Québec solidaire a déposé vendredi le document le plus attendu — et le plus scruté — de sa campagne : son cadre financier. Le parti de gauche y assume une position que personne d'autre ne défend dans cette élection : l'État québécois ne sera pas rétréci. Ni compressions, ni attrition dans la fonction publique, ni « révision de programmes » présentée comme une saine gestion. Comme l'a résumé Le Nouvelliste, la formation « est la seule à ne pas viser à réduire la taille de l'État pour équilibrer les finances publiques ». Conséquence logique et assumée : tout l'équilibre du plan repose sur de nouvelles recettes, prélevées chez les mieux nantis, les géants du numérique et les institutions financières.
À quatre semaines du vote, alors que le Parti québécois mène les intentions de vote et que la Coalition avenir Québec se bat pour sa survie, ce cadre financier fait plus qu'aligner des colonnes de chiffres. Il fixe l'identité de Québec solidaire dans une campagne où le parti joue son statut de troisième voie.
Le choix inverse de tous les autres
Depuis le début de la campagne, les cadres financiers concurrents se ressemblent davantage entre eux qu'ils ne ressemblent à celui des solidaires. Le Parti conservateur du Québec d'Éric Duhaime a déjà fait l'objet d'analyses serrées sur ses hypothèses d'économies dans l'appareil public. La CAQ, elle, multiplie les engagements ciblés : Christine Fréchette était vendredi à La Baie pour annoncer des mesures liées à la qualité de vie des aînés — un créneau où la promesse coûte cher et se finance mal par la seule croissance économique, comme l'ont relevé Le Nouvelliste et La Presse. Le PCQ, de son côté, aborde la crise du logement par l'offre et la déréglementation, en proposant « plus de liberté aux propriétaires » selon Le Droit, une approche qui suppose peu de dépenses publiques nouvelles.
Autrement dit : les autres partis promettent de dépenser mieux, ou moins. Québec solidaire promet de dépenser autant, voire davantage — en services publics, en santé, en éducation, en logement social — et de trouver l'argent ailleurs. C'est le seul cadre de la campagne qui parie sur la recette plutôt que sur la dépense.
Trois gisements fiscaux, trois niveaux de risque
Les trois piliers annoncés ne présentent pas du tout le même degré de solidité juridique et économique.
L'impôt sur la grande fortune. C'est la mesure emblématique de QS depuis plusieurs cycles électoraux. Le parti l'a défendue en 2018 et en 2022 sous diverses formes, et l'idée s'appuie sur des travaux économiques bien établis, notamment ceux menés dans la foulée des recherches de Thomas Piketty et de Gabriel Zucman en France et aux États-Unis. Le Québec a compétence claire en matière d'impôt direct. Mais c'est aussi la mesure la plus vulnérable à l'érosion d'assiette : les grandes fortunes sont mobiles, leurs actifs sont souvent illiquides (participations dans des entreprises privées, immobilier, fiducies) et difficiles à évaluer annuellement. L'expérience européenne est instructive : la France, la Suède, les Pays-Bas et le Danemark ont tous abandonné leur impôt sur la fortune, la plupart du temps parce que les coûts administratifs et l'évitement rognaient le rendement attendu. L'OCDE a documenté ce recul dans ses travaux sur la taxation du patrimoine net. QS répond, non sans logique, que les mécanismes de déclaration et d'échange de renseignements fiscaux se sont considérablement resserrés depuis les années 1990, et qu'une fortune québécoise reste plus difficile à faire disparaître qu'il y a trente ans. Reste que l'hypothèse de rendement est ici la plus incertaine du lot, et qu'aucun gouvernement provincial canadien n'a de précédent à exhiber.
La taxe sur les géants du numérique. Ici, le problème est moins économique que constitutionnel et diplomatique. Le Québec impose déjà la TVQ sur les services numériques étrangers depuis 2019, et cela fonctionne. Mais une taxe sur les revenus ou les profits des GAFAM, elle, touche de plein fouet un terrain où Ottawa a agi — puis reculé. Le gouvernement fédéral avait adopté sa Loi sur la taxe sur les services numériques en 2024, avant de l'abandonner en juin 2025 sous la pression directe de l'administration Trump, qui menaçait de suspendre les négociations commerciales. Radio-Canada et la CBC ont abondamment documenté cet épisode. Un gouvernement solidaire à Québec se retrouverait donc à vouloir faire seul ce que le gouvernement du Canada n'a pas osé maintenir, avec un levier de négociation incomparablement plus faible et un risque réel de contestation devant les tribunaux sur le partage des compétences en matière de commerce interprovincial et international. QS peut plaider qu'une taxe bien conçue sur la présence numérique au Québec relève de sa compétence fiscale; il faudra le démontrer devant des avocats, pas seulement devant des électeurs.
La contribution des banques. C'est paradoxalement le pilier le plus défendable. Les institutions financières canadiennes affichent des profits record et le fédéral lui-même a créé, en 2022, un « dividende pour la relance au Canada » de 15 % applicable rétroactivement aux banques et aux assureurs-vie, en plus d'une surtaxe permanente de 1,5 %. Le précédent existe donc, et il est canadien. Les provinces imposent par ailleurs déjà des taxes sur le capital ou sur les primes dans le secteur financier. Le risque principal n'est pas la fuite — les grandes banques ne déménagent pas leur clientèle de dépôts — mais le transfert du fardeau vers les frais bancaires et les taux, ce que l'industrie ne manquera pas d'invoquer.
Ce qu'il faut regarder dans les chiffres
Le test de crédibilité d'un cadre financier ne se joue pas sur les intentions, mais sur trois éléments : le comportement présumé des contribuables visés, l'échéancier d'implantation et la marge de prudence.
Un impôt sur la fortune ou une taxe numérique n'entrent pas en vigueur le lendemain d'une élection. Il faut légiférer, bâtir l'appareil de vérification, former les équipes à Revenu Québec. Si les revenus sont comptabilisés dès la première ou la deuxième année du mandat alors que la dépense, elle, est immédiate — embauches en santé, places en logement social —, l'écart se creuse au bilan. C'est exactement le genre de décalage que le Vérificateur général et la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l'Université de Sherbrooke pointent année après année dans les engagements électoraux de tous les partis.
À cela s'ajoute le contexte macroéconomique. Le déficit québécois inscrit au dernier budget se situe à des niveaux inédits hors pandémie, les tensions commerciales avec les États-Unis pèsent sur l'économie et le Fonds des générations reste une source de discorde entre les partis. Aucun cadre financier de cette campagne — pas seulement celui de QS — ne dispose d'un coussin confortable.
Un pari politique autant qu'économique
Il serait injuste de juger le cadre solidaire sur son seul degré de risque fiscal. Les cadres concurrents portent leurs propres risques, simplement d'un autre ordre : réduire la taille de l'État suppose de nommer les services qu'on coupe, et cet exercice-là aussi finit rarement comme prévu. Les professeurs de cégep qui manifestaient vendredi à Carleton-sur-Mer, selon Radio-Canada, pour réclamer des investissements dans le réseau collégial régional rappellent que l'austérité a aussi une facture politique.
Le vrai enjeu, pour Québec solidaire, est ailleurs. Le parti a besoin de démontrer qu'il peut gouverner, pas seulement proposer. En rendant public un cadre financier détaillé, il accepte le terrain de jeu de la crédibilité économique — celui où ses adversaires l'attendent depuis toujours. Si les hypothèses de rendement tiennent l'examen des économistes indépendants au cours des prochaines semaines, le pari est payant : QS devient le parti qui a refusé de couper et qui a dit comment payer. Si les chiffres s'effritent, il redevient le parti des bonnes intentions non financées, à un moment où la compétition pour le vote progressiste avec le PQ ne laisse aucune place à l'approximation.
Dans Lanaudière, selon Mon Joliette, la CAQ et le PQ étaient encore au coude à coude dans cinq des neuf circonscriptions à la fin de la deuxième semaine de campagne. Québec solidaire n'y figure pas dans la course. C'est précisément pourquoi son cadre financier compte : il ne s'adresse pas à ceux qui voteront pour lui, mais à ceux qui hésitent à le faire.
