Granby, 70 000 habitants, n'a rien d'une métropole. Et pourtant, à la mi-campagne électorale provinciale, c'est l'itinérance que sa mairesse, Julie Bourdon, a placée en tête de sa liste de demandes aux partis politiques, selon ce qu'a rapporté Radio-Canada dans sa tournée des priorités municipales. Le choix n'est pas anodin. Il vient d'une ville qui, depuis six ans, sert malgré elle de révélateur national aux ratés du filet social québécois.
La même semaine, le gouvernement du Québec annonçait la nomination de la toute première commissaire au bien-être et aux droits des enfants, Marie-Ève Brunet Kitchen. Un poste qui découle directement de la Commission Laurent, elle-même née de la mort de la fillette de Granby, en avril 2019. Deux nouvelles distinctes, deux dossiers différents — mais une seule et même question de fond : qui finance les services de proximité, et avec quelles garanties écrites?
Une ville moyenne face à une crise qu'elle n'a pas les moyens d'absorber
L'itinérance n'est plus un phénomène de centre-ville montréalais. Le dernier dénombrement provincial, réalisé en octobre 2022 et publié par le ministère de la Santé et des Services sociaux, avait recensé 10 000 personnes en situation d'itinérance visible au Québec, une hausse de 44 % par rapport à 2018. La progression la plus spectaculaire s'observait précisément hors des grands centres : les régions dites périphériques ont vu leurs chiffres bondir de façon marquée, l'Estrie et la Montérégie en tête de peloton.
Granby se trouve à la charnière de ces deux réalités administratives. Rattachée à la Montérégie sur le plan du découpage régional mais arrimée à l'Estrie par son bassin économique et médiatique, la ville vit depuis 2020 une pression croissante sur ses ressources d'hébergement d'urgence. Les campements improvisés, les refus d'accès faute de places, les appels répétés au 811 et au service de police pour des situations qui relèvent d'abord de la santé mentale : le portrait est désormais familier aux élus municipaux de toutes les villes moyennes du Québec.
Le problème, c'est que l'itinérance ne figure nulle part dans les compétences constitutionnelles des municipalités. La Loi sur les compétences municipales confie aux villes la voirie, l'urbanisme, la sécurité incendie, les loisirs. Pas l'hébergement d'urgence, pas la désintoxication, pas le suivi psychosocial. Or ce sont les cols bleus municipaux qui démantèlent les campements, les policiers municipaux qui interviennent, et les budgets locaux — financés par la taxe foncière — qui absorbent les coûts indirects.
C'est exactement le nœud du message porté par Mme Bourdon. Placer l'itinérance en tête de ses demandes aux partis, ce n'est pas réclamer un nouveau pouvoir. C'est demander à Québec d'assumer une responsabilité qui lui appartient déjà, avec du financement récurrent plutôt que des enveloppes ponctuelles renouvelables d'année en année.
Le fil rouge qui relie Granby 2019 à la commissaire de 2026
Il faut revenir en arrière pour mesurer ce que représente la nomination de Marie-Ève Brunet Kitchen. Le 30 avril 2019, la mort d'une fillette de sept ans à Granby, retrouvée ligotée dans sa résidence, provoque une onde de choc au Québec. L'enfant était connue de la Direction de la protection de la jeunesse. Le gouvernement Legault crée dans les semaines qui suivent la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, présidée par Régine Laurent, ancienne présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec.
Le rapport Laurent, déposé en avril 2021, contient 65 recommandations. La toute première, la plus structurante, réclamait la création d'un poste de commissaire au bien-être et aux droits des enfants, indépendant du gouvernement, doté d'un pouvoir d'enquête et relevant de l'Assemblée nationale. La loi créant la fonction a été adoptée en 2022. La nomination effective, elle, arrive maintenant — soit près de sept ans après les faits de Granby.
Ce délai en dit long. Il illustre le décalage chronique entre le diagnostic public d'un problème social et la mise en place des mécanismes censés y répondre. La Commission Laurent avait pourtant été unanimement saluée; ses recommandations avaient fait l'objet d'engagements fermes de tous les partis représentés à l'Assemblée nationale. Entre l'engagement et la nomination, six cent semaines se sont écoulées.
Pour les organismes communautaires estriens, c'est précisément ce genre d'écart qui alimente le scepticisme. Un commissaire sans budget d'enquête suffisant, sans équipe, sans capacité de contraindre les établissements du réseau de la santé et des services sociaux, risque de devenir un poste symbolique. La vigilance des prochains mois portera moins sur la nomination elle-même que sur les ressources qui l'accompagneront.
Deux fronts, une seule mécanique de financement
Ce qui rapproche l'itinérance et la protection de la jeunesse, ce n'est pas la nature du problème. C'est la façon dont les services sont livrés — et payés. Dans les deux cas, l'essentiel du travail de terrain repose sur des organismes communautaires financés par le Programme de soutien aux organismes communautaires du ministère de la Santé et des Services sociaux.
Ce mode de financement pose deux difficultés structurelles. D'abord, une bonne part des sommes transite par des ententes à durée déterminée, ce qui empêche les organismes de planifier des embauches sur plus d'un ou deux ans. Ensuite, les salaires offerts dans le communautaire demeurent nettement inférieurs à ceux du réseau public, ce qui entraîne un roulement de personnel constant. Un intervenant qui accompagne une personne en situation d'itinérance depuis huit mois et qui quitte pour un poste mieux payé au CIUSSS, c'est huit mois de lien de confiance à reconstruire.
En Estrie, le tissu communautaire est particulièrement dense — et particulièrement sollicité. La marche de prévention du suicide tenue récemment à Sherbrooke, avec son arrêt au Marché de la gare pour discuter d'espoir et de résilience, en est une illustration : ce sont largement des bénévoles et des organismes locaux qui portent la sensibilisation en santé mentale, pendant que les listes d'attente s'allongent dans le réseau public.
Ce que les candidats estriens devront signer, pas seulement dire
La campagne provinciale offre une fenêtre rare. Radio-Canada mène une tournée des circonscriptions estriennes — Sherbrooke, où la question de l'école à trois vitesses domine les échanges, Brome-Missisquoi, où le départ de la ministre sortante Isabelle Charest laisse la course grande ouverte. Ces exercices révèlent les priorités déclarées des candidats. Ils ne créent pas d'obligation.
Or c'est là que se situe l'enjeu réel pour les villes comme Granby. Un engagement verbal en campagne ne survit pas toujours à l'arithmétique budgétaire du premier exercice financier suivant l'élection. Ce que réclament de plus en plus les municipalités, c'est un engagement écrit, chiffré et daté : combien de places d'hébergement d'urgence, financées sur combien d'années, dans quelles municipalités.
La comparaison avec d'autres dossiers estriens est instructive. Quand la distillerie Cherry River perd ses contrats dans 29 États américains à cause des tarifs douaniers, comme l'a rapporté Radio-Canada, l'impact se mesure en dollars et en emplois, immédiatement. Quand l'entreprise granbyenne Pixie Woo décroche 611 magasins Target aux États-Unis, la nouvelle est tangible. Les enjeux sociaux, eux, se mesurent en trajectoires humaines sur plusieurs années — un horizon qui cadre mal avec un cycle électoral de quatre ans.
Ce qu'il faut surveiller
Trois indicateurs permettront de juger si la campagne aura eu un effet réel en Estrie. Premièrement, la reconduction ou non du Plan d'action interministériel en itinérance après son échéance, et le niveau de financement récurrent qui l'accompagnera. Deuxièmement, le budget et les pouvoirs concrets dont disposera la commissaire Brunet Kitchen, particulièrement sa capacité d'enquêter de sa propre initiative. Troisièmement, la tenue et la publication du prochain dénombrement provincial des personnes en situation d'itinérance, seul instrument qui permet de comparer les régions dans le temps.
Granby aura servi deux fois de point de bascule au Québec : en 2019 pour la protection de la jeunesse, en 2026 pour l'itinérance en région. Reste à voir si la seconde fois donnera des résultats plus rapides que la première.
