Éducation

Former des médecins au Saguenay, sauver les cégeps en Gaspésie : le pari régional de l'éducation québécoise

L'Université du Québec propose un doctorat de premier cycle en médecine déployé en région. Pendant ce temps, les profs de cégep gaspésiens manifestent pour la survie de leur réseau.

Deux nouvelles venues de deux régions éloignées, la même semaine, racontent en réalité une seule histoire : celle du pari québécois sur la formation en région comme remède à la pénurie de professionnels. D'un côté, l'Université du Québec pousse son projet de doctorat de premier cycle en médecine, où l'UQAC accueillerait des cohortes au Saguenay–Lac-Saint-Jean. De l'autre, à Carleton-sur-Mer, des syndicats d'enseignantes et d'enseignants de cégep sont descendus dans la rue en pleine campagne électorale pour réclamer des investissements dans un réseau collégial régional fragilisé.

La juxtaposition n'est pas fortuite. On ne forme pas des médecins en région sans un réseau collégial capable de préparer, sur place, les jeunes qui y entreront.

Ce que propose l'Université du Québec

Le projet, rapporté notamment par TVA Nouvelles Saguenay–Lac-Saint-Jean, s'appuie sur une logique simple : le lieu de formation influence le lieu de pratique. Le réseau de l'Université du Québec — dix établissements répartis sur le territoire, de Rimouski à Rouyn-Noranda en passant par Chicoutimi et Trois-Rivières — souhaite offrir un doctorat de premier cycle en médecine, soit un cursus permettant d'entrer en médecine directement après le cégep, sans passer par les facultés de Montréal, Québec ou Sherbrooke.

L'idée n'est pas née du néant. Le Québec expérimente depuis longtemps la délocalisation de la formation médicale. L'Université de Sherbrooke a implanté un campus à Saguenay dès 2006, et un autre à Moncton pour les francophones du Nouveau-Brunswick. L'Université McGill a ouvert son campus Outaouais à Gatineau. L'Université Laval, l'Université de Montréal et l'UQTR ont développé des programmes de résidence et des stages en milieux éloignés. La nouveauté de la proposition de l'Université du Québec tient au fait que l'établissement régional deviendrait maître d'œuvre du diplôme, et non l'antenne d'une faculté métropolitaine.

Ce glissement est loin d'être cosmétique. Il détermine qui recrute, selon quels critères, et avec quelle marge de manœuvre pour privilégier des candidatures issues des régions.

Ce que dit la recherche sur la rétention

Le raisonnement des promoteurs du projet n'est pas un vœu pieux. La littérature internationale sur l'effectif médical rural est relativement convergente sur trois facteurs prédictifs de l'installation en région : l'origine géographique du candidat, l'exposition à la pratique rurale pendant la formation, et la durée de cette exposition.

L'Organisation mondiale de la santé, dans ses lignes directrices sur le maintien en poste du personnel de santé en milieu rural, recommande explicitement de recruter des étudiants issus de milieux ruraux, de situer les établissements de formation à l'extérieur des grandes villes et d'intégrer des contenus adaptés à la pratique rurale dans les cursus. Ce sont ces recommandations que le Québec applique, par fragments, depuis vingt ans.

Au Canada, le cas le plus souvent cité est celui de l'École de médecine du Nord de l'Ontario, à Sudbury et Thunder Bay, créée en 2005 avec un mandat explicitement régional. Ses résultats de rétention dans le Nord sont régulièrement présentés comme la preuve que le modèle fonctionne — à condition d'être appliqué intégralement, du recrutement à la résidence.

C'est précisément là que le bât blesse. Former un médecin ne s'arrête pas au doctorat de premier cycle : il faut ensuite une résidence, donc des postes, des milieux de stage accrédités, des médecins enseignants disponibles. Un diplômé du Saguenay qui doit faire sa résidence à Montréal parce que les places manquent chez lui a de bonnes chances d'y rester. Le Collège des médecins du Québec et les facultés répartissent les postes de résidence selon des mécanismes nationaux; une formation régionale sans postes régionaux correspondants risque de n'être qu'un entonnoir vers la métropole.

Le maillon faible : le cégep

Et c'est ici qu'intervient la manifestation de Carleton-sur-Mer, dont Radio-Canada Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine a rendu compte en direct. Des représentantes et représentants syndicaux du personnel enseignant collégial y ont lancé un message aux partis en campagne : « écoutez la voix des régions, investissez dans nos cégeps ».

Le réseau collégial gaspésien — le Cégep de la Gaspésie et des Îles, avec ses campus de Gaspé, Carleton-sur-Mer et des Îles-de-la-Madeleine, ainsi que le Cégep de Matane dans le Bas-Saint-Laurent voisin — vit depuis des années sur une arithmétique impossible. Le financement des cégeps repose largement sur l'effectif étudiant. Or la démographie régionale, marquée par le vieillissement et le départ des jeunes, réduit le bassin de candidatures. Moins d'étudiants signifie moins de financement, donc moins de programmes offerts, donc moins de raisons de rester étudier en région : la boucle se referme sur elle-même.

Les établissements régionaux ont tenté d'en sortir par deux voies. D'abord le recrutement international, qui a permis à plusieurs cégeps éloignés de remplir des cohortes entières — jusqu'à ce que le resserrement fédéral des permis d'études, en 2024 et 2025, et les plafonds imposés au Québec fassent chuter les admissions. Ensuite la formation continue et les programmes attestés d'études collégiales, plus souples mais financés différemment.

Le résultat est un réseau qui tient par des pratiques de compensation budgétaire et des ententes ponctuelles, sans garantie de pérennité. Pour les enseignantes et enseignants réunis à Carleton, il s'agit d'obtenir un financement tenant compte des coûts fixes d'un campus régional, indépendamment du nombre d'inscriptions — une revendication portée de longue date par la Fédération des cégeps.

Pourquoi les deux dossiers sont indissociables

Un doctorat de premier cycle en médecine recrute, par définition, des sortants du cégep. Si l'objectif est de former des médecins issus des régions — parce que c'est le facteur le plus prédictif de leur installation ultérieure —, il faut que ces jeunes puissent faire un DEC en sciences de la nature près de chez eux, avec des laboratoires équipés et des professeurs en nombre suffisant.

Or le programme Sciences de la nature est parmi les plus coûteux à offrir : équipement, locaux spécialisés, cohortes minimales viables. C'est souvent le premier programme menacé quand un cégep régional doit couper. Autrement dit, la condition préalable au projet universitaire est exactement ce que les manifestants de Carleton disent voir s'effriter.

Le raisonnement s'étend au-delà de la médecine. Sciences infirmières, technologie de radiodiagnostic, hygiène dentaire, techniques de laboratoire : la quasi-totalité du personnel de santé non médecin est formée au collégial. Une région sans cégep fort n'est pas seulement une région sans médecins; c'est une région sans infirmières, sans techniciens, sans le personnel qui rend un hôpital fonctionnel.

Les questions qui restent

Plusieurs éléments du projet de l'Université du Québec demeurent à préciser publiquement : le nombre de places envisagé, la répartition entre les établissements du réseau, le calendrier, les modalités d'agrément par les instances canadiennes de l'éducation médicale, et surtout l'engagement financier requis du gouvernement. Créer un programme de médecine complet coûte cher, et le contexte budgétaire québécois est tendu.

S'ajoute la question des ressources humaines : il faut des professeurs-cliniciens en nombre suffisant pour enseigner. Dans des régions où l'on manque déjà de médecins pour soigner, en trouver pour enseigner relève du défi supplémentaire.

Enfin, il y a l'enjeu de la sélection. Le modèle ne livre ses résultats de rétention que si les critères d'admission valorisent l'ancrage régional. Un programme régional qui recruterait majoritairement dans les banlieues montréalaises reproduirait le problème qu'il prétend régler.

Un test pour la campagne

Les deux dossiers arrivent en pleine période électorale, ce qui n'est évidemment pas un hasard de calendrier pour les syndicats gaspésiens. Ils obligent les partis à se prononcer sur une question de fond : le Québec est-il prêt à financer l'enseignement supérieur en région selon une logique de mission territoriale plutôt que de comptabilité par tête?

La réponse déterminera si le projet de l'Université du Québec devient un levier structurant ou un énoncé d'intention de plus. Former en région pour retenir en région reste une bonne idée — à condition que la région ait encore une école où commencer.