La 16e journée de la campagne électorale québécoise, vendredi, aura moins ressemblé à un affrontement d'idées qu'à une tournée de chantier. Pendant que Le Journal de Québec suivait en direct les chefs sur le prix de l'essence, l'accès à la propriété, les aînés et les cadres financiers, c'est dans deux régions — le Saguenay–Lac-Saint-Jean et la Côte-Nord — que la mécanique électorale s'est révélée avec le plus de crudité : de l'asphalte, un pont, des mesures ciblées sur le portefeuille. Et, sur le terrain, des élus locaux qui n'hésitent pas à dire que ce n'est pas forcément là que le bât blesse.
La route 170 : une promesse qui traverse les gouvernements
La ministre caquiste Christine Fréchette a confirmé, selon Radio-Canada Saguenay–Lac-Saint-Jean, qu'un gouvernement de la Coalition avenir Québec réélu irait de l'avant avec le projet de route 170 à quatre voies divisées vers Alma. L'annonce a été faite dans le même souffle qu'un engagement sur les prothèses auditives — un télescopage révélateur du rythme d'une campagne où l'on emballe une infrastructure majeure et une mesure de santé dans la même conférence de presse.
Ce qu'il faut savoir, c'est que la 170 n'est pas une idée neuve. L'élargissement de l'axe entre Saguenay et Alma figure depuis des années dans les revendications du milieu économique du Lac-Saint-Jean, qui y voit un lien stratégique entre deux pôles industriels — l'aluminium à Alma et à Jonquière, le port de Grande-Anse à La Baie. Le tronçon a fait l'objet d'annonces, d'études, de phases partielles. Le fait qu'il faille, en 2026, réaffirmer qu'il est « toujours dans les cartons » en dit long : la promesse a survécu à plus d'un cycle électoral sans être complétée. C'est précisément ce qui la rend si commode. Elle ne coûte rien à répéter, elle mobilise les chambres de commerce et elle se dépense en votes dans au moins trois circonscriptions.
Jonquière, le vrai enjeu derrière l'asphalte
Car il y a une raison très concrète pour laquelle la 170 refait surface maintenant. Radio-Canada rapporte que rien n'est joué dans Jonquière, où la lutte s'annonce serrée entre le caquiste Yannick Gagnon et le péquiste Jimmy Bouchard. Jonquière est l'une de ces circonscriptions à mémoire longue : historiquement péquiste, ravie par la CAQ dans la vague de 2018, elle est devenue un baromètre du rapport de force entre les deux formations dans la région.
Dans une élection où aucun parti ne semble capable de trancher à l'échelle nationale, ce sont ces sièges-là qui décident du portrait final. Et quand une course est serrée, le réflexe est ancien : on promet du béton. Une route à quatre voies, ce n'est pas seulement un lien routier, c'est un chantier, des emplois de construction, un signal envoyé à une région qui se sent périphérique. Le message implicite est limpide : votez pour nous et les pelles arrivent.
Le pont sur le Saguenay, ou quand le maire refroidit l'enthousiasme
Sur la Côte-Nord, le scénario se répète avec le projet de pont sur la rivière Saguenay, serpent de mer politique qui ressort à chaque campagne depuis des décennies. Radio-Canada Côte-Nord note que plusieurs élus et citoyens profitent de la période électorale pour relancer le dossier — la traverse de Tadoussac, assurée par des navires de la Société des traversiers du Québec, demeurant le seul lien routier entre la Haute-Côte-Nord et le reste de la province sur la route 138.
Mais le reportage apporte une nuance qui mérite mieux qu'une note de bas de page : le maire de Tadoussac, Claude Brassard, ne considère pas le pont comme une priorité. Des citoyens et des touristes rencontrés sur place posent eux aussi un regard plus mesuré. Voilà l'élu de la municipalité la plus directement concernée qui décline l'invitation au grand projet.
Ce décalage est instructif. Il suggère que la hiérarchie des besoins locaux — fiabilité du service de traversier, logement, main-d'œuvre, services de santé de proximité, état général de la 138 — ne correspond pas nécessairement aux projets spectaculaires que les partis aiment brandir. Un pont, c'est un ruban à couper dans dix ou quinze ans. Un traversier qui part à l'heure, c'est du quotidien. Les campagnes électorales, par construction, préfèrent le ruban.
Le coût de la vie : l'autre monnaie d'échange
Quand ce n'est pas du ciment, c'est du pouvoir d'achat. FM 103,3 rapporte que le Parti québécois a dévoilé un bloc d'engagements financiers d'un milliard de dollars, articulé autour de mesures visant à réduire le coût de la vie. Un milliard, c'est un chiffre qui sonne bien en conférence de presse, mais qui ne dit rien par lui-même : tout dépend de la récurrence des mesures, de leur ciblage et de leur place dans un cadre financier d'ensemble. Or c'est précisément le cadre financier qui figurait, selon Le Journal de Québec, parmi les thèmes du jour 16. La coïncidence n'est pas fortuite : chaque parti tente d'imposer sa propre arithmétique avant que les autres n'attaquent la sienne.
Et l'enjeu du coût de la vie n'est pas abstrait dans les régions. Le Journal de Québec a documenté le cas d'un producteur agricole dont le tracteur engloutit jusqu'à 2 674 $ de diesel par jour, une facture qui se répercute de la ferme à l'épicerie. Pour les agriculteurs, les camionneurs, les entrepreneurs forestiers et les travailleurs qui font des dizaines de kilomètres pour se rendre à l'usine, le prix du carburant n'est pas une ligne de programme : c'est la différence entre une année rentable et une année dans le rouge. Les régions ressources sont doublement exposées — elles consomment plus de carburant par habitant et elles absorbent des coûts de transport plus élevés sur les biens de consommation.
C'est ce qui rend la promesse d'une baisse des taxes sur l'essence ou d'un crédit ciblé si redoutablement efficace en campagne. Elle parle à la facture du mois prochain, pas à un plan d'infrastructure de la prochaine décennie. Et elle permet d'éviter les questions plus rugueuses : comment on finance la santé, comment on règle la pénurie de logements à Sept-Îles ou à Alma, comment on retient les jeunes familles.
Une campagne « tranquilloue » et des partis inégalement présents
Ailleurs dans l'Est, le tableau confirme l'impression d'ensemble. À Radio-Canada Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, la revue de l'actualité qualifie la campagne de « tranquilloue », et la même station a envoyé une journaliste écouter des aînés dans un casse-croûte de Gaspé — un exercice qui dit beaucoup sur le niveau d'intensité perçu du débat.
Le Journal Le Soir rapporte de son côté que le Parti libéral du Québec se présente avec un candidat poteau dans Rimouski. L'information est plus lourde qu'elle n'en a l'air : elle signale qu'un parti qui a gouverné le Québec pendant l'essentiel des trente dernières années a renoncé, dans une ville-centre régionale de cette taille, à livrer une véritable bataille. Quand une formation n'a plus d'organisation locale, ce sont les autres qui se partagent le terrain — et qui n'ont plus besoin de convaincre, seulement de promettre.
Ce que ça change
À trois semaines du scrutin du 5 octobre, le portrait qui se dégage n'est pas celui d'une campagne d'idées, mais d'une campagne de circonscriptions. Faute de percée nationale décisive, les partis concentrent leurs ressources là où quelques milliers de voix basculent un siège : Jonquière, la Haute-Côte-Nord, le Lac-Saint-Jean. Et dans cette logique, le chantier est l'outil parfait — visible, chiffrable, local, et suffisamment lointain pour ne jamais être évalué avant la prochaine élection.
Le problème n'est pas qu'il faille élargir la 170 ou débattre d'un pont sur le Saguenay. Ces dossiers sont légitimes et méritent une analyse rigoureuse des coûts, des bénéfices et des solutions de rechange. Le problème, c'est qu'ils occupent l'espace au détriment des questions que les régions posent réellement : pourquoi il manque de médecins, pourquoi il n'y a pas de logements, pourquoi les jeunes partent. Quand un maire de Tadoussac doit rappeler publiquement que le grand projet promis n'est pas sa priorité, c'est le signe que la conversation électorale s'est déconnectée du terrain qu'elle prétend courtiser.
Les électeurs du Saguenay–Lac-Saint-Jean et de la Côte-Nord auront donc à faire un exercice de traduction : derrière le kilomètre d'asphalte annoncé, quelle capacité réelle de livrer? Derrière le milliard promis, quelle mesure récurrente? C'est un travail que la campagne, au jour 16, ne fait pas à leur place.
