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Inflation américaine bloquée à 3,4 % : le pétrole iranien prend la Fed en otage, et le Québec en paie le prix

Les prix ont encore grimpé de 3,4 % sur un an aux États-Unis en août, poussés par l'énergie. Un verrou monétaire qui se répercute directement sur le huard, vos paiements hypothécaires et nos exportateurs.

Il y a des chiffres qui ne bougent pas et qui, justement pour cette raison, en disent long. L'indice des prix à la consommation américain est resté cloué à 3,4 % sur douze mois en août, exactement comme en juillet, selon les données du Bureau of Labor Statistics relayées vendredi par le Financial Times et The Guardian. Pas de dérapage spectaculaire, pas d'accalmie non plus. Une stagnation. Et dans le contexte actuel, une stagnation à 3,4 %, c'est un problème.

Car derrière ce plateau se cache un mécanisme que les banquiers centraux redoutent plus que tout : un choc d'offre importé. La fin du cessez-le-feu entre Washington et Téhéran a fait remonter les prix de l'énergie, et ce sont ces coûts qui empêchent l'inflation de redescendre vers la cible de 2 %. L'inflation de base — celle qui exclut l'énergie et les aliments, la mesure préférée des économistes pour lire la tendance de fond — s'est elle aussi raidie à 2,4 %, en hausse par rapport au mois précédent.

Un choc géopolitique qui devient une contrainte monétaire

Le scénario est classique dans les manuels, douloureux dans la vraie vie. Quand le prix du baril grimpe parce qu'un détroit stratégique devient risqué ou qu'une capacité de production est menacée, l'inflation monte sans que l'économie domestique soit surchauffée. La banque centrale se retrouve devant un dilemme brutal : si elle relève ses taux pour mater l'inflation, elle étrangle une demande déjà fragile ; si elle les baisse pour soutenir l'activité, elle risque de laisser les anticipations d'inflation se désancrer.

C'est exactement la boîte dans laquelle la Réserve fédérale se trouve enfermée à quelques jours de sa réunion de politique monétaire. Les marchés espéraient une trajectoire de détente ; ils vont plutôt devoir composer avec une Fed qui n'a plus beaucoup de marge de manœuvre. Un choc énergétique n'est en principe qu'un choc temporaire — les banques centrales sont censées « regarder à travers », comme on dit dans le jargon. Sauf que la patience a ses limites quand l'inflation refuse de descendre depuis des mois et que la composante de base, elle, remonte.

La comparaison historique n'est pas rassurante. Les chocs pétroliers des années 1970 ont enseigné aux banquiers centraux qu'un choc d'offre mal géré peut se transformer en spirale durable si les salaires et les prix intègrent la nouvelle réalité énergétique. À l'inverse, la flambée de 2022 liée à l'invasion russe de l'Ukraine avait fini par se résorber. La différence tient souvent à un seul facteur : la crédibilité de la banque centrale et sa capacité à agir sans être contestée politiquement.

Et c'est là que le dossier américain se corse. La pression exercée publiquement par l'administration Trump sur la Fed pour obtenir des baisses de taux rapides complique l'équation. Une banque centrale qui assouplit sous pression politique alors que l'inflation stagne au-dessus de la cible envoie exactement le mauvais signal aux marchés obligataires. Chaque décision devient donc un test de crédibilité autant qu'un calcul économique.

Pourquoi Ottawa et Québec ne peuvent pas regarder ailleurs

On pourrait se dire que tout cela se passe au sud de la frontière. Ce serait une erreur de lecture. L'économie canadienne est, à bien des égards, un satellite monétaire de l'économie américaine — pas par soumission, mais par arithmétique. Environ les trois quarts de nos exportations prennent la route des États-Unis, et le Québec ne fait pas exception avec son aluminium, son bois d'œuvre, son aérospatiale et ses produits transformés.

Le premier canal de transmission, c'est le taux de change. Si la Fed est contrainte de maintenir ses taux plus hauts plus longtemps pendant que la Banque du Canada, confrontée à une économie domestique plus molle, cherche à assouplir, l'écart de rendement entre les deux pays se creuse. Les capitaux migrent vers le dollar américain, le huard s'affaiblit. Un dollar canadien déprécié, c'est une bénédiction ambiguë : nos exportateurs deviennent plus compétitifs en prix, mais tout ce que nous importons — machinerie, composantes, fruits et légumes en hiver, voyages dans le Sud — coûte davantage. L'inflation américaine finit ainsi par s'inviter dans le panier d'épicerie québécois, avec un décalage de quelques mois.

Deuxième canal : les coûts d'emprunt. Les taux hypothécaires fixes canadiens ne suivent pas le taux directeur de la Banque du Canada, mais bien les rendements obligataires — et ces rendements sont fortement corrélés à ceux du Trésor américain. Autrement dit, même si la Banque du Canada décidait de baisser son taux directeur, un marché obligataire américain tendu par une Fed bloquée limiterait mécaniquement le soulagement pour les ménages québécois qui doivent renouveler leur prêt hypothécaire. Après des années de renouvellements à des taux nettement supérieurs à ceux contractés pendant la pandémie, cette rigidité importée pèse lourd sur le budget des familles.

Troisième canal, le plus immédiatement visible : la pompe. Le prix de l'essence à Montréal, à Saguenay ou en Gaspésie est déterminé par le prix du brut mondial, la marge de raffinage nord-américaine, le taux de change et les taxes. Une flambée liée à la reprise des tensions avec l'Iran se répercute en quelques semaines seulement. Et comme le carburant entre dans le coût de transport de à peu près tout ce qui se déplace sur nos routes, l'effet se diffuse ensuite dans l'alimentation, la construction et les services.

Les exportateurs québécois devant une demande américaine incertaine

Pour nos entreprises tournées vers le marché américain, le tableau est contrasté. Un huard faible aide les marges à court terme. Mais une Fed qui ne peut pas assouplir, c'est aussi une économie américaine qui ralentit : investissement des entreprises freiné, construction résidentielle sous pression, consommation grugée par la facture énergétique. Or c'est précisément la vigueur de la demande américaine qui a soutenu nos exportations ces dernières années.

À cela s'ajoute le contexte commercial, qui n'a rien d'apaisé. Les tensions tarifaires entre Washington et Ottawa continuent de créer une incertitude coûteuse pour les chaînes d'approvisionnement intégrées — pensons à l'aluminium québécois ou aux pièces aérospatiales qui traversent la frontière plusieurs fois avant d'être assemblées. Quand s'ajoute à cette incertitude commerciale une incertitude monétaire, les décisions d'investissement se reportent. Et un investissement reporté, c'est de la productivité perdue.

Ce qu'il faut surveiller dans les prochaines semaines

Trois indicateurs méritent votre attention. D'abord, la décomposition de l'inflation américaine : si la hausse reste concentrée dans l'énergie, on peut encore parler de choc temporaire. Si elle se propage aux services, aux loyers et aux salaires, la Fed n'aura plus le luxe de l'attentisme.

Ensuite, l'écart entre les rendements obligataires canadiens et américains. C'est le thermomètre le plus fiable de la pression sur le huard et, par ricochet, sur vos taux hypothécaires.

Enfin, l'évolution du dossier iranien lui-même. C'est la variable la plus volatile et la moins modélisable. Un apaisement ferait refluer le baril et redonnerait de l'oxygène aux deux banques centrales. Une escalade ferait l'inverse, et rapidement.

Il y a quelque chose de vertigineux à constater qu'une décision prise dans une salle de conférence à Washington, ou un incident dans le golfe Persique, peut déterminer le montant du chèque hypothécaire d'une famille de Laval. C'est le prix d'une économie ouverte et intégrée. Cela ne rend pas la chose plus confortable — mais cela explique pourquoi la Banque du Canada, ces temps-ci, garde un œil rivé sur le Bureau of Labor Statistics.