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New York, 25 ans après : quand la mémoire du 11-Septembre devient une arme contre un maire musulman

Les commémorations du quart de siècle des attentats de 2001 ont été assombries par des attaques visant Zohran Mamdani, premier maire musulman de New York. Un basculement lourd de sens.

Vingt-cinq ans. Un quart de siècle depuis que deux avions détournés ont percuté les tours jumelles du World Trade Center, tuant 2 753 personnes à New York seulement, et 2 977 au total en comptant le Pentagone et le vol 93 écrasé en Pennsylvanie. Comme chaque 11 septembre depuis 2002, les familles se sont rassemblées au pied des bassins commémoratifs de Ground Zero pour la lecture des noms, interrompue par les six moments de silence rituels.

Mais le 25e anniversaire, souligné par le quotidien allemand Die Zeit, n'a pas ressemblé aux précédents. Le deuil s'est doublé d'une bataille politique féroce, dont la cible était l'homme qui occupe désormais le bureau de maire de la ville : Zohran Mamdani, premier musulman à diriger New York.

Un maire élu, aussitôt contesté dans sa légitimité

Rappelons le contexte. Zohran Mamdani, né à Kampala en Ouganda en 1991, arrivé aux États-Unis enfant, élu à l'Assemblée de l'État de New York en 2020, a remporté la primaire démocrate de juin 2025 contre l'ancien gouverneur Andrew Cuomo, puis l'élection municipale de novembre 2025. Il est devenu, à 34 ans, le plus jeune maire de New York depuis plus d'un siècle, et le premier de confession musulmane.

Sa campagne, axée sur le coût de la vie — gel des loyers stabilisés, autobus gratuits, garderies universelles —, avait mobilisé un électorat jeune et diversifié. Mais elle avait aussi déclenché une contre-offensive d'une virulence rare, où la religion du candidat et ses positions sur Israël et la Palestine ont été constamment ramenées au devant de la scène.

C'est cette contre-offensive qui a resurgi le 11 septembre. Rudy Giuliani, maire de New York au moment des attentats et devenu depuis une figure du camp trumpiste, s'est fait entendre. Celui que l'on avait surnommé « America's Mayor » pour sa gestion des heures qui ont suivi l'effondrement des tours a passé les dernières années à multiplier les sorties contre Mamdani, allant jusqu'à suggérer que son élection constituait une victoire posthume pour les auteurs des attentats.

L'argument mérite d'être nommé pour ce qu'il est : une association entre l'appartenance religieuse d'un élu démocratiquement choisi et un attentat terroriste commis par d'autres. Aucun lien factuel ne l'étaie. Mamdani avait dix ans le 11 septembre 2001 et vivait déjà à New York.

Le glissement du deuil vers le soupçon

Ce qui se joue à New York dépasse largement la personne de Mamdani. Le 11-Septembre a longtemps été un rare espace de consensus dans une société américaine fracturée : une journée où les drapeaux étaient en berne, où les querelles partisanes s'interrompaient, où même les candidats en campagne suspendaient leurs publicités négatives. Cette trêve s'effrite.

Depuis quelques années, l'anniversaire sert de tribune. En 2021, pour le vingtième anniversaire, la question portait sur le retrait d'Afghanistan, survenu deux semaines plus tôt. En 2024, Donald Trump et Kamala Harris avaient tous deux fait le déplacement à Ground Zero, se serrant la main dans un moment de civilité vite dissipé. En 2026, la mémoire des victimes est mobilisée comme instrument de délégitimation d'un adversaire politique.

Le procédé n'est pas nouveau. Les chercheurs qui documentent l'islamophobie aux États-Unis rappellent que les crimes haineux antimusulmans ont bondi de plus de 1 600 % entre 2000 et 2001, selon les statistiques du FBI, et qu'ils ne sont jamais redescendus à leur niveau d'avant. Le Council on American-Islamic Relations, principale organisation de défense des droits civils des musulmans américains, publie chaque année un décompte des plaintes pour discrimination qui n'a cessé de croître.

Ce qui change, c'est l'échelle institutionnelle. Le soupçon ne vise plus seulement des individus anonymes dans un aéroport ou une mosquée de banlieue. Il vise le maire de la plus grande ville des États-Unis. Autrement dit : l'accès d'un musulman à une fonction élective majeure est traité par une partie de la classe politique non comme un fait démocratique, mais comme un problème de sécurité nationale.

Ce que ça révèle sur les démocraties occidentales

Il serait confortable de traiter cet épisode comme une pathologie strictement américaine. Ce serait se mentir.

L'Europe connaît ses propres versions de ce glissement. Cette même semaine, l'Allemagne était secouée par les suites de la victoire de l'AfD en Saxe-Anhalt. Die Zeit rapportait que Charlotte Knobloch, ancienne présidente du Conseil central des Juifs d'Allemagne et survivante de la Shoah, avait reçu des menaces de mort après le scrutin. Une autre survivante d'Auschwitz réclamait publiquement l'ouverture d'une procédure d'interdiction du parti d'extrême droite, tandis qu'un ministre-président conservateur, cité par la même publication, qualifiait l'AfD de « manifestement anticonstitutionnelle ».

Le fil rouge est le même : la mobilisation d'une identité — religieuse, ethnique, nationale — pour déterminer qui a le droit d'appartenir pleinement à la communauté politique, et qui demeure un invité sous conditions.

Une nuance importante, cependant. L'histoire enseigne que les cloisonnements identitaires n'ont rien d'inéluctable. Die Zeit consacrait cette semaine un récit à Abdol-Hossein Sardari, diplomate iranien en poste à Paris dans les années 1940, qui a sauvé des centaines de Juifs de la déportation en leur délivrant des passeports iraniens. Un musulman, agent d'un État étranger, sauvant des Juifs européens de l'extermination nazie : l'histoire réelle est toujours plus complexe que les récits qu'on en tire pour faire campagne.

Le miroir québécois

Au Québec, ce débat prend une forme différente, mais il n'est pas absent.

La Loi sur la laïcité de l'État, adoptée en juin 2019, interdit le port de signes religieux à certains employés de l'État en position d'autorité, dont les enseignantes et enseignants du réseau public. En février 2024, la Cour d'appel du Québec a maintenu la validité de la loi, invoquée sous la clause dérogatoire de la Charte canadienne des droits et libertés. La Cour suprême du Canada a accepté d'entendre l'affaire, et les audiences constituent l'un des dossiers judiciaires les plus scrutés au pays.

On peut débattre en toute légitimité de la neutralité de l'État et de ses modalités. Ce débat est ancien au Québec, enraciné dans la Révolution tranquille et l'arrachement à l'emprise de l'Église catholique. Il n'a rien d'illégitime en soi.

Mais l'épisode new-yorkais soulève une question distincte, qui vaut aussi chez nous : que se passe-t-il quand l'argument laïque glisse vers le soupçon identitaire? Quand la question n'est plus « quelles règles pour la fonction publique? » mais « cette personne est-elle vraiment des nôtres? »

Le Québec a connu son propre 29 janvier 2017, quand six hommes ont été tués et cinq autres grièvement blessés dans l'attentat de la grande mosquée de Québec. Le gouvernement fédéral a depuis désigné cette date Journée nationale de commémoration de l'attentat à la mosquée de Québec et d'action contre l'islamophobie. La mémoire d'une tuerie peut servir à rassembler ou à diviser; la différence tient à ce qu'on en fait.

Ce qui change

À Ground Zero, le 11 septembre 2026, les noms des 2 977 victimes ont été lus. Parmi eux, des dizaines de musulmans : des employés de bureau, des serveurs du restaurant Windows on the World, des passagers. Cette réalité, documentée depuis des années, résiste mal aux slogans.

Le basculement observé cette semaine n'est pas anecdotique. Quand la commémoration d'un massacre devient le décor d'une contestation de la légitimité d'un élu en raison de sa foi, c'est le contrat démocratique lui-même qui est mis en cause. Non pas le droit de critiquer durement un maire — c'est la respiration normale d'une démocratie —, mais l'idée qu'une appartenance religieuse puisse disqualifier d'avance.

Mamdani, pour sa part, a participé aux cérémonies. Un maire de New York qui commémore le 11-Septembre : l'image, banale en apparence, était précisément ce que ses détracteurs voulaient empêcher.