Montréal

Démantèlement dans Hochelaga-Maisonneuve : la Ville déplace, mais ne reloge pas

Un campement a été démantelé jeudi dans l'est de Montréal après des semaines de plaintes. Derrière l'opération, un cycle bien documenté : peu de places, pas de relogement, et un enjeu devenu politique.

La Ville de Montréal a démantelé jeudi un campement d'itinérants installé depuis des semaines dans Hochelaga-Maisonneuve, après une accumulation de plaintes citoyennes, rapportait Le Journal de Montréal. L'information, en soi, n'a rien d'inédit : c'est précisément ce qui devrait retenir votre attention.

Depuis six ans, l'est de Montréal vit un scénario qui se répète avec une régularité de métronome. Un terrain vague, une bande de chemin de fer ou un boisé se transforme en campement. Les résidents du secteur signalent des seringues, du bruit, des feux, un sentiment d'insécurité. Les élus arbitrent. Les cols bleus arrivent avec les camions. Les tentes disparaissent. Et quelques semaines plus tard, les mêmes personnes réapparaissent à deux ou trois rues de là.

Un quartier qui porte le poids depuis 2020

Hochelaga-Maisonneuve n'est pas un cas isolé, mais il est emblématique. C'est dans l'arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve que s'est développé, à l'été et à l'automne 2020, le plus grand campement de l'histoire récente de Montréal : celui de la rue Notre-Dame Est, près de la rue Alphonse-D.-Roy, qui a compté jusqu'à une centaine de tentes avant d'être évacué en décembre 2020 sur ordre du gouvernement du Québec, pour des raisons de sécurité invoquées après un incendie.

À l'époque, la Ville et Québec avaient promis que personne ne serait laissé à la rue. Des places d'hébergement d'urgence avaient été ouvertes en catastrophe, notamment dans des hôtels et des bâtiments réquisitionnés. Six ans plus tard, la même dynamique est en place, mais avec une différence majeure : le nombre de personnes en situation d'itinérance a explosé, et la capacité d'hébergement, elle, n'a pas suivi la même courbe.

Les dénombrements les plus récents commandés par le ministère de la Santé et des Services sociaux ont fait passer le portrait de l'itinérance visible au Québec de quelques milliers de personnes à plus de 10 000, dont une majorité dans la région de Montréal. Et ces chiffres, les organismes le répètent, sous-estiment systématiquement la réalité : ils ne capturent pas l'itinérance cachée, les personnes qui dorment chez des connaissances, dans un véhicule ou dans un logement insalubre.

Le vrai arbitrage n'est pas l'ordre contre le désordre

C'est ici que l'angle mérite d'être déplacé. Le récit dominant autour d'un démantèlement oppose des citoyens exaspérés à des campeurs qui refuseraient les services. La réalité documentée par les intervenants du secteur est plus prosaïque : quand un campement est démantelé, les personnes ne sont pas relogées, parce qu'il n'y a nulle part où les reloger.

Montréal compte un réseau de refuges dont la capacité est essentiellement statique d'une année à l'autre, avec une addition saisonnière de places d'urgence hivernales. Autrement dit, en septembre, on se trouve dans la pire fenêtre possible : les places hivernales ne sont pas encore ouvertes, celles de l'été sont déjà pleines, et la pression sur le réseau monte à mesure que les nuits refroidissent. Les grandes ressources de l'est et du centre-est — la Maison du Père, l'Accueil Bonneau, la Mission Old Brewery, l'Anonyme, Dopamine dans Hochelaga-Maisonneuve — signalent depuis plusieurs années des refus quotidiens faute de lits.

S'ajoutent des obstacles structurels que les démantèlements ignorent complètement. Un refuge d'urgence n'accepte généralement pas les animaux de compagnie. Il sépare souvent les couples. Il impose des heures d'entrée et de sortie incompatibles avec un travail de nuit ou une consommation. Il ne permet pas d'entreposer les biens accumulés. Pour une personne qui a construit un abri, aussi précaire soit-il, la tente n'est pas un choix idéologique : c'est souvent le seul arrangement qui tienne compte de sa vie réelle.

Ce que dit la jurisprudence

Les tribunaux ont déjà tranché sur cette question, et pas en faveur des démantèlements automatiques.

En décembre 2023, la Cour supérieure du Québec a accordé une injonction empêchant le ministère des Transports de démanteler un campement situé en bordure de l'autoroute 20, à Montréal, jugeant que l'opération porterait atteinte aux droits des personnes concernées en l'absence de solutions de rechange adéquates. Le raisonnement rejoignait une ligne développée ailleurs au Canada, notamment en Ontario où la Cour supérieure a statué, dans une décision concernant la région de Waterloo, qu'une municipalité ne peut interdire le campement sur ses terrains publics lorsque le nombre de places d'hébergement accessibles est inférieur au nombre de personnes sans abri.

Le principe est simple : sans place disponible, un démantèlement devient une expulsion vers nulle part. La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec ainsi que la protectrice du citoyen se sont elles aussi penchées sur les pratiques entourant les campements et les biens saisis, en soulignant la nécessité de protocoles clairs, de préavis et de préservation des effets personnels.

Dans les faits, Montréal s'est dotée d'un cadre d'intervention prévoyant un travail préalable des équipes de médiation sociale et du service de police avant tout démantèlement, avec offre de services d'hébergement. La faille est connue : l'offre de services n'équivaut pas à une place garantie, et un démantèlement peut aller de l'avant même quand le réseau affiche complet.

Le coût caché de la répétition

Personne ne publie une facture détaillée par campement, mais les ordres de grandeur sont connus. Chaque opération mobilise des cols bleus, des camions, de l'équipement de nettoyage de matières dangereuses, des policiers, des intervenants sociaux, parfois des services de sécurité privée. À cela s'ajoute le coût des interventions sanitaires et le remplacement du matériel détruit, matériel que les organismes communautaires doivent souvent racheter — tentes, sacs de couchage, vêtements — sur leurs propres budgets déjà sous tension.

L'arithmétique est peu flatteuse : les sommes consacrées à démanteler et à re-démanteler les mêmes personnes représentent des ressources qui ne financent ni des logements sociaux, ni des places de stabilisation, ni des programmes de logement d'abord — l'approche qui, dans les évaluations canadiennes, offre les meilleurs résultats de sortie de rue durable.

Un enjeu devenu politique

Ce démantèlement tombe à un moment particulièrement chargé. Le Québec est en pleine campagne électorale provinciale, avec un « Face-à-face » des chefs annoncé pour le 15 septembre sur les antennes de TVA et de LCN, comme l'a confirmé Le Journal de Montréal. L'itinérance, longtemps reléguée au second plan, s'est imposée dans le débat public au même rythme que les campements sont devenus visibles dans les quartiers résidentiels, y compris en banlieue et dans les villes moyennes.

À Montréal, la course municipale se joue elle aussi sur ce terrain. Les aspirants à la mairie doivent répondre à deux électorats qui ne veulent pas la même chose : des résidents qui exigent une reprise de possession des parcs et des ruelles, et un milieu communautaire qui réclame une sortie du cycle des démantèlements. Le premier veut un résultat visible en quelques jours. Le second parle en années de construction de logements.

Le risque politique est que la première demande soit servie et la seconde reportée, parce que le démantèlement produit une image immédiate de résolution — un terrain nettoyé, des photos rassurantes — alors que le logement produit des résultats invisibles pendant des années.

Ce qu'il faudrait mesurer

Si l'on voulait juger honnêtement de la politique montréalaise en matière de campements, trois indicateurs suffiraient, et aucun n'est publié de façon systématique : combien de personnes délogées ont obtenu une place d'hébergement le soir même du démantèlement; combien s'y trouvaient encore une semaine plus tard; et combien ont accédé à un logement permanent dans les six mois.

Sans ces données, chaque opération se raconte comme un fait divers plutôt que comme le symptôme d'un système. Hochelaga-Maisonneuve a vu le plus grand campement de la ville en 2020. L'arrondissement en voit encore démanteler en 2026. Entre les deux, ce n'est pas la tolérance des citoyens qui a changé : c'est le nombre de personnes pour qui la tente demeure la seule option.