Culture

Taxe de séjour et culture : le débat britannique qui devrait résonner au Québec

Des dirigeants culturels britanniques veulent que la future taxe de séjour soit réservée aux arts. Au Québec, la taxe sur l'hébergement rapporte des dizaines de millions et va d'abord au tourisme.

Le raisonnement revient chaque fois qu'un ministre des Finances prépare un budget : les touristes viennent pour les musées, les festivals, les salles de spectacle, donc la culture est un investissement rentable. L'argument sert à justifier des subventions. Il ne sert presque jamais à créer un canal de financement dédié. Un débat en cours au Royaume-Uni met le doigt exactement sur ce décalage, et il vaut la peine de le regarder d'ici.

Ce qui se passe au Royaume-Uni

Selon The Art Newspaper, des dirigeants du secteur culturel britannique demandent que les revenus de la taxe de séjour proposée par le gouvernement — un prélèvement sur les nuitées touristiques — soient cantonnés (« ring-fenced ») au financement des arts. Leur inquiétude est précise : les plans annoncés laisseraient aux maires une très large latitude sur l'usage des sommes perçues, sans mécanisme obligeant à réinvestir dans l'offre culturelle qui attire justement les visiteurs.

Cette revendication n'arrive pas de nulle part. Le gouvernement britannique a annoncé son intention d'autoriser les autorités combinées d'Angleterre — celles dirigées par un maire métropolitain, comme le Grand Manchester ou la région de Liverpool — à instaurer un prélèvement sur les séjours de courte durée. Le Guardian et la BBC ont rapporté les chiffres évoqués : des centaines de millions de livres par année à l'échelle du pays, avec Londres comme principal gisement. Or les maires ont d'autres priorités criantes : transport en commun, logement, itinérance, propreté urbaine. Les institutions culturelles craignent d'être placées en concurrence avec des dossiers politiquement plus payants.

Le précédent écossais nourrit la méfiance. Édimbourg est devenue la première ville du Royaume-Uni à adopter une taxe de séjour, avec une entrée en vigueur prévue en 2026 et un taux de 5 % sur le coût de l'hébergement. La Ville a promis d'en consacrer une portion au « patrimoine, à la culture et aux festivals », mais la répartition exacte a fait l'objet de mois de négociations, et le secteur hôtelier a contesté à la fois le taux et l'affectation. Autrement dit : même là où une part est réservée, la garantie reste politique, pas structurelle.

Au Québec, une taxe qui existe depuis 1997

Le Québec n'a pas à imaginer ce mécanisme : il l'applique depuis près de trente ans. La taxe sur l'hébergement a été instaurée en 1997, d'abord à 2 $ par nuitée dans certaines régions, puis convertie en taxe ad valorem. Depuis 2019, elle est uniformisée à 3,5 % du prix de la nuitée et s'applique à l'ensemble des régions touristiques du Québec, y compris aux locations de type Airbnb, dont la plateforme perçoit et remet la taxe. Revenu Québec administre la perception; le ministère du Tourisme en redistribue le produit.

Et c'est là que le contraste avec le débat britannique devient net. Le Fonds de partenariat touristique, qui reçoit ces sommes, les redirige principalement vers les associations touristiques régionales (ATR) et les associations touristiques sectorielles, ainsi que vers les ententes de partenariat régional en tourisme. La destination de l'argent est la promotion, le développement de l'offre touristique, le marketing de destination. Les documents budgétaires du gouvernement du Québec et les rapports annuels du ministère du Tourisme font état de revenus de l'ordre de plusieurs dizaines de millions de dollars par année pour cette taxe — un montant qui a rebondi fortement après la chute pandémique, porté par la reprise du tourisme et par l'assujettissement des plateformes de location à court terme.

Les institutions culturelles, elles, n'y touchent pas directement. Musées, festivals, théâtres et salles de spectacle relèvent d'un tout autre circuit : le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), les programmes du ministère de la Culture et des Communications, le Conseil des arts de Montréal, les ententes de développement culturel avec les villes, et du côté fédéral, le Conseil des arts du Canada et Patrimoine canadien. Des enveloppes distinctes, votées budget par budget, révisables à la baisse, et sans lien mécanique avec la fréquentation touristique.

Montréal et Québec : deux villes qui vendent leur culture

Montréal est probablement l'exemple le plus frappant de cette dissociation. Tourisme Montréal, financé en bonne partie par la taxe sur l'hébergement perçue dans la région, construit son message international autour du Festival international de jazz de Montréal, des Francos, de Juste pour rire, du Musée des beaux-arts, de MUTEK, du Quartier des spectacles. La culture est littéralement le produit vendu.

Pendant ce temps, les organismes qui fabriquent ce produit naviguent dans une précarité récurrente. Le secteur montréalais a traversé une série de secousses ces dernières années : difficultés financières de groupes de festivals, fermetures et restructurations de salles, hausse des coûts d'exploitation, chute des revenus de commandite, et un retour d'auditoire inégal selon les disciplines. Radio-Canada, La Presse et Le Devoir ont documenté à répétition ces situations, souvent réglées par des aides d'urgence ponctuelles plutôt que par un financement prévisible.

À Québec, la logique est encore plus visible parce que la ville est presque entièrement une destination patrimoniale. L'arrondissement historique inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO, les fortifications, le Musée de la civilisation, le Musée national des beaux-arts du Québec, le Festival d'été : c'est l'argumentaire touristique en entier. La taxe perçue sur les nuitées de la région alimente l'Office du tourisme de Québec pour la promotion. Les institutions patrimoniales et muséales, elles, dépendent de subventions gouvernementales et de la billetterie, avec des besoins d'entretien de bâtiments anciens qui ne cessent d'augmenter.

Ce qu'un cantonnement changerait — et ce qu'il coûterait

L'idée d'affecter une part de la taxe sur l'hébergement aux institutions culturelles a des avantages évidents. D'abord la prévisibilité : une source liée à l'activité économique plutôt qu'au cycle électoral et aux arbitrages budgétaires. Ensuite la logique fiscale : ceux qui bénéficient de l'offre culturelle — les visiteurs — en financent une partie, ce qui est exactement l'argument que les milieux culturels utilisent depuis des décennies. Enfin la cohérence : il est difficile de soutenir que la culture est le moteur du tourisme tout en excluant la culture des revenus du tourisme.

Mais les objections ne sont pas frivoles. Les associations touristiques régionales feraient valoir, à juste titre, que sans promotion il n'y a pas de visiteurs, et donc pas de taxe à partager. Toute part réaffectée est une part retirée du marketing de destination, dans un marché où le Québec est en concurrence avec des destinations qui investissent massivement. Le secteur de l'hébergement, déjà critique du taux actuel et de la fiscalité municipale, verrait dans un élargissement de l'affectation une invitation à hausser la taxe. Et les dernières années ont rappelé à quel point les revenus d'une taxe sur les nuitées sont volatils : en cas de crise sanitaire, de récession ou d'effondrement du tourisme international, un financement culturel arrimé aux nuitées s'effondre au moment précis où les institutions en auraient le plus besoin.

Il y a aussi une question d'équité territoriale. Les nuitées se concentrent à Montréal, à Québec et dans quelques régions de villégiature. Un financement culturel proportionnel aux nuitées désavantagerait structurellement les régions où l'offre culturelle est déjà la plus fragile.

La vraie question

Le débat britannique est utile parce qu'il oblige à formuler la question autrement. Il ne s'agit pas seulement de savoir combien on donne à la culture, mais qui paie et selon quelle logique. Le Québec a choisi, en 1997, de faire financer la promotion touristique par les touristes. Il n'a jamais fait le pas suivant : faire financer par les touristes une partie de ce qu'ils viennent voir.

Rien n'oblige à trancher pour un modèle unique. Un mécanisme hybride existe ailleurs — une fraction réservée au patrimoine et aux festivals, comme à Édimbourg, ou des ententes de développement culturel financées en partie par les revenus touristiques dans les villes les plus visitées. La contribution du débat londonien n'est pas de fournir une réponse, mais de rappeler qu'une taxe créée pour le tourisme n'a pas de vocation naturelle : elle a une affectation politique, décidée une fois, et rarement rouverte.

Au Royaume-Uni, la fenêtre est ouverte parce que la taxe est neuve. Au Québec, elle est fermée depuis trois décennies. C'est peut-être la seule véritable différence.