Robotique

Robots humanoïdes : un vide normatif que les manufacturiers québécois paieront cher

Aucune norme internationale ne couvre le robot humanoïde mobile à usage général. Pendant que l'A3 amorce ses travaux, la responsabilité de l'analyse de risque retombe entièrement sur l'employeur québécois.

Une vidéo chinoise, un rappel brutal

La scène a circulé partout : dans une usine chinoise, un robot humanoïde suspendu à un portique se met soudainement à s'agiter violemment, projetant ses bras dans toutes les directions et forçant les techniciens à reculer. Le Figaro a rapporté l'incident, et plusieurs médias ont repris les images d'un appareil devenu « incontrôlable » lors d'un test. Les fabricants ont parlé d'un problème de programmation ou d'un défaut de calibration des capteurs; aucune blessure grave n'a été signalée.

L'anecdote est spectaculaire, mais elle n'est pas l'essentiel. L'essentiel, c'est ce qu'elle révèle : une machine bipède de 30 à 70 kilos, capable de se déplacer librement, dotée d'une politique de contrôle entraînée par apprentissage, ne relève d'aucun cadre normatif existant. Et au Québec, quand une machine blesse un travailleur, ce n'est pas le fabricant chinois qui répond devant la CNESST. C'est l'employeur.

Trois normes, aucune qui s'applique vraiment

Le droit de la sécurité machine repose, en Amérique du Nord comme en Europe, sur une architecture de normes techniques. Aucune des trois grandes familles pertinentes ne couvre l'humanoïde mobile à usage général.

L'ISO 10218, révisée en 2025 (parties 1 et 2), encadre les robots industriels et leur intégration. Elle suppose une application définie, une cellule, un périmètre, un espace de travail délimité. C'est le modèle du bras fixe qui répète une tâche dans un volume connu. Un humanoïde qui circule dans une allée d'entrepôt n'entre pas dans ce cadre : son « espace de travail » est l'usine au complet.

L'ISO 3691-4 couvre les chariots industriels sans conducteur — AGV et AMR. Elle traite la navigation, la détection d'obstacles, les zones de protection, la vitesse en fonction de la distance de freinage. Mais elle s'adresse à des plateformes roulantes, stables, dont la défaillance typique est l'immobilisation. Elle ne dit rien de la chute d'un bipède, ni du couple d'un bras articulé monté à hauteur de tête.

L'ISO/TS 15066, spécification technique sur les robots collaboratifs, fournit des seuils biomécaniques de douleur pour les contacts corps-machine. Elle a été conçue pour des cobots à base fixe et vitesse limitée. Appliquée à un humanoïde de 60 kilos qui se déplace à 1,5 m/s, elle devient largement insuffisante : l'énergie cinétique d'une masse mobile complète n'a rien à voir avec celle d'un segment de bras.

Résultat : l'humanoïde tombe dans l'intervalle entre les trois. Et un intervalle normatif, dans un dossier CNESST ou devant un assureur, n'est jamais un avantage.

L'A3 ouvre le chantier

L'Association for Advancing Automation (A3), qui coordonne la normalisation robotique en Amérique du Nord et administre les documents R15, a annoncé la formation d'un groupe de travail sur la sécurité des robots humanoïdes et à usage général. Le Robot Report et l'A3 elle-même ont documenté l'initiative, qui vise à produire un rapport technique — probablement une base de type R15.08 élargie, en s'inspirant du travail déjà accompli sur les robots mobiles industriels.

Du côté international, l'ISO/TC 299, comité technique responsable de la robotique, a également amorcé des discussions préliminaires. Mais il faut être clair sur les échéanciers : une norme ISO prend typiquement de quatre à sept ans entre le lancement des travaux et la publication. Un rapport technique A3 peut sortir plus vite, mais un rapport technique n'est pas une norme harmonisée : il n'offre pas la présomption de conformité qu'un intégrateur recherche.

Autrement dit, tout manufacturier qui déploie un humanoïde d'ici 2030 le fera sans norme applicable. Ce n'est pas une zone grise temporaire, c'est l'état du dossier pour la décennie.

Ce que dit la loi québécoise, elle

L'absence de norme ne crée aucun vide juridique. La Loi sur la santé et la sécurité du travail impose à l'employeur l'obligation générale de prendre les mesures nécessaires pour protéger la santé et assurer la sécurité de ses travailleurs. Depuis la réforme de 2021 (loi 27) et l'entrée en vigueur progressive des mécanismes de prévention, l'employeur doit identifier et analyser les risques, puis les consigner dans un programme de prévention.

Le Règlement sur la santé et la sécurité du travail, à sa section sur les machines, exige que les zones dangereuses soient rendues inaccessibles ou protégées par un dispositif de sécurité. L'IRSST, l'institut de recherche associé à la CNESST, a publié plusieurs guides sur la sécurité des machines et sur l'appréciation du risque, en s'appuyant sur les normes ISO 12100 et ISO 13849.

C'est là que se situe la vraie réponse pratique : en l'absence de norme sectorielle, l'employeur doit remonter aux normes chapeaux. L'ISO 12100 (appréciation et réduction du risque) et l'ISO 13849-1 (parties de systèmes de commande relatives à la sécurité, avec ses niveaux de performance PL) restent applicables. Elles sont génériques, donc valables — mais elles obligent l'employeur à construire lui-même l'argumentaire complet.

Grille pratique : les cinq questions à régler avant l'achat

Qui signe la conformité? Un humanoïde importé n'arrive presque jamais avec une déclaration de conformité machine utilisable au Québec. Si l'appareil est vendu comme plateforme de recherche ou de développement, le fabricant décline sa responsabilité pour tout usage en production. L'entreprise qui l'intègre devient de facto le fabricant au sens réglementaire : elle doit produire son propre dossier technique, son appréciation du risque et sa validation.

Quelle zone de sécurité? Un humanoïde à usage général n'a pas de volume de travail défini, ce qui interdit la logique classique de la clôture. Les approches défendables restent la séparation dans le temps (le robot travaille quand il n'y a personne), la séparation dans l'espace (zone clôturée dédiée, même si le robot est mobile à l'intérieur), ou la limitation sévère de vitesse et de force avec supervision humaine constante. Le troisième scénario est le plus coûteux à justifier.

Quel niveau de performance pour l'arrêt? Un bouton d'arrêt d'urgence sans fil, sur un appareil qui peut tomber vers l'avant, ne suffit pas. Il faut démontrer que la perte d'équilibre ne génère pas d'énergie dangereuse, et que la fonction de sécurité atteint le PL requis par l'analyse. Un contrôleur d'équilibre entraîné par apprentissage par renforcement est, par nature, difficile à qualifier au sens de l'ISO 13849 : son comportement n'est pas déterministe.

Quelle assurance? Les assureurs de responsabilité civile et de biens posent désormais la question de la conformité normative dans les questionnaires d'automatisation. Déployer une machine sans norme applicable et sans dossier technique complet expose à un refus de couverture en cas de sinistre. Il vaut mieux poser la question au courtier avant le bon de commande.

Et l'alternative? C'est le point le plus souvent escamoté. Pour la grande majorité des tâches industrielles réelles — chargement de machine, palettisation, assemblage, inspection —, un bras fixe en cellule ou un cobot certifié fait le travail avec une norme applicable, un intégrateur qui signe, un dossier de conformité standard et une prime d'assurance prévisible. La forme humanoïde n'apporte un avantage que là où l'environnement est réellement non modifiable, ce qui est rare en usine.

Le décalage entre la vitrine et l'atelier

Le contraste avec l'actualité technologique est frappant. L'ETH Zürich a fait franchir des barres suspendues à un humanoïde en s'appuyant sur des données LiDAR brutes, comme l'ont rapporté TechEBlog et KultureGeek. Berkeley a présenté Humanoid Lite, une plateforme ouverte à bas coût, selon i-programmer. L'A3 elle-même s'interroge sur la capacité du boom chinois à passer « l'épreuve des affaires ». Des estimations de commandes dans les milliards de dollars circulent.

Ces démonstrations sont réelles et impressionnantes. Elles ne disent rien de la sécurité fonctionnelle en production. Un robot qui se balance à des barres dans un laboratoire est un robot dans un laboratoire — un environnement où l'exposition des personnes est contrôlée par le protocole de recherche, pas par un dispositif de sécurité certifié.

Pour un manufacturier québécois, la lecture est simple. L'humanoïde est aujourd'hui un projet pilote sous supervision, financé comme de la R-D, isolé physiquement des travailleurs, documenté comme tel. Ce n'est pas encore un équipement de production. Le jour où l'A3 puis l'ISO auront publié, la conversation changera. Pas avant.