineau, deux ensembles concentrent l'essentiel de l'enjeu. Place du Portage, avec ses quatre phases dans le secteur Hull, et les Terrasses de la Chaudière, à deux pas du pont du Portage, abritent depuis les années 1970 des milliers de postes fédéraux. Ces complexes sont aussi, depuis longtemps, des cas lourds : amiante, systèmes mécaniques vieillissants, façades à refaire, planchers à reconfigurer.

SPAC a déjà engagé un vaste projet de remise à neuf de la phase II de Place du Portage, le plus gros chantier de réhabilitation de son portefeuille dans la région de la capitale nationale. Ce genre de travaux suppose de vider des étages entiers, donc de déplacer temporairement des équipes ailleurs — ce qui réduit encore l'offre de bureaux disponibles pendant les travaux. Superposez à cela une consigne de quatre jours par semaine, et l'équation devient intenable : on ne peut pas simultanément rénover à grande échelle et ramener tout le monde sur place.

Il faut y ajouter la stratégie de réduction du portefeuille. Ottawa s'est engagé, dans ses récents budgets, à réduire de moitié son parc de bureaux et à céder des immeubles excédentaires, notamment pour permettre la construction de logements. Plusieurs propriétés fédérales de la région ont été inscrites sur les listes de disposition. Cette orientation est cohérente sur le plan budgétaire, mais elle entre en contradiction directe avec une hausse de la présence physique. Moins de mètres carrés plus un taux d'occupation plus élevé, cela ne s'additionne pas.

Ce que le centre-ville gatinois gagne et perd

Pour les commerces du secteur Hull, chaque journée de présence supplémentaire compte. La restauration rapide, les cafés, les traiteurs, les salons de coiffure et les boutiques du boulevard Maisonneuve, de la rue Laval et des environs de la Maison du citoyen ont bâti leur modèle d'affaires sur une clientèle captive de fonctionnaires du lundi au vendredi. Le télétravail a effacé une partie de ce flux, et les fermetures observées depuis 2020 dans le secteur en témoignent.

Un passage à quatre jours représenterait donc une bouée. Mais un passage à quatre jours étalé sur une période indéterminée, avec 10 % des effectifs en attente et des immeubles en chantier, offre une visibilité très faible aux commerçants qui doivent décider s'ils embauchent, s'ils prolongent un bail, s'ils rouvrent le midi. Le climat économique du centre-ville gatinois n'aide pas : la question de la taxe de stationnement continue d'irriter les commerces, au point qu'un détaillant local, L'As des jeux, a fait parler de lui en lançant une vidéo dont les revenus devaient servir à éponger une facture de plus de 21 000 $, comme le rapportait TVA Gatineau.

La Ville de Gatineau, elle, joue sur deux tableaux. Elle souhaite une vitalité accrue de son centre-ville, mais elle pousse aussi depuis des années pour la conversion d'immeubles fédéraux en logements et pour une densification résidentielle du secteur Hull. Là encore, le sort des tours fédérales est le nœud : garder les bureaux pleins ou les transformer, il faut trancher.

La démographie fédérale, l'autre variable

Un troisième facteur s'ajoute, et il est souvent sous-estimé dans le débat sur le retour au bureau : le renouvellement du personnel. L'Outaouais a documenté depuis plusieurs années une vague importante de départs à la retraite dans la fonction publique fédérale, phénomène amplifié par les compressions et les réductions d'effectifs annoncées dans les plus récents exercices budgétaires. Un parc immobilier qui rétrécit et un effectif qui rétrécit pourraient, en théorie, s'équilibrer.

Sauf que les deux courbes ne bougent pas au même rythme ni dans les mêmes ministères. Un ministère qui perd 8 % de ses effectifs mais dont l'immeuble est en rénovation reste coincé. Un autre qui grossit dans un immeuble déjà réaménagé en espaces partagés manquera de places. C'est précisément ce désalignement que la statistique du 90 % rend visible, sans que SPAC ait publiquement détaillé quels ministères et quels immeubles figurent dans la tranche reportée. Cette opacité est le principal reproche formulé par les organisations syndicales : les employés apprennent leur sort par ministère, parfois par étage, sans portrait d'ensemble.

Un enjeu qui s'invite aussi dans la campagne provinciale

Sur le plan politique, l'affaire dépasse la juridiction fédérale. La dépendance de l'économie gatinoise à l'emploi fédéral revient dans chaque campagne régionale, où l'on réclame de la diversification économique, du transport collectif interprovincial fiable et un meilleur financement des services. Les débats de la campagne provinciale en cours — dont celui sur la santé tenu à Cantley et rapporté par TVA Gatineau — rappellent que la région porte plusieurs dossiers de rattrapage simultanés.

Mais aucun de ces dossiers ne se réglera par un communiqué du Conseil du Trésor. Ce qui déterminera l'achalandage du centre-ville de Gatineau en 2027, ce sont des décisions très concrètes : le calendrier réel des travaux à Place du Portage, le nombre de mètres carrés que SPAC conserve dans le secteur Hull, la liste des immeubles cédés, et la vitesse à laquelle les étages réaménagés redeviennent utilisables.

Ce qu'il faut surveiller

Trois indicateurs mériteront l'attention dans les prochains mois. D'abord, la publication par SPAC de données ventilées : quels ministères et quels immeubles sont visés par le report, et pour combien de temps. Ensuite, l'évolution des échéanciers de chantier dans les complexes gatinois, qui conditionnent tout le reste. Enfin, les décisions de disposition d'immeubles fédéraux dans la région, qui diront si Ottawa mise sur des bureaux remplis ou sur une conversion résidentielle du secteur.

D'ici là, une leçon s'impose : sur la rive québécoise, la politique de présence au bureau se mesure en pupitres disponibles avant de se mesurer en jours de semaine.