Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine

En Gaspésie, la campagne finance les quais mais pas les bras

La région la plus âgée du Québec réclame des mesures démographiques différenciées. Pendant ce temps, une entrepreneure de Gaspé ferme son commerce faute de statut migratoire.

Il y a des semaines de campagne électorale où les nouvelles régionales, mises bout à bout, finissent par raconter une seule et même histoire. C'est le cas de la deuxième semaine de la course québécoise en Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine. D'un côté, un midi de jasette électorale à la table des aînés, rapporté par Radio-Canada, où les questions du coût de la vie et de la place des personnes âgées dans le débat public occupent tout l'espace. De l'autre, le Regroupement des MRC de la Gaspésie qui dépose ses priorités électorales et place la démographie en tête de liste. Entre les deux, le cri du cœur de Cynthia Tolède, entrepreneure originaire de la Guadeloupe, forcée de fermer Le Traiteur de la Baie à Gaspé à cause des exigences québécoises en immigration.

Ces trois éléments ne sont pas trois nouvelles. C'est une seule équation, et personne dans la campagne ne semble pressé de la poser à voix haute.

La région la plus âgée du Québec, en chiffres

Les données de l'Institut de la statistique du Québec sont sans ambiguïté : la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine détient le titre peu enviable de région administrative la plus âgée de la province. L'âge médian y dépasse largement celui de l'ensemble du Québec, et la proportion de personnes de 65 ans et plus y atteint des sommets que les grands centres ne connaîtront pas avant des décennies.

Ce vieillissement n'est pas seulement le fruit d'une longévité accrue. Il résulte d'une double mécanique : l'exode des jeunes vers Québec, Rimouski ou Montréal pour les études et l'emploi, et l'arrivée de retraités attirés par le coût du logement et la qualité de vie. La pyramide des âges gaspésienne s'est littéralement inversée sur deux générations.

La conséquence économique est brutale. Le bassin de main-d'œuvre disponible rétrécit plus vite que les emplois disparaissent. Les entreprises de transformation des produits marins, les CHSLD, les restaurants, les garages, les épiceries : tous cherchent des bras et n'en trouvent pas. Emploi-Québec et les chambres de commerce régionales documentent cette pénurie depuis des années. Ce n'est plus une prévision, c'est un état de fait.

Ce que demandent les MRC

Le Regroupement des MRC de la Gaspésie a mené sa consultation auprès des élus en mai dernier, avant même le déclenchement officiel de la campagne. Le résultat, présenté cette semaine et relayé par Radio-Canada, place la démographie au sommet des priorités régionales.

Derrière ce mot un peu froid se cachent des demandes concrètes : de l'accompagnement pour l'attraction et la rétention de nouveaux arrivants, du logement, des services de garde, du transport collectif, de la connectivité. Parce qu'on ne retient pas une famille immigrante avec une belle brochure touristique : on la retient avec un logement abordable, une place en garderie et un médecin de famille.

Or, ces cinq revendications de la semaine — également recensées par Radio-Canada — proviennent d'organismes différents, mais convergent toutes vers le même point d'étranglement. Que ce soit le secteur de la santé, celui de l'habitation ou celui de l'économie sociale, chaque organisation finit par buter sur la même chose : il manque de monde.

Le cas du Traiteur de la Baie : quand la politique migratoire annule la politique économique

C'est ici que le dossier bascule du chiffre à l'humain. Cynthia Tolède a lancé son appel sur la page Facebook de son entreprise, Le Traiteur de la Baie, à Gaspé. Selon le reportage diffusé à l'émission Première Escale de Radio-Canada, cette entrepreneure issue de l'immigration doit fermer son commerce et se tourner vers un emploi salarié en raison des exigences imposées par le gouvernement du Québec.

Le paradoxe est saisissant. Une région qui manque désespérément de travailleurs et d'entrepreneurs pousse dehors — ou plutôt vers le salariat — une femme qui avait choisi de s'y installer, d'y démarrer une entreprise et d'y créer de l'activité économique. Le travail autonome, dans plusieurs volets des programmes québécois de sélection et de renouvellement de permis, est traité avec méfiance : les critères valorisent l'emploi salarié stable chez un employeur unique, ce qui correspond mal à la réalité entrepreneuriale d'un petit commerce en région.

Le Traiteur de la Baie n'est pas un cas isolé. Le reportage parle explicitement d'« un autre commerce » poussé à la fermeture, ce qui suggère une série. Les organismes d'accueil des personnes immigrantes en Gaspésie signalent depuis plusieurs mois que les resserrements successifs en immigration — réduction des seuils, suspension ou modification de certains programmes, exigences de francisation et de séjour — frappent différemment selon le territoire. À Montréal, un travailleur temporaire qui perd son statut peut souvent trouver un autre employeur dans la même ville. À Gaspé, il n'y a pas de deuxième employeur au coin de la rue.

3,8 millions pour une grue, zéro pour les bras

Pendant cette même semaine, Québec annonçait une subvention de plus de 3,8 millions de dollars pour installer une grue-portique et sécuriser la mise à l'eau des bateaux au quai de pêche de Newport, dans la MRC du Rocher-Percé. L'investissement est légitime : la cale de halage était vétuste, les pêcheurs le réclamaient, et la sécurité des équipages n'est pas négociable.

Mais mis en parallèle avec la fermeture du Traiteur de la Baie, l'annonce illustre une asymétrie révélatrice de la politique régionale québécoise. L'État sait financer du béton, de l'acier et des infrastructures. C'est visible, c'est inaugurable, c'est chiffrable. Ce qu'il peine à faire, c'est régler l'équation humaine : qui va monter à bord de ces bateaux, qui va transformer le poisson à l'usine, qui va cuisiner les repas et servir les clients dans dix ans?

Une grue-portique dure trente ans. Un travailleur qualifié de 30 ans qui s'installe avec sa famille en dure quarante, et il fait des enfants qui remplissent l'école du village. L'un des deux investissements a un effet démographique. Ce n'est pas celui qu'on annonce en conférence de presse.

Le coût de la vie, angle mort de la table des aînés

À la table de jasette électorale rapportée par Radio-Canada, les aînés gaspésiens ont parlé de coût de la vie. Ce n'est pas anodin dans une région où les distances gonflent la facture d'épicerie, où le prix de l'essence est structurellement plus élevé qu'à Montréal, et où l'accès aux services médicaux spécialisés exige souvent un déplacement à Rimouski ou à Québec.

Ce poids démographique des aînés a aussi un effet politique direct : dans les circonscriptions de Gaspé et de Bonaventure, le vote des 65 ans et plus pèse lourd, et le taux de participation de ce groupe est traditionnellement le plus élevé. Les partis le savent. Cela explique en partie pourquoi les enjeux de fin de vie, de soins à domicile et de pouvoir d'achat des retraités trouvent facilement écho, alors que les mesures d'attraction d'immigrants — dont les bénéficiaires ne votent pas encore — restent en périphérie du discours.

La question que la campagne évite

Au Jour 15 de la campagne, le panel politique de Radio-Canada constatait que la guerre commerciale avec les États-Unis avait tenu le haut du pavé. Sujet majeur, certes, et qui touche directement les exportateurs gaspésiens de produits marins. Mais qui masque une réalité plus lente et plus déterminante.

La vraie question est celle-ci : le Québec est-il prêt à admettre qu'une politique d'immigration unique, calibrée sur les capacités d'accueil de Montréal et de Laval, produit des effets destructeurs dans une région où la pyramide des âges est inversée?

Des mécanismes de régionalisation existent déjà sur papier — le Programme régulier des travailleurs qualifiés comporte des grilles favorisant les régions, et certains volets du Programme de l'expérience québécoise reconnaissent l'emploi hors des grands centres. Mais ces outils demeurent marginaux face aux resserrements généraux. Une exemption territoriale, des seuils distincts hors Montréal, une reconnaissance explicite du travail autonome comme voie d'établissement en région : aucune de ces pistes n'a fait l'objet d'un engagement clair depuis le déclenchement.

Les MRC gaspésiennes ont fait leur travail : elles ont consulté, priorisé, déposé. Les organismes ont formulé leurs cinq revendications. Une entrepreneure a fermé boutique en le disant publiquement. Reste à savoir si, d'ici le scrutin, un seul chef acceptera de répondre autrement que par une annonce d'infrastructure.