Il y a des silences qui sont eux-mêmes des nouvelles. Quand la cheffe de la Coalition avenir Québec, Christine Fréchette, a été questionnée sur le projet de gaz naturel liquéfié de Baie-Comeau — désormais piloté par Kino Aski plutôt que par la seule Marinvest Energy Canada — elle est restée muette, selon Radio-Canada, qui a rapporté l'épisode en pleine campagne électorale. Pas de refus catégorique, pas d'appui, pas de conditions. Rien.
Pour une région qui a déjà vécu l'enterrement de GNL Québec et d'Énergie Saguenay, ce vide n'est pas anodin. Il signifie qu'un projet industriel de plusieurs milliards de dollars, susceptible de transformer le port de Baie-Comeau et la trajectoire économique de toute la Manicouagan, demeure suspendu à une décision qui sera prise ailleurs, plus tard, par des gens qui n'ont pas voulu en parler pendant qu'ils demandaient votre vote.
Ce qu'est devenu le projet
Rappelons la trame. Marinvest Energy Canada, filiale d'un groupe maritime norvégien, a fait connaître en 2024 son intérêt pour implanter à Baie-Comeau une usine de liquéfaction de gaz naturel destinée à l'exportation, principalement vers l'Europe. Le promoteur évoquait un investissement de l'ordre de plusieurs milliards, l'utilisation du gazoduc existant de TransCanada et l'expédition par méthaniers sur le Saint-Laurent.
Le projet a ensuite pris une nouvelle forme. Il est aujourd'hui porté par une entité baptisée Kino Aski, qui associe des partenaires autochtones au montage. Ce repositionnement n'est pas cosmétique : dans le paysage post-GNL Québec, un promoteur sait que l'acceptabilité sociale et la participation des Premières Nations ne sont plus des cases à cocher en fin de parcours, mais la condition d'entrée. La Nation innue occupe l'ensemble du territoire visé par les infrastructures potentielles et par le trajet maritime, et son adhésion — ou son opposition — pèsera davantage que n'importe quelle campagne de relations publiques.
Mais un changement de structure ne règle pas les questions de fond. Et c'est précisément là que la campagne électorale aurait pu être utile.
Les quatre verrous que personne ne nomme
L'électricité. Liquéfier du gaz naturel demande énormément d'énergie. Le modèle que défendait GNL Québec reposait sur une liquéfaction électrifiée grâce à l'hydroélectricité, présentée comme un avantage concurrentiel « propre ». Or Hydro-Québec a déjà prévenu que les surplus d'antan ont fondu : la société d'État a été contrainte de trier les demandes de blocs de puissance industrielle, et son plan d'action prévoit des investissements massifs simplement pour répondre à la demande domestique, à l'électrification des transports et aux besoins des entreprises déjà installées. Un projet de GNL exige un bloc énergétique considérable. Qui décide de l'attribuer? Le gouvernement, par décret. Voilà une décision strictement politique sur laquelle aucun chef ne s'est engagé.
L'approvisionnement gazier. Le gaz devrait venir de l'Ouest canadien par le réseau existant, puis emprunter le tronçon qui descend vers la Côte-Nord. La capacité disponible, les travaux de renforcement nécessaires et le partage des coûts entre le promoteur, le transporteur et les consommateurs québécois ne sont pas des détails techniques : ce sont des chiffres qui déterminent la viabilité du projet. Ils n'ont pas été discutés publiquement en campagne.
Le transport maritime. C'est le nœud qui a coulé Énergie Saguenay. Le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement avait conclu, dans son rapport de 2021, que le projet du Saguenay ne présentait pas les conditions nécessaires quant à l'acceptabilité sociale et aux gains climatiques, et le gouvernement Legault l'avait rejeté. Le transit accru de méthaniers dans l'habitat du béluga du Saint-Laurent — espèce en voie de disparition — figurait au cœur des préoccupations. À Baie-Comeau, la géographie diffère : pas de fjord, un port en eau profonde déjà actif, un chenal principal du fleuve. Mais le Saint-Laurent reste le Saint-Laurent, avec ses mammifères marins, ses pêcheurs, ses traversiers et ses conditions hivernales. Aucun chef n'a précisé s'il exigerait une évaluation fédérale en plus de la procédure québécoise.
Les emplois promis contre les emplois livrés. C'est le test que la Côte-Nord connaît par cœur. Les projets de cette nature annoncent des milliers d'emplois en construction — des emplois réels, mais temporaires, souvent occupés par une main-d'œuvre venue d'ailleurs — et quelques centaines d'emplois permanents en exploitation. Dans une région où la démographie décline et où les services de base s'effritent, la nuance compte. Radio-Canada rapportait cette semaine qu'à Natashquan, une enquête citoyenne sur l'accès aux soins révèle que l'idée même de vieillir sur place inquiète plusieurs résidents. En Basse-Côte-Nord, faute de lien routier, les carcasses d'automobiles s'accumulent depuis des décennies à Tête-à-la-Baleine. Une usine de GNL à Baie-Comeau ne règle ni l'un ni l'autre — mais elle occupe tout l'espace du débat régional.
Pourquoi le silence est stratégique
Mettons-nous à la place des états-majors. Dire oui au GNL, c'est risquer de perdre des voix dans les circonscriptions urbaines où le climat pèse lourd, et c'est ouvrir la porte à la comparaison avec le rejet d'Énergie Saguenay — pourquoi non au Saguenay et oui à Baie-Comeau? Dire non, c'est se priver d'un argument de développement régional dans une région où les fermetures industrielles ont laissé des cicatrices : rappelons la fin des activités de la scierie et les soubresauts du secteur forestier, les pressions sur l'aluminerie, les tarifs américains qui planent sur les exportations de métal et de papier.
Le silence permet de ne rien perdre. Sauf que, dans les faits, il transfère le coût de l'incertitude à la région. Un promoteur ne mobilise pas des milliards sans signaux; des travailleurs ne planifient pas leur avenir sur un peut-être; une municipalité ne réserve pas des terrains portuaires indéfiniment; et des communautés innues ne mènent pas des consultations internes coûteuses sur un projet dont le gouvernement refuse de dire s'il est même envisageable.
Ce qui devrait être exigé, concrètement
Trois engagements auraient suffi à sortir du flou, et aucun n'obligeait un chef à dire oui ou non au projet.
D'abord, la clarté procédurale : le gouvernement s'engage-t-il à soumettre le projet à une évaluation environnementale complète du BAPE, avec audiences publiques sur la Côte-Nord, et à demander une évaluation fédérale conjointe pour le volet maritime? C'est une réponse de deux phrases.
Ensuite, la règle du jeu énergétique : dans quelles conditions un bloc d'électricité peut-il être attribué à un projet d'exportation d'hydrocarbures, alors que des entreprises québécoises attendent leur tour? Là aussi, le principe peut être énoncé sans trancher le cas particulier.
Enfin, la reconnaissance du consentement autochtone : le gouvernement fera-t-il du consentement des communautés innues concernées une condition préalable, et non un simple élément d'appréciation? La présence de partenaires autochtones dans Kino Aski ne dispense pas de vérifier l'appui des communautés elles-mêmes, par leurs propres processus.
La Côte-Nord, encore en salle d'attente
Il y a quelque chose de familier dans cette configuration. La région produit de l'électricité pour tout le Québec, exporte du fer, de l'aluminium et du bois, et attend qu'on décide ailleurs de ce qui se passera chez elle. Le dossier du GNL de Baie-Comeau reproduit ce schéma avec une précision désolante : le débat se joue à Montréal et à Québec, les tribunes se disputent des symboles climatiques, et la question de ce que veut vraiment la population de la Manicouagan reste largement non posée.
Il y a peut-être un projet défendable à Baie-Comeau, avec les bonnes conditions. Il y a peut-être un projet indéfendable. On ne le saura pas en écoutant la campagne. Ce qu'on sait déjà, c'est qu'un dossier de cette ampleur ne devrait pas traverser une élection générale sans que quiconque aspirant à gouverner accepte d'en nommer les conditions. Le 2 novembre prochain — ou le lendemain d'une élection, peu importe la date —, ces questions seront toujours là. La différence, c'est que personne n'aura reçu de mandat pour y répondre.
